


SCNE PREMIRE.

DOA JOSEFA DUARTE (_vieille, en noir, avec le corps de sa jupe cousu
de jais,  la mode d'Isabelle la Catholique_[1]); DON CARLOS.


DOA JOSEFA (_seule_). _Elle ferme les rideaux cramoisis de la fentre
et met en ordre quelques fauteuils. On frappe  une petite porte
drobe  droite. Elle coute. On frappe un second coup_.
    Serait-ce dj lui?

_Un nouveau coup_.
    C'est bien  l'escalier
    Drob.

_Un quatrime coup_.
    Vite, ouvrons.

_Elle ouvre la petite porte masque. Entre don Carlos, le manteau sur
le nez et le chapeau sur les yeux_.
    Bonjour, beau cavalier.

_Elle l'introduit. Il carte son manteau et laisse voir un riche
costume de velours et de soie,  la mode castillane de 1519. Elle le
regarde sous le nez[2] et recule tonne_.
    Quoi, seigneur Hernani, ce n'est pas vous!--Main-forte[3]! Au feu!

DON CARLOS (_lui saisissant le bras_).
    Deux mots de plus, dugne, vous tes morte!

_Il la regarde fixement. Elle se tait, effraye_.
    Suis-je chez doa Sol? fiance au vieux duc[4]
    De Pastraa, son oncle, un bon seigneur, caduc,
    Vnrable et jaloux? dites? La belle adore
    Un cavalier sans barbe et sans moustache encore,
    Et reoit tous les soirs, malgr les envieux,
    Le jeune amant sans barbe  la barbe du vieux.
    Suis-je bien inform?

_Elle se tait. Il la secoue par le bras_.
    Vous rpondrez peut-tre?

DOA JOSEFA.
    Vous m'avez dfendu de dire deux mots, matre.

DON CARLOS.
    Aussi n'en veux-je qu'un.--Oui,--non.--Ta dame est bien
    Doa Sol de Silva? parle.

DOA JOSEFA.
    Oui.--Pourquoi?

DON CARLOS.
    Pour rien. Le duc, son vieux futur[5], est absent  cette heure?

DOA JOSEFA.
    Oui.

DON CARLOS.
    Sans doute elle attend son jeune?

DOA JOSEFA.
    Oui.

DON CARLOS.
    Que je meure!

DOA JOSEFA.
    Oui.

DON CARLOS.
    Dugne, c'est ici qu'aura lieu l'entretien?

DOA JOSEFA.
    Oui.

DON CARLOS.
    Cache-moi cans.

DOA JOSEFA.
    Vous!

DON CARLOS.
    Moi.

DOA JOSEFA.
    Pourquoi?

DON CARLOS.
    Pour rien.

DOA JOSEFA.
    Moi! vous cacher!

DON CARLOS.
    Ici.

DOA JOSEFA.
    Jamais!

DON CARLOS (_tirant de sa ceinture un poignard et une bourse_).
    Daignez, madame,
    Choisir de cette bourse ou bien de cette lame.

DOA JOSEFA (_prenant la bourse_).
    Vous tes donc le diable?

DON CARLOS.
    Oui, dugne.

DOA JOSEFA (_ouvrant une armoire troite dans le mur_).
    Entrez ici.

DON CARLOS (_examinant l'armoire_).
    Cette bote?

DOA JOSEFA (_la refermant_).
    Va-t'en, si tu n'en veux pas.

DON CARLOS (_rouvrant l'armoire_).
    Si![6]

_L'examinant encore_.
    Serait-ce l'curie o tu mets d'aventure
    Le manche du balai[7] qui te sert de monture?

_Il s'y blottit avec peine_.
    Ouf!

DOA JOSEFA (_joignant les mains et scandalise_).
    Un homme ici!

DON CARLOS (_dans l'armoire reste ouverte_).
    C'est une femme, est-ce pas[8],
    Qu'attendait ta matresse?

DOA JOSEFA.
    O ciel! j'entends le pas
    De doa Sol.--Seigneur, fermez vite la porte.

_Elle pousse la porte de l'armoire, qui se referme_.

DON CARLOS (_de l'intrieure de l'armoire_).
    Si vous dites un mot, dugne, vous tes morte.

DOA JOSEFA (_seule_).
    Qu'est cet homme? Jsus mon Dieu! Si j'appelais?
    Qui? Hors madame et moi, tout dort dans le palais.
    Bah! l'autre va venir. La chose le regarde.
    Il a sa bonne pe, et que le ciel nous garde
    De l'enfer!

_Pesant la bourse_.
    Aprs tout, ce n'est pas un voleur[9].

_Entre doa Sol, en blanc. Doa Josefa cache la bourse_.




SCNE II.

DOA JOSEFA, DON CARLOS (_cach_); DOA SOL. _Puis_ HERNANI.


DOA SOL.
    Josefa!

DOA JOSEFA.
    Madame?

DOA SOL.
    Ah! je crains quelque malheur.
    Hernani devrait tre ici.

_Bruit de pas  la petite porte_.
    Voici qu'il monte.
    Ouvre avant qu'il ne frappe, et fais vite, et sois prompte.

_Josefa ouvre la petite porte. Entre Hernani. Grand manteau, grand
chapeau. Dessous, un costume de montagnard d'Aragon, gris, avec une
cuirasse de cuir, une pe, un poignard, et un cor  la ceinture_.

DOA SOL (_courant  lui_).
    Hernani!

HERNANI.
    Doa Sol! Ah! c'est vous que je vois
    Enfin! et cette voix qui parle est votre voix!
    Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vtres?
    J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres!

DOA SOL (_touchant ses vtements_).
    Jsus! votre manteau ruisselle! il pleut donc bien?

HERNANI.
    Je ne sais.

DOA SOL.
    Vous devez avoir froid!

HERNANI.
    Ce n'est rien.

DOA SOL.
    Otez donc ce manteau.

HERNANI.
    Doa Sol, mon amie,
    Dites-moi, quand la nuit vous tes endormie,
    Calme, innocente et pure, et qu'un sommeil joyeux
    Entr'ouvre votre bouche et du doigt clt vos yeux,
    Un ange vous dit-il combien vous tes douce
    Au malheureux que tout abandonne et repousse?

DOA SOL.
    Vous avez bien tard, seigneur! Mais dites-moi
    Si vous avez froid.

HERNANI.
    Moi! je brle prs de toi!
    Ah! quand l'amour jaloux bouillonne dans nos ttes,
    Quand notre coeur se gonfle et s'emplit de temptes,
    Qu'importe ce que peut un nuage des airs
    Nous jeter en passant de tempte et d'clairs[10]!

DOA SOL (_lui dfaisant son manteau_).
    Allons! donnez la cape,--et l'pe avec elle.

HERNANI (_la main sur son pe_).
    Non. C'est mon autre amie, innocente et fidle.
    --Doa Sol, le vieux duc, votre futur poux,
    Votre oncle, est donc absent?

DOA SOL.
    Oui, cette heure est  nous.

HERNANI.
    Cette heure! Et voil tout. Pour nous, plus rien qu'une heure!
    Aprs, qu'importe? il faut qu'on oublie ou qu'on meure.
    Ange! une heure avec vous! une heure, en vrit,
    A qui voudrait la vie, et puis l'ternit!

DOA SOL.
    Hernani!

HERNANI (_amrement_).
    Que je suis heureux que le duc sorte!
    Comme un larron qui tremble et qui force une porte;
    Vite, j'entre, et vous vois, et drobe au vieillard
    Une heure de vos chants et de votre regard;
    Et je suis bien heureux, et sans doute on m'envie
    De lui voler une heure, et lui me prend ma vie!

DOA SOL.
    Calmez-vous.

_Remettant le manteau  la dugne_.
    Josefa, fais scher le manteau.

_Josefa sort. Elle s'assied et fait signe  Hernani de venir prs
d'elle_.
    Venez l.

HERNANI (_sans l'entendre_).
    Donc le duc est absent du chteau?

DOA SOL (_souriant_).
    Comme vous tes grand!

HERNANI.
    Il est absent.

DOA SOL.
    Chre me,
    Ne pensons plus au duc.

HERNANI.
    Ah! pensons-y, madame!
    Ce vieillard! il vous aime, il va vous pouser!
    Quoi donc! vous prit-il pas l'autre jour un baiser?
    N'y plus penser!

DOA SOL (_riant_).
    C'est l ce qui vous dsespre!
    Un baiser d'oncle! au front! presque un baiser de pre!

HERNANI.
    Non. Un baiser d'amant, de mari, de jaloux.
    Ah! vous serez  lui, madame! Y pensez-vous?
    O l'insens vieillard, qui, la tte incline,
    Pour achever sa route et finir sa journe,
    A besoin d'une femme, et va, spectre glac,
    Prendre une jeune fille!  vieillard insens!
    Pendant que d'une main il s'attache  la vtre,
    Ne voit-il pas la mort qui l'pouse de l'autre?
    Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur!
    Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur!
    --Qui fait ce mariage? On vous force, j'espre!

DOA SOL.
    Le roi, dit-on, le veut.

HERNANI.
    Le roi! le roi! Mon pre
    Est mort sur l'chafaud[11], condamn par le sien.
    Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait ancien,
    Pour l'ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve,
    Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve!
    Lui, mort, ne compte plus. Et, tout enfant, je fis
    Le serment de venger mon pre sur son fils.
    Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles!
    Car la haine est vivace entre nos deux familles.
    Les pres ont lutt sans piti, sans remords,
    Trente ans! Or, c'est en vain que les pres sont morts.
    Leur haine vit. Pour eux la paix n'est point venue,
    Car les fils sont debout, et le duel continue.
    Ah! c'est donc toi qui veux cet excrable hymen!
    Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin!

DOA SOL.
    Vous m'effrayez.

HERNANI.
    Charg d'un mandat d'anathme,
    Il faut que j'en arrive  m'effrayer moi-mme[12]!
    coutez. L'homme auquel, jeune, on vous destina,
    Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastrafia,
    Riche-homme[13] d'Aragon, comte et grand de Castille[14].
    A dfaut de jeunesse, il peut,  jeune fille,
    Vous apporter tant d'or, de bijoux, de joyaux,
    Que votre front reluise entre des fronts royaux,
    Et pour le rang, l'orgueil, la gloire et la richesse,
    Mainte reine peut-tre envra[15] sa duchesse.
    Voil donc ce qu'il est. Moi, je suis pauvre, et n'eus
    Tout enfant, que les bois o je fuyais pieds nus.
    Peut-tre aurais-je aussi[16] quelque blason illustre
    Qu'une rouille de sang  cette heure dlustre;
    Peut-tre ai-je des droits, dans l'ombre ensevelis,
    Qu'un drap d'chafaud noir cache encor sous ses plis,
    Et qui, si mon attente un jour n'est pas trompe,
    Pourront de ce fourreau sortir avec l'pe.
    En attendant, je n'ai reu du ciel jaloux
    Que l'air, le jour et l'eau, la dot qu'il donne  tous.
    Or du duc ou de moi souffrez qu'on vous dlivre.
    Il faut choisir des deux, l'pouser, ou me suivre.

DOA SOL.
    Je vous suivrai.

HERNANI.
    Parmi mes rudes compagnons?
    Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms.
    Gens dont jamais le fer ni le coeur ne s'mousse,
    Ayant tous quelque sang  venger qui les pousse?
    Vous viendrez commander ma bande, comme on dit[17]?
    Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit!
    Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes[18],
    Seule, dans ses forts, dans ses hautes montagnes,
    Dans ses rocs o l'on n'est que de l'aigle aperu,
    La vieille Catalogne[19] en mre m'a reu.
    Parmi ses montagnards, libres, pauvres, et graves,
    Je grandis, et demain trois mille de ses braves,
    Si ma voix dans leurs monts fait rsonner ce cor,
    Viendront... Vous frissonnez. Rflchissez encor.
    Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grves,
    Chez des hommes pareils aux dmons de vos rves,
    Souponner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit,
    Dormir sur l'herbe, boire au torrent, et la nuit
    Entendre, en allaitant quelque enfant qui s'veille,
    Les balles des mousquets siffler  votre oreille.
    tre errante avec moi, proscrite, et, s'il le faut,
    Me suivre o je suivrai mon pre,-- l'chafaud.

DOA SOL.
    Je vous suivrai.

HERNANI.
    Le duc est riche, grand, prospre.
    Le duc n'a pas de tache au vieux nom de son pre.
    Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main
    Trsors, titres, bonheur...

DOA SOL.
    Nous partirons demain.
    Hernani, n'allez pas sur mon audace trange
    Me blmer. Etes-vous mon dmon ou mon ange?
    Je ne sais, mais je suis votre esclave. coutez.
    Allez o vous voudrez, j'irai. Restez, partez,
    Je suis  vous. Pourquoi fais-je ainsi? je l'ignore.
    J'ai besoin de vous voir et de vous voir encore
    Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas
    S'efface, alors je crois que mon coeur ne bat pas,
    Vous me manquez, je suis absente de moi-mme;
    Mais ds qu'enfin ce pas que j'attends et que j'aime
    Vient frapper mon oreille, alors il me souvient[20]
    Que je vis, et je sens mon me qui revient!

HERNANI (_la serrant dans ses bras_).
    Ange!

DOA SOL.
    A minuit. Demain. Amenez votre escorte,
    Sous ma fentre. Allez, je serai brave et forte.
    Vous frapperez trois coups.

HERNANI.
    Savez-vous qui je suis,
    Maintenant?

DOA SOL.
    Monseigneur, qu'importe! Je vous suis.

HERNANI.
    Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme,
    Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle me
    Quel destin est cach dans le ptre Hernani.
    Vous vouliez d'un brigand, voulez-vous d'un banni?

DON CARLOS (_ouvrant avec fracas la porte de l'armoire_).
    Quand aurez-vous fini de conter votre histoire?
    Croyez-vous donc qu'on soit  l'aise en cette armoire?

_Hernani recule tonn. Doa Sol pousse un cri et se rfugie dans
ses bras, en fixant sur don Carlos des yeux effars_.

HERNANI (_la main sur la garde de son pe_).
    Quel est cet homme?

DOA SOL.
    O ciel! Au secours!

HERNANI.
    Taisez-vous,
    Doa Sol! vous donnez l'veil aux yeux jaloux.
    Quand je suis prs de vous, veuillez, quoi qu'il advienne[21],
    Ne rclamer jamais d'autre aide que la mienne.

_A don Carlos_.
    Que faisiez-vous l?

DON CARLOS.
    Moi? mais,  ce qu'il parat[22],
    je ne chevauchais pas  travers la fort.

HERNANI.
    Qui raille aprs l'affront s'expose  faire rire
    Aussi son hritier.

DON CARLOS.
    Chacun son tour!--Messire,
    Parlons franc. Vous aimez madame et ses yeux noirs,
    Vous y venez mirer les vtres tous les soirs,
    C'est fort bien. J'aime aussi madame, et veux connatre[23]
    Qui j'ai vu tant de fois entrer par la fentre,
    Tandis que je restais  la porte.

HERNANI.
    En honneur,
    Je vous ferai sortir par o j'entre, seigneur.

DON CARLOS.
    Nous verrons. J'offre donc mon amour  madame[24].
    Partageons. Voulez-vous? J'ai vu dans sa belle me
    Tant d'amour, de bont, de tendres sentiments,
    Que madame  coup sr en a pour deux amants.
    Or, ce soir, voulant mettre  fin mon entreprise,
    Pris, je pense, pour vous, j'entre ici par surprise,
    Je me cache, j'coute,  ne vous celer rien;
    Mais j'entendais trs mal et j'touffais trs bien.
    Et puis, je chiffonnais ma veste  la franaise[25].
    Ma foi, je sors!

HERNANI.
    Ma dague aussi n'est pas  l'aise
    Et veut sortir.

DON CARLOS (_le saluant_).
    Monsieur, c'est comme il vous plaira.

HERNANI (_tirant son pe_).
    En garde!

_Don Carlos tire son pe_.

DOA SOL (_se jetant entre eux_).
    Hernani! ciel!

DON CARLOS.
    Calmez-vous, seora.

HERNANI (_ don Carlos_).
    Dites-moi votre nom.

DON CARLOS.
    H! dites-moi le vtre!

HERNANI.
    Je le garde, secret et fatal, pour un autre
    Qui doit un jour sentir, sous mon genou vainqueur,
    Mon nom  son oreille, et ma dague  son coeur!

DON CARLOS.
    Alors, quel est le nom de l'autre?

HERNANI.
    Que t'importe?
    En garde! dfends-toi!

_Ils croisent leurs pes. Doa Sol tombe tremblante sur un fauteuil.
On entend des coups  la porte_.

DOA SOL (_se levant avec effroi_).
    Ciel! on frappe  la porte!

_Les champions s'arrtent. Entre Josefa par la petite porte et tout
effare_.

HERNANI (_ Josefa_).
    Qui frappe ainsi?

DOA JOSEFA ( doa Sol).
    Madame! un coup inattendu!
    C'est le duc qui revient!

DOA SOL (_joignant les mains_).
    Le duc! tout est perdu!
    Malheureuse!

DOA JOSEFA (_jetant les yeux autour d'elle_).
    Jsus! l'inconnu! des pes!
    On se battait! Voil de belles quipes[26]!

_Les deux combattants remettent leurs pes dans le fourreau. Don
Carlos s'enveloppe dans son manteau et rabat son chapeau sur ses
yeux. On frappe_.

HERNANI.
    Que faire?

_On frappe_.

UNE VOIX (_au dehors_).
    Doa Sol, ouvrez-moi!

_Doa Josefa fait un pas vers la porte. Hernani l'arrte_.

HERNANI.
    N'ouvrez-pas!

DOA JOSEFA (_tirant son chapelet_).
    Saint Jacques monseigneur[27]! tirez-nous de ce pas!

_On frappe de nouveau_.

HERNANI (_montrant l'armoire  Don Carlos_).
    Cachons-nous.

DON CARLOS.
    Dans l'armoire?

HERNANI (_montrant la porte_).
    Entrez-y. Je m'en charge.
    Nous y tiendrons tous deux.

DON CARLOS.
    Grand merci, c'est trop large!

HERNANI (_montrant la petite porte_).
    Fuyons par l.

DON CARLOS.
    Bonsoir. Pour moi, je reste ici.

HERNANI.
    Ah! tte et sang[28]! monsieur, vous me parez ceci!

_A doa Sol_.
    Si je barricadais l'entre?

DON CARLOS (_ Josefa_).
    Ouvrez la porte.

HERNANI.
    Que dit-il?

DON CARLOS (_ Josefa interdite_).
    Ouvrez donc, vous dis-je!

_On frappe toujours. Doa Josefa va ouvrir en tremblant_.

DOA SOL.
    Je suis morte!




SCNE III.

LES MEMES. DON RUY GOMEZ DE SILVA, _barbe et cheveux blancs; en noir._
VALETS _avec des flambeaux_.


DON RUY GOMEZ.
    Des hommes chez ma nice  cette heure de nuit!
    Venez tous! cela vaut la lumire et le bruit.

_A doa Sol_.
    Par saint Jean d'Avila, je crois que, sur mon me,
    Nous sommes trois chez vous! C'est trop de deux[29], madame.

_Aux deux jeunes gens_.
    Mes jeunes cavaliers, que faites-vous cans?
    Quand nous avions le Cid[30] et Bernard[31], ces gants
    De l'Espagne et du monde allaient par les Castilles
    Honorant les vieillards et protgeant les filles.
    C'taient des hommes forts et qui trouvaient moins lourds
    Leur fer et leur acier que vous votre velours.
    Ces hommes-l portaient respect aux barbes grises,
    Faisaient agenouiller leur amour aux glises[32],
    Ne trahissaient personne, et donnaient pour raison
    Qu'ils avaient  garder l'honneur de leur maison.
    S'ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache,
    En plein jour, devant tous, et l'pe, ou la hache,
    Ou la lance  la main.--Et quant  ces flons
    Qui, le soir, et les yeux tourns vers leurs talons,
    Ne fiant qu' la nuit leurs manoeuvres infmes,
    Par derrire aux maris volent l'honneur des femmes,
    J'affirme que le Cid, cet aeul de nous tous,
    Les et tenus pour vils et fait mettre  genoux,
    Et qu'il et, dgradant leur noblesse usurpe,
    Soufflet leur blason du plat de son pe!
    Voil ce que feraient, j'y songe avec ennui,
    Les hommes d'autrefois aux hommes d'aujourd'hui.
    --Qu'tes-vous venus faire ici? C'est donc  dire
    Que je ne suis qu'un vieux dont les jeunes vont rire?
    On va rire de moi, soldat de Zamora[33]?
    Et quand je passerai, tte blanche, on rira?
    Ce n'est pas vous, du moins, qui rirez!

HERNANI.
    Duc...

DON RUY GOMEZ.
    Silence!
    Quoi! vous avez l'pe, et la dague, et la lance,
    La chasse, les festins, les meutes, les faucons,
    Les chansons  chanter le soir sous les balcons,
    Les plumes au chapeau, les casaques de soie,
    Les bals, les carrousels[34], la jeunesse, la joie,
    Enfants, l'ennui vous gagne! A toux prix, au hasard,
    Il vous faut un hochet. Vous prenez un vieillard.
    Ah! vous l'avez bris, le hochet! mais Dieu fasse
    Qu'il vous puisse en clats rejaillir  la face!
    Suivez-moi!

HERNANI.
    Seigneur duc...

DON RUY GOMEZ.
    Suivez-moi! suivez-moi!
    Messieurs, avons-nous fait cela pour rire? Quoi!
    Un trsor est chez moi. C'est l'honneur d'une fille,
    D'une femme, l'honneur de toute une famille,
    Cette fille, je l'aime, elle est ma nice, et doit
    Bientt changer sa bague  l'anneau de mon doigt,
    Je la crois chaste et pure et sacre  tout homme,
    Or il faut que[35] je sorte une heure, et moi qu'on nomme
    Ruy Gomez de Silva, je ne puis l'essayer
    Sans qu'un larron d'honneur se glisse  mon foyer!
    Arrire! lavez donc vos mains, hommes sans mes,
    Car, rien qu'en y touchant, vous nous tachez nos femmes,
    Non. C'est bien. Poursuivez. Ai-je autre chose encor?

_Il arrache son collier_.
    Tenez, foulez aux pieds, foulez ma toison d'or[36]!

_Il jette son chapeau_.
    Arrachez mes cheveux, faites-en chose vile!
    Et vous pourrez demain vous vanter par la ville
    Que jamais dbauchs, dans leurs jeux insolents,
    N'ont sur plus noble front souill cheveux plus blancs.

DOA SOL.
    Monseigneur...

DON RUY GOMEZ (_ ses valets_).
    cuyers! cuyers!  mon aide!
    Ma hache, mon poignard, ma dague de Tolde!

_Aux deux jeunes gens_.
    Et suivez-moi tous deux!

DON CARLOS (_faisant un pas_).
    Duc, ce n'est pas d'abord
    De cela qu'il s'agit. Il s'agit de la mort
    De Maximilien, empereur d'Allemagne.

_Il jette son manteau, et dcouvre son visage cach par son chapeau_.

DON RUY GOMEZ.
    Raillez-vous?...--Dieu! le roi!

DOA SOL.
    Le roi!

HERNANI (_dont les yeux s'allument_).
    Le roi d'Espagne!

DON CARLOS (_gravement_).
    Oui, Carlos.--Seigneur duc, es-tu donc insens?
    Mon aeul l'empereur est mort. Je ne le sai
    Que de ce soir. Je viens, tout en hte, et moi-mme,
    Dire la chose,  toi, fal[37] sujet que j'aime,
    Te demander conseil, incognito, la nuit,
    Et l'affaire est bien simple, et voil bien du bruit!

_Don Ruy Gomez renvoie ses gens d'un signe. Il s'approche de don
Carlos que doa Sol examine avec crainte et surprise, et sur lequel
Hernani demeur dans un coin fixe des yeux tincelants_.

DON RUY GOMEZ.
    Mais pourquoi tarder tant  m'ouvrir cette porte?

DON CARLOS.
    Belle raison! tu viens avec toute une escorte!
    Quand un secret d'tat m'amne en ton palais[38],
    Duc, est-ce pour l'aller dire[39]  tous tes valets!

DON RUY GOMEZ.
    Altesse, pardonnez! l'apparence...

DON CARLOS.
    Bon pre,
    Je t'ai fait gouverneur du chteau de Figure[40],
    Mais qui dois-je  prsent faire ton gouverneur?

DON RUY GOMEZ.
    Pardonnez...

DON CARLOS.
    Il suffit. N'en parlons plus, seigneur.
    Donc l'empereur est mort[41].

DON RUY GOMEZ.
    L'aeul de votre altesse
    Est mort?

DON CARLOS.
    Duc, tu m'en vois pntr de tristesse.

DON RUY GOMEZ.
    Qui lui succde?

DON CARLOS.
    Un duc de Saxe est sur les rangs.
    Franois premier, de France, est un des concurrents.

DON RUY GOMEZ.
    O vont se rassembler les lecteurs d'empire?

DON CARLOS.
    Ils ont choisi, je crois, Aix-la-Chapelle[42], ou Spire[43],
    Ou Francfort[44].

DON RUY GOMEZ.
    Notre roi, dont Dieu garde les jours,
    N'a-t-il pens jamais  l'empire?

DON CARLOS.
    Toujours.

DON RUY GOMEZ.
    C'est  vous qu'il revient.

DON CARLOS.
    Je le sais.

DON RUY GOMEZ.
    Votre pre
    Fut archiduc d'Autriche, et l'empire, j'espre,
    Aura ceci prsent[45], que c'tait votre aeul,
    Celui qui vient de choir de la pourpre au linceul.

DON CARLOS.
    Et puis, on est bourgeois de Gand[46].

DON RUY GOMEZ.
    Dans mon jeune ge
    Je le vis, votre aeul. Hlas! seul je surnage
    D'un sicle tout entier. Tout est mort  prsent.
    C'tait un empereur magnifique et puissant.

DON CARLOS.
    Rome est pour moi[47].

DON RUY GOMEZ.
    Vaillant, ferme, point tyrannique,
    Cette tte allait bien au vieux corps germanique[48]!

_Il s'incline sur les mains du roi et les baise_.
    Que je vous plains!	Si jeune, en un tel deuil plong!

DON CARLOS.
    Le pape veut ravoir la Sicile[49], que j'ai,
    Un empereur ne peut possder la Sicile,
    Il me fait empereur, alors, en fils docile,
    Je lui rends Naple. Ayons l'aigle[50], et puis nous verrons
    Si je lui laisserai rogner les ailerons!

DON RUY GOMEZ.
    Qu'avec joie il verrait[51], ce vtran du trne,
    Votre front dj large aller  sa couronne!
    Ah! seigneur, avec vous nous le pleurerons bien,
    Cet empereur trs grand, trs bon et trs chrtien!

DON CARLOS.
    Le saint-pre est adroit.--Qu'est-ce que la Sicile?
    C'est une le qui pend  mon royaume, une le,
    Une pice, un haillon, qui, tout dchiquet,
    Tient  peine  l'Espagne et qui trane  ct.
    --Que ferez-vous, mon fils[52], de cette le bossue
    Au monde imprial au bout d'un fil cousue?
    Votre empire est mal fait; vite, venez ici,
    Des ciseaux! et coupons!--Trs saint-pre, merci!
    Car de ces pices-l, si j'ai bonne fortune,
    Je compte au saint-empire en recoudre plus d'une,
    Et, si quelques lambeaux m'en taient arrachs,
    Rapicer mes tats d'les et de duchs!

DON RUY GOMEZ.
    Consolez-vous[53]! il est un empire des justes
    O l'on revoit les morts plus saints et plus augustes!

DON CARLOS.
    Ce roi Franois premier, c'est un ambitieux!
    Le vieil empereur mort, vite il fait les doux yeux
    A l'empire! A-t-il pas sa France trs chrtienne[54]?
    Ah! la part est pourtant belle, et vaut qu'on s'y tienne[55]!
    L'empereur mon aeul disait au roi Louis[56]:
    --Si j'tais Dieu le Pre, et si j'avais deux fils,
    Je ferais l'an Dieu, le second roi de France.

_Au duc_.
    Crois-tu que Franois puisse avoir quelque esprance?

DON RUY GOMEZ.
    C'est un victorieux[57].

DON CARLOS.
    Il faudrait tout changer[58].
    La bulle d'or[59] dfend d'lire un tranger.

DON RUY GOMEZ.
    A ce compte, seigneur, vous tes roi d'Espagne[60]!

DON CARLOS.
    Je suis bourgeois de Gand[61].

DON RUY GOMEZ.
    La dernire campagne
    A fait monter bien haut le roi Franois premier.

DON CARLOS.
    L'aigle qui va peut-tre clore  mon cimier
    Peut aussi dployer ses ailes.

DON RUY GOMEZ.
    Votre altesse
    Sait-elle le latin?

DON CARLOS.
    Mal.

DON RUY GOMEZ.
    Tant pis. La noblesse
    D'Allemagne aime fort qu'on lui parle latin.

DON CARLOS.
    Ils se contenteront d'un espagnol hautain;
    Car il importe peu, croyez-en le roi Charle,
    Quand la voix parle haut, quelle langue elle parle.
    --Je vais en Flandre. Il faut que ton roi, cher Silva,
    Te revienne empereur. Le roi de France va
    Tout remuer. Je veux le gagner de vitesse.
    Je partirai sous peu.

DON RUY GOMEZ.
    Vous nous quittez, altesse,
    Sans purger l'Aragon de ces nouveaux bandits
    Qui partout dans nos monts lvent leurs fronts hardis?

DON CARLOS.
    J'ordonne au duc d'Arcos d'exterminer la bande.

DON RUY GOMEZ.
    Donnez-vous aussi l'ordre au chef qui la commande
    De se laisser faire?

DON CARLOS.
    Eh! quel est ce chef? son nom?

DON RUY GOMEZ.
    Je l'ignore. On le dit un rude compagnon[62].

DON CARLOS.
    Bah! je sais que pour l'heure il se cache en Galice[63],
    Et j'en aurai raison[64] avec quelque milice.

DON RUY GOMEZ.
    De faux avis alors le disaient prs d'ici.

DON CARLOS.
    Faux avis!--Cette nuit, tu me loges.

DON RUY GOMEZ (_s'inclinant jusqu' terre_).
    Merci, Altesse!

_Il appelle ses valets_.
    Faites tous honneur au roi mon hte.

_Les valets rentrent avec des flambeaux. Le duc les range sur deux
haies jusqu' la porte du fond. Cependant doa Sol s'approche
lentement d'Hernani. Le roi les pie tous deux_.

DOA SOL (_bas  Hernani_).
    Demain, sous ma fentre,  minuit, et sans faute.
    Vous frapperez des mains trois fois.

HERNANI (_bas_).
    Demain.

DON CARLOS (_ part_).
    Demain!

_Haut  doa Sol vers laquelle il fait un pas avec galanterie_.
    Souffrez que pour rentrer je vous offre la main.

_Il la reconduit  la porte. Elle sort_.

HERNANI (_la main dans sa poitrine sur la poigne de sa dague_).
    Mon bon poignard!

DON CARLOS (_revenant,  part_).
    Notre homme a la mine attrape.

_Il prend  part Hernani_.
    Je vous ai fait l'honneur de toucher votre pe,
    Monsieur. Vous me seriez suspect pour cent raisons.
    Mais le roi don Carlos rpugne aux trahisons.
    Allez. Je daigne encore protger votre fuite.

DON RUY GOMEZ (_revenant et montrant Hernani_).
    Qu'est ce seigneur?

DON CARLOS.
    Il part. C'est quelqu'un de ma suite.

_Ils sortent avec les valets et les flambeaux, le duc prcdant le
roi, une cire  la main_.




SCNE IV.


HERNANI (_seul_).
    Oui, de ta suite,  roi[65]! de ta suite!--J'en suis!
    Nuit et jour, en effet, pas  pas, je te suis.
    Un poignard  la main, l'oeil fix sur ta trace,
    Je vais. Ma race en moi poursuit en toi ta race.
    Et puis, te voil donc mon rival! Un instant
    Entre aimer et har je suis rest flottant,
    Mon coeur pour elle et toi n'tait point assez large,
    J'oubliais en l'aimant ta haine qui me charge[66]:
    Mais puisque tu le veux, puisque c'est toi qui viens
    Me faire souvenir, c'est bon, je me souviens!
    Mon amour fait pencher la balance incertaine
    Et tombe tout entier du ct de ma haine.
    Oui, je suis de ta suite, et c'est toi qui l'as dit!
    Va, jamais courtisan de ton lever maudit,
    jamais seigneur baisant ton ombre, ou majordome
    Ayant  te servir abjur son coeur d'homme,
    jamais chiens de palais dresss  suivre un roi
    Ne seront sur tes pas plus assidus que moi!
    Ce qu'ils veulent de toi, tous ces grands de Castille,
    C'est quelque titre creux, quelque hochet qui brille,
    C'est quelque mouton d'or[67] qu'on se va pendre au cou;
    Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou!
    Ce que je veux de toi, ce n'est point faveurs vaines,
    C'est l'me de ton corps, c'est le sang de tes veines,
    C'est tout ce qu'un poignard, furieux et vainqueur,
    En y fouillant longtemps peut prendre[68] au fond d'un coeur.
    Va devant! je te suis. Ma vengeance qui veille
    Avec moi toujours marche et me parle  l'oreille.
    Va! je suis l, j'pie et j'coute, et sans bruit
    Mon pas cherche ton pas et le presse et le suit.
    Le jour tu ne pourras,  roi, tourner la tte
    Sans me voir immobile et sombre dans ta fte;
    La nuit tu ne pourras tourner les yeux,  roi,
    Sans voir mes yeux ardents luire derrire toi!

_Il sort par la petite porte_.




ACTE DEUXIME - LE BANDIT.


SARAGOSSE.

_Un patio[1] du palais de Silva. A gauche, les grands murs du palais,
avec une fentre  balcon. Au-dessous de la fentre, une petite porte.
A droite et au fond, des maisons et des rues. Il est nuit. On voit
briller a et l, aux faades des difices, quelques fentres encore
claires.




SCNE PREMIRE.

DON CARLOS, DON SANCHO SANCHEZ DE ZUNIGA, COMTE DE MONTEREY, DON
MATIAS CENTURION, MARQUIS D'ALMUAN, DON RICARDO DE ROXAS, SEIGNEUR DE
CASAPALMA.

_Ils arrivent tous quatre, don Carlos en tte, chapeaux rabattus[2],
envelopps de longs manteaux dont leurs pes soulvent le bord
infrieur_.

DON CARLOS (_examinant le balcon_).
    Voil bien le balcon, la porte... Mon sang bout.

_Montrant la fentre qui n'est pas claire_.
    Pas de lumire encor!

_Il promne ses yeux sur les autres croises claires_.
    Des lumires partout
    O je n'en voudrais pas, hors  cette fentre
    O j'en voudrais!

DON SANCHO.
    Seigneur, reparlons de ce tratre.
    Et vous l'avez laiss partir!

DON CARLOS.
    Comme tu dis.

DON MATIAS.
    Et peut-tre c'tait le major des bandits!

DON CARLOS.
    Qu'il en soit le major ou bien le capitaine,
    Jamais roi couronn n'eut mine plus hautaine.

DON SANCHO.
    Son nom, seigneur?

DON CARLOS (_les yeux fixs sur la fentre_).
    Mufioz... Fernan...

_Avec le geste d'un homme qui se rappelle tout  coup_.
    Un nom en i.

DON SANCHO.
    Hernani, peut-tre?

DON CARLOS.
    Oui.

DON SANCHO.
    C'est lui!

DON MATIAS.
    C'est Hernani?
    Le chef!

DON SANCHO (_au roi_).
    De ses propos vous reste-t-il mmoire?

DON CARLOS (_qui ne quitte pas la fentre des yeux_).
    H! je n'entendais rien dans leur maudite armoire!

DON SANCHO.
    Mais pourquoi le lcher lorsque vous le tenez?

_Don Carlos se tourne gravement et le regarde en face_.

DON CARLOS.
    Comte de Monterey, vous me questionnez.

_Les deux seigneurs reculent et se taisent_.
    Et d'ailleurs ce n'est point le souci qui m'arrte.
    J'en veux  sa matresse[3] et non point  sa tte.
    J'en suis amoureux fou! Les yeux noirs les plus beaux,
    Mes amis! deux miroirs! deux rayons! deux flambeaux!
    Je n'ai rien entendu de toute leur histoire
    Que ces trois mots: Demain, venez  la nuit noire!
    Mais c'est l'essentiel. Est-ce pas excellent?
    Pendant que ce bandit,  mine de galant,
    S'attarde  quelque meurtre,  creuser quelque tombe,
    Je viens tout doucement dnicher sa colombe.

DON RICARDO.
    Altesse, il et fallu, pour complter le tour,
    Dnicher la colombe en tuant le vautour.

DON CARLOS (_ don Ricardo_).
    Comte! un digne conseil! vous avez la main prompte!

DON RICARDO (_s'inclinant profondment_).
    Sous quel titre plat-il au roi que je sois comte?

DON SANCHO (_vivement_).
    C'est mprise!

DON RICARDO (_ don Sancho_).
    Le roi m'a nomm comte.

DON CARLOS.
    Assez!
    Bien.

_A Ricardo_.
    J'ai laiss tomber ce titre. Ramassez.

DON RIARCDO (_s'inclinant de nouveau_).
    Merci, seigneur!

DON SANCHO (_ don Matias_).
    Beau comte! un comte de surprise.

_Le roi se promne au fond, examinant avec impatience les fentres
claires. Les deux seigneurs causent sur le devant_.

DON MATIAS (_ don Sancho_).
    Mais que fera le roi, la belle une fois prise?

DON SANCHO (_regardant Ricardo de travers_).
    Il la fera comtesse, et puis dame d'honneur.
    Puis, qu'il en ait un fils[4], il sera roi.

DON MATIAS.
    Seigneur,
    Allons donc! un btard! Comte, ft-on altesse[5],
    On ne saurait tirer un roi d'une comtesse!

DON SANCHO.
    Il la fera marquise, alors, mon cher marquis.

DON MATIAS.
    On garde les btards pour les pays conquis.
    On les fait vice-rois. C'est  cela qu'ils servent.

_Don Carlos revient_.

DON CARLOS (_regardant avec colre toutes les fentres claires_).
    Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent?
    Enfin! en voil deux qui s'teignent! allons!
    Messieurs, que les instants de l'attente sont longs!
    Qui fera marcher l'heure avec plus de vitesse?

DON SANCHO.
    C'est ce que nous disons[6] souvent chez votre altesse.

DON CARLOS.
    Cependant que[7] chez vous mon peuple[8] le redit.

_La dernire fentre claire s'teint_.
    --La dernire est teinte!

_Tourn vers le balcon de doa Sol toujours noir_.
    O vitrage maudit!
    Quand t'claireras-tu?--Cette nuit est bien sombre.
    Doa Sol, viens briller comme un astre dans l'ombre!

_A don Ricardo_.
    Est-il minuit?

DON RICARDO.
    Minuit bientt.

DON CARLOS.
    Il faut finir
    Pourtant! A tout moment l'autre peut survenir.

_La fentre de doa Sol s'claire. On voit son ombre se dessiner sur
les vitraux lumineux_.
    Mes amis! un flambeau! son ombre  la fentre!
    Jamais jour ne me fut plus charmant  voir natre.
    Htons-nous! faisons-lui le signal qu'elle attend.
    Il faut frapper des mains trois fois. Dans un instant,
    Mes amis, vous allez la voir!--Mais notre nombre
    Va l'effrayer peut-tre... Allez tous trois dans l'ombre
    L-bas, pier l'autre. Amis, partageons-nous
    Les deux amants. Tenez,  moi la dame,  vous
    Le brigand.

DON RICARDO.
    Grand merci!

DON CARLOS.
    S'il vient, de l'embuscade
    Sortez vite, et poussez au drle une estocade[9].
    Pendant qu'il reprendra ses esprits sur le grs[10],
    J'emporterai la belle, et nous rirons aprs,
    N'allez pas cependant le tuer! c'est un brave
    Aprs tout, et la mort d'un homme est chose grave.

_Les deux seigneurs s'inclinent et sortent. Don Carlos les laisse
 s'loigner, puis frappe des mains  deux reprises. A la deuxime fois
la fentre s'ouvre, et dama Sol parat sur le balcon_.




SCNE II.

DON CARLOS, DOA SOL.


DOA SOL (_au balcon_).
    Est-ce vous, Hernani?

DON CARLOS (_ part_).
    Diable! Ne parlons pas!

_Il frappe de nouveau des mains_.

DOA SOL.
    Je descends.

_Elle referme la fentre, dont la lumire disparat. Un moment aprs,
la petite porte s'ouvre, et doa Sol en sort, une lampe  la main, sa
mante sur les paules_.

DOA SOL.
    Hernani!

_Don Carlos rabat son chapeau sur son visage, et s'avance
prcipitamment vers elle_.

DOA SOL (_laissant tomber sa lampe_).
    Dieu! ce n'est point son pas!

_Elle veut rentrer. Don Carlos court  elle et la retient par le bras_.

DON CARLOS.
    Doa Sol!

DOA SOL.
    Ce n'est point sa voix! Ah! malheureuse!

DON CARLOS.
    Eh! quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse?
    C'est toujours un amant, et c'est un amant roi!

DOA SOL.
    Le roi!

DON CARLOS.
    Souhaite, ordonne, un royaume est  toi!
    Car celui dont tu veux briser la douce entrave,
    C'est le roi ton seigneur, c'est Carlos ton esclave!

DOA SOL (_cherchant  se dgager de ses bras_).
    Au secours, Hernani!

DON CARLOS.
    Le juste et digne effroi!
    Ce n'est pas ton bandit qui te tient, c'est le roi.

DOA SOL.
    Non. Le bandit, c'est vous! N'avez-vous pas de honte?
    Ah! pour vous  la face une rougeur me monte.
    Sont-ce l les exploits dont le roi fera bruit[11]?
    Venir ravir de force une femme la nuit!
    Que mon bandit vaut mieux cent fois! Roi, je proclame
    Que, si l'homme naissait o le place son me,
    Si Dieu faisait le rang  la hauteur du coeur,
    Certe, il serait le roi, prince, et vous le voleur!

DON CARLOS (_essayant de l'attirer_).
    Madame...

DOA SOL.
    Oubliez-vous que mon pre tait comte?

DON CARLOS.
    Je vous ferai duchesse.

DOA SOL (_le repoussant_).
    Allez! c'est une honte!

_Elle recule de quelques pas_.
    Il ne peut tre rien entre nous, don Carlos.
    Mon vieux pre a pour vous vers son sang  flots.
    Moi je suis fille noble, et de ce sang jalouse.
    Trop pour la concubine, et trop peu pour l'pouse!

DON CARLOS.
    Princesse?

DOA SOL.
    Roi Carlos,  des filles de rien
    Portez votre amourette, ou je pourrais fort bien,
    Si vous m'osez traiter d'une faon infme,
    Vous montrer que je suis dame, et que je suis femme.

DON CARLOS.
    Eh bien, partagez donc et mon trne et mon nom.
    Venez. Vous serez reine, impratrice!...

DOA SOL.
    Non.
    C'est un leurre. Et d'ailleurs, altesse, avec franchise,
    S'agt-il pas de vous, s'il faut que je le dise,
    J'aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi,
    Vivre errante, en dehors du monde et de la loi,
    Ayant faim, avant soif, fuyant toute l'anne,
    Partageant jour  jour sa pauvre destine,
    Abandon, guerre, exil, deuil, misre et terreur,
    Que d'tre impratrice avec un empereur!

DON CARLOS.
    Que cet homme est heureux!

DOA SOL.
    Quoi! pauvre, proscrit mme!

DON CARLOS.
    Qu'il fait bien d'tre pauvre et proscrit, puis qu'on l'aime!
    Moi, je suis seul! Un ange accompagne ses pas!
    --Donc vous me hassez?

DOA SOL.
    Je ne vous aime pas.

DON CARLOS (_la saisissant avec violence_).
    Eh bien, que vous m'aimiez ou non, cela n'importe!
    Vous viendrez, et ma main plus que la vtre est forte.
    Vous viendrez! je vous veux! Pardieu, nous verrons bien
    Si je suis roi d'Espagne et des Indes pour rien!

DOA SOL (_se dbattant_).
    Seigneur! oh! par piti!--Quoi! vous tes altesse,
    Vous tes roi. Duchesse, ou marquise, ou comtesse,
    Vous n'avez qu' choisir. Les femmes de la cour
    Ont toujours un amour tout prt pour votre amour.
    Mais mon proscrit, qu'a-t-il reu du ciel avare?
    Ah! vous avez Castille, Aragon et Navarre[12],
    Et Murcie[13], et Lon, dix royaumes encor,
    Et les Flamands[14], et l'Inde[15] avec les mines d'or!
    Vous avez un empire auquel nul roi ne touche,
    Si vaste que jamais le soleil ne s'y couche!
    Et, quand vous avez tout, voudrez-vous, vous le roi,
    Me prendre, pauvre fille,  lui qui n'a que moi?

_Elle se jette  ses genoux. Il cherche  l'entraner_.

DON CARLOS.
    Viens! Je n'coute rien. Viens! Si tu m'accompagnes,
    Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes.
    Dis, lesquelles veux-tu? Choisis!

_Elle se dbat dans ses bras_.

DOA SOL.
    Pour mon honneur,
    Je ne veux rien de vous que ce poignard, seigneur!

_Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lche et recule_.
    Avancez maintenant! faites un pas!

DON CARLOS.
    La belle!
    Je ne m'tonne plus si l'on aime un rebelle!

_Il veut faire un pas. Elle lve le poignard_.

DOA SOL.
    Pour un pas, je vous tue, et me tue.

_Il recule encore. Elle se dtourne et crie avec force_
    Hernani! Hernani!

DON CARLOS.
    Taisez-vous!

DOA SOL (_le poignard lev_).
    Un pas! tout est fini.

DON CARLOS.
    Madame!  cet excs ma douceur est rduite.
    J'ai l pour vous forcer trois hommes de ma suite...

HERNANI (_surgissant tout  coup derrire lui_).
    Vous en oubliez un[16]!

_Le roi se retourne, et voit Hernani immobile derrire lui dans
l'ombre, les bras croiss sous le long manteau qui l'enveloppe, et
le large bord de son chapeau relev. Doa Sol pousse un cri, court
 Hernani et l'entoure de ses bras_.




SCENE III.

DON CARLOS, DOA SOL, HERNANI.


HERNANI (_immobile, les bras toujours croiss, et ses yeux tincelants
fixs sur le roi_).
    Ah! le ciel m'est tmoin
    Que volontiers je l'eusse t chercher plus loin!

DOA SOL.
    Hernani, sauvez-moi de lui!

HERNANI.
    Soyez tranquille,
    Mon amour!

DON CARLOS.
    Que font donc mes amis par la ville?
    Avoir laiss passer ce chef de bohmiens!

_Appelant_.
    Monterey!

HERNANI.
    Vos amis sont au pouvoir des miens.
    Et ne rclamez pas leur pe impuissante,
    Pour trois qui vous viendraient, il m'en viendrait soixante.
    Soixante dont un seul vous vaut tous quatre. Ainsi
    Vidons entre nous deux notre querelle ici.
    Quoi! vous portiez la main sur cette jeune fille!
    C'tait d'un imprudent, seigneur roi de Castille,
    Et d'un lche!

DON CARLOS (_souriant avec ddain_).
    Seigneur bandit, de vous  moi
    Pas de reproche!

HERNANI.
    Il raille! Oh! je ne suis pas roi;
    Mais quand un roi m'insulte et pour surcrot me raille;
    Ma colre va haut et me monte  sa taille[17],
    Et, prenez garde, on craint, quand on me fait affront,
    Plus qu'un cimier de roi la rougeur de mon front!
    Vous tes insens si quelque espoir vous leurre.

_Il lui saisit le bras_.
    Savez-vous quelle main vous treint  cette heure?
    coutez. Votre pre a fait mourir le mien,
    Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien,
    Je vous hais. Nous aimons tous deux la mme femme,
    Je vous hais, je vous hais,--oui, je te hais dans l'me![18]

DON CARLOS.
    C'est bien.

HERNANI.
    Ce soir pourtant ma haine tait bien loin.
    Je n'avais qu'un dsir, qu'une ardeur, qu'un besoin,
    Doa Sol!--Plein d'amour, j'accourais... Sur mon me!
    Je vous trouve essayant contre elle un rapt infme!
    Quoi! vous que j'oubliais, sur ma route plac!
    Seigneur, je vous le dis, vous tes insens!
    Don Carlos, te voil pris dans ton propre pige.
    Ni fuite, ni secours! je te tiens et t'assige!
    Seul, entour partout d'ennemis acharns,
    Que vas-tu faire?

DON CARLOS (_firement_).
    Allons! vous me questionnez!

HERNANI.
    Va, va, je ne veux pas qu'un bras obscur te frappe.
    Il ne sied pas qu'ainsi ma vengeance m'chappe.
    Tu ne seras touch par un autre que moi.
    Dfends-toi donc.

_Il tire son pe_.

DON CARLOS.
    Je suis votre seigneur le roi.
    Frappez. Mais pas de duel.

HERNANI.
    Seigneur, qu'il te souvienne
    Qu'hier encor ta dague a rencontr la mienne.

DON CARLOS.
    Je le pouvais hier. J'ignorais votre nom,
    Vous ignoriez mon titre. Aujourd'hui, compagnon[19],
    Vous savez qui je suis et je sais qui vous tes.

HERNANI.
    Peut-tre.

DON CARLOS.
    Pas de duel. Assassinez-moi. Faites.

HERNANI.
    Crois-tu donc que les rois  moi[20] me sont sacrs?
    [21], te dfendras-tu?

DON CARLOS.
    Vous m'assassinerez!

_Hernani recule. Don Carlos fixe des yeux d'aigle sur lui_.
    Ah! vous croyez, bandits, que vos brigades viles
    Pourront impunment s'pandre dans les villes?
    Que teints de sang, chargs de meurtres, malheureux!
    Vous pourrez aprs tout faire les gnreux,
    Et que nous daignerons, nous, victimes trompes,
    Ennoblir vos poignards du choc de nos pes?
    Non, le crime vous tient. Partout vous le tranez.
    Nous, des duels avec vous! arrire! assassinez.

_Hernani, sombre et pensif, tourmente quelques instants de la main la
poigne de son pe, puis se retourne brusquement vers le roi, et
brise la lame sur le pav_.

HERNANI.
    Va-t'en donc!

_Le roi se tourne  demi vers lui et le regarde avec hauteur_.
    Nous aurons des rencontres meilleures.
    Va-t'en.

DON CARLOS.
    C'est bien, monsieur. Je vais dans quelques heures
    Rentrer, moi votre roi, dans le palais ducal.
    Mon premier soin sera de mander le fiscal[22].
    A-t-on fait mettre  prix votre tte?

HERNANI.
    Oui.

DON CARLOS.
    Mon matre,
    Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et tratre.
    Je vous en avertis, partout je vous poursuis.
    Je vous fais mettre au ban du royaume[23].

HERNANI.
    J'y suis
    Dj.

DON CARLOS.
    Bien.

HERNANI.
    Mais la France est auprs de l'Espagne.
    C'est un port[24].

DON CARLOS.
    Je vais tre empereur d'Allemagne.
    Je vous fais mettre au ban de l'empire.

HERNANI.
    A ton gr.
    J'ai le reste du monde o je te braverai.
    Il est plus d'un asile o ta puissance tombe[25].

DON CARLOS.
    Et quand j'aurai le monde?

HERNANI.
    Alors j'aurai la tombe.

DON CARLOS.
    Je saurai djouer vos complots insolents.

HERNANI.
    La vengeance est boiteuse, elle vient  pas lents,
    Mais elle vient.

DON CARLOS (_riant  demi, avec ddain_).
    Toucher  la dame qu'adore
    Ce bandit!

HERNANI (_dont les yeux se rallument_).
    Songes-tu que je te tiens encore?
    Ne me rappelle pas, futur csar romain,
    Que je t'ai l, chtif et petit dans ma main,
    Et que si je serrais cette main trop loyale
    J'craserais dans l'oeuf ton aigle impriale!

DON CARLOS.
    Faites.

HERNANI.
    Va-t'en! va-t'en!

_Il te son manteau et le jette sur les paules du roi_.
    Fuis, et prends ce manteau.
    Car dans nos rangs pour toi je crains quelque couteau.

_Le roi s'enveloppe du manteau_.
    Pars tranquille  prsent. Ma vengeance altre[26]
    Pour tout autre que moi fait ta tte sacre.

DON CARLOS.
    Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi,
    Ne demandez un jour ni grce ni merci!

_Il sort_.




SCNE IV.

HERNANI, DOA SOL.


DOA SOL (_saisissant la main d'Hernani_).
    Maintenant, fuyons vite.

HERNANI (_la repoussant avec une douceur grave_).
    Il vous sied, mon amie,
    D'tre dans mon malheur toujours plus raffermie,
    De n'y point renoncer, et de vouloir toujours
    Jusqu'au fond, jusqu'au bout, accompagner mes jours.
    C'est un noble dessein, digne d'un coeur fidle!
    Mais, tu le vois, mon Dieu, pour tant accepter d'elle,
    Pour emporter joyeux dans mon antre avec moi
    Ce trsor de beaut qui rend jaloux un roi,
    Pour que ma doa Sol me suive et m'appartienne,
    Pour lui prendre sa vie et la joindre  la mienne,
    Pour l'entraner sans honte encore et sans regrets,
    Il n'est plus temps; je vois l'chafaud de trop prs.

DOA SOL.
    Que dites-vous?

HERNANI.
    Ce roi que je bravais en face
    Va me punir d'avoir os lui faire grce.
    Il fuit; dj peut-tre il est dans son palais.
    Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets,
    Ses seigneurs, ses bourreaux...

DOA SOL.
    Hernani! Dieu! je tremble.
    Eh bien! htons-nous donc alors! fuyons ensemble!

HERNANI.
    Ensemble! non, non. L'heure en est passe. Hlas!
    Doa Sol,  mes yeux quand tu te rvlas
    Bonne, et daignant m'aimer d'un amour secourable,
    J'ai bien pu vous offrir, moi, pauvre misrable,
    Ma montagne, mon bois, mon torrent,--ta piti
    M'enhardissait,--mon pain de proscrit, la moiti
    Du lit vert et touffu que la fort me donne;
    Mais t'offrir la moiti de l'chafaud! pardonne,
    Doa Sol! l'chafaud, c'est  moi seul!

DOA SOL.
    Pourtant
    Vous me l'aviez promis!

HERNANI (_tombant  ses genoux_).
    Ange! ah! dans cet instant
    O la mort vient peut-tre, o s'approche dans l'ombre
    Un sombre dnoment pour un destin bien sombre,
    Je le dclare[27] ici, proscrit, tranant au flanc[28]
    Un souci profond, n dans un berceau sanglant,
    Si noir que soit le deuil qui s'pand sur ma vie,
    Je suis un homme heureux et je veux qu'on m'envie[29];
    Car vous m'avez aim! car vous me l'avez dit!
    Car vous avez tout bas bni mon front maudit!

DOA SOL (_penche sur sa tte_).
    Hernani!

HERNANI.
    Lou soit le sort doux et propice
    Qui me mit cette fleur au bord du prcipice!

_Il se relve_.
    Et ce n'est pas pour vous que je parle en ce lieu,
    Je parle pour le ciel qui m'coute, et pour Dieu.

DOA SOL.
    Souffre que je te suive.

HERNANI.
    Ah! ce serait un crime
    Que d'arracher la fleur en tombant dans l'abme.
    Va, j'en ai respir le parfum, c'est assez!
    Renoue  d'autres jours[30] tes jours par moi froisss.
    Epouse ce vieillard. C'est moi qui te dlie.
    Je rentre dans ma nuit. Toi, soit heureuse, oublie!

DOA SOL.
    Non, je te suis! je veux ma part de ton linceul!
    Je m'attache  tes pas.

HERNANI (_la serrant dans ses bras_).
    Oh! laisse-moi fuir seul.

_Il la quitte avec un mouvement convulsif_.

DOA SOL (_douloureusement et joignant les mains_).
    Hernani! tu me fuis! Ainsi donc, insense,
    Avoir donn sa vie, et se voir repousse,
    Et n'avoir, aprs tant d'amour et tant d'ennui[31],
    Pas mme le bonheur de mourir prs de lui!

HERNANI.
    Je suis banni! je suis proscrit! je suis funeste!

DOA SOL.
    Ah! vous tes ingrat!

HERNANI (_revenant sur ses pas_).
    Eh bien, non! non, je reste,
    Tu le veux, me voici. Viens, oh! viens dans mes bras!
    Je reste, et resterai tant que tu le voudras.
    Oublions-les! restons.

_Il s'assied sur un banc_.
    Sieds-toi sur cette pierre.

_Il se place  ses pieds_.
    Des flammes de tes yeux inonde ma paupire,
    Chante-moi quelque chant comme parfois le soir
    Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton oeil noir.
    Soyons heureux! buvons, car la coupe est remplie,
    Car cette heure est  nous, et le reste est folie.
    Parle-moi, ravis-moi. N'est-ce pas qu'il est doux
    D'aimer et de savoir qu'on vous aime  genoux?
    D'tre deux? d'tre seuls? et que c'est douce chose
    De se parler d'amour la nuit quand tout repose?
    Oh! laisse-moi dormir et rver sur ton sein,
    Doa Sol! mon amour! ma beaut!

_Bruit de cloches au loin_.

DOA SOL (_se levant effare_).
    Le tocsin!
    Entends-tu? le tocsin!

HERNANI (_toujours  genoux_).
    Eh non! c'est notre noce
    Qu'on sonne.

_Le bruit de cloches augmente. Cris confus, flambeaux et lumires 
toutes les fentres, sur tous les toits, dans toutes les rues_.

DOA SOL.
    Lve-toi! fuis! Grand Dieu! Saragosse
    S'allume!

HERNANI (_se soulevant  demi_).
    Nous aurons une noce aux flambeaux.

DOA SOL.
    C'est la noce des morts! la noce des tombeaux!

_Bruit d'pes. Cris_.

HERNANI (_se recouchant sur le banc de pierre_).
    Rendormons-nous!

UN MONTAGNARD (_L'pe  la main, accourant_).
    Seigneur, les sbires[32], les alcades[33],
    Dbouchent dans la place en longues cavalcades!
    Alerte[34], monseigneur!

_Hernani se lve_.

DOA SOL (_pale_).
    Ah! tu l'avais bien dit!

LE MONTAGNARD.
    Au secours!

HERNANI (_au montagnard_).
    Me voici. C'est bien.

CRIS CONFUS (_au dehors_).
    Mort au bandit!

HERNANI (_au montagnard_).
    Ton pe.

_A doa Sol_.
    Adieu donc!

DOA SOL.
    C'est moi qui fais ta perte!
    O vas-tu?

_Lui montrant la petite porte_.
    Viens! Fuyons par cette porte ouverte.

HERNANI.
    Dieu! laisser mes amis! que dis-tu?

_Tumulte et cris_.

DOA SOL.
    Ces clameurs
    Me brisent.

_Retenant Hernani_.
    Souviens-toi que si tu meurs, je meurs!

HERNANI (_la tenant embrasse_).
    Un baiser!

DOA SOL.
    Mon poux! mon Hernani! mon matre!

HERNANI (_la baisant au front_).
    Hlas! c'est le premier.

DOA SOL.
    C'est le dernier peut-tre.

_Il part. Elle tombe sur le banc_.




ACTE TROISIME - LE VIEILLARD.


LE CHATEAU DE SILVA DANS LES MONTAGNES D'ARAGON.

_La galerie des portraits de la famille de Silva; grande salle, dont
ces portraits, entours de riches bordures, et surmonts de couronnes
ducales et d'cussons dors, font la dcoration. Au fond une haute
porte gothique. Entre chaque portrait une panoplie complte; toutes
ces armures des sicles diffrents_.




SCNE PREMIRE.

DOA SOL, _blanche, et debout prs d'une table;_ DON RUY GOMEZ DE
SILVA, _assis dans son grand fauteuil ducal en bois de chne_.


DON RUY GOMEZ.
    Enfin! c'est aujourd'hui! dans une heure on sera
    Ma duchesse! plus d'oncle[1]! et l'on m'embrassera!
    Mais m'as-tu pardonn? J'avais tort, je l'avoue.
    J'ai fait rougir ton front, j'ai fait plir ta joue.
    J'ai souponn trop vite, et je n'aurais point d
    Te condamner ainsi sans avoir entendu.
    Que l'apparence a tort! Injustes que nous sommes!
    Certe[2], ils taient bien l, les deux beaux jeunes hommes.
    C'est gal. Je devais n'en pas croire mes yeux.
    Mais que veux-tu, ma pauvre enfant? quand on est vieux!

DOA SOL (_immobile et grave_).
    Vous reparlez toujours de cela. Qui vous blme?

DON RUY GOMEZ.
    Moi! J'eus tort. Je devais savoir qu'avec ton me
    On n'a point de galants lorsqu'on est doa Sol,
    Et qu'on a dans le coeur de bon sang espagnol.

DOA SOL.
    Certe, il est bon et pur, monseigneur, et peut-tre
    On le verra bientt[3].

DON RUY GOMEZ (_se levant et allant  elle_).
    coute, on n'est pas matre
    De soi-mme, amoureux comme je suis de toi,
    Et vieux. On est jaloux, on est mchant, pourquoi?
    Parce que l'on est vieux. Parce que beaut, grce,
    Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace.
    Parce qu'on est jaloux des autres, et honteux
    De soi. Drision! que cet amour boiteux,
    Qui nous remet au coeur tant d'ivresse et de flamme,
    Ait oubli[4] le corps en rajeunissant l'me!
    --Quand passe un jeune ptre--oui, c'en est l[5]!--souvent,
    Tandis que nous allons, lui chantant, moi rvant,
    Lui dans son pr vert, moi dans mes noires alles,
    Souvent je dis tout bas:--O mes tours crneles,
    Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais,
    Oh! que je donnerais mes bls et mes forts,
    Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines,
    Mon vieux nom, mon vieux titre, et toutes mes ruines,
    Et tous mes vieux aeux qui bientt m'attendront,
    Pour sa chaumire neuve et pour son jeune front!
    Car ses cheveux sont noirs, car son oeil reluit comme
    Le tien[6], tu peux le voir, et dire: Ce jeune homme!
    Et puis penser  moi qui suis vieux. Je le sais!
    Pourtant j'ai nom Silva[7], mais ce n'est plus assez!
    Oui, je me dis cela. Vois  quel point je t'aime!
    Le tout, pour tre[8] jeune et beau comme toi-mme!
    Mais  quoi vais-je ici rver? Moi, jeune et beau!
    Qui te dois de si loin devancer au tombeau!

DOA SOL.
    Qui sait?

DON RUY GOMEZ.
    Mais va, crois-moi, ces cavaliers frivoles
    N'ont pas d'amour si grand qu'il ne s'use en paroles[9].
    Qu'une fille aime et croie un de ces jouvenceaux,
    Elle en meurt, il en rit. Tous ces jeunes oiseaux,
    A l'aile vive et peinte[10], au langoureux ramage,
    Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.
    Les vieux, dont l'ge teint la voix et les couleurs,
    Ont l'aile plus fidle, et, moins beaux, sont meilleurs.
    Nous aimons bien. Nos pas sont lourds? nos yeux arides?
    Nos fronts rids? Au coeur on n'a jamais de rides[11].
    Hlas! quand un vieillard aime, il faut l'pargner.
    Le coeur est toujours jeune et peut toujours saigner.
    Oh! mon amour n'est point comme un jouet de verre
    Qui brille et tremble; oh! non, c'est un amour svre,
    Profond, solide, sr, paternel, amical,
    De bois de chne, ainsi que mon fauteuil ducal!
    Voil comme je t'aime, et puis je t'aime encore
    De cent autres faons, comme on aime l'aurore,
    Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux!
    De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux,
    Ton front pur, le beau feu de ta fire prunelle[12],
    je ris, et j'ai dans l'me une fte ternelle!

DOA SOL.
    Hlas!

DON RUY GOMEZ.
    Et puis, vois-tu, le monde trouve beau,
    Lorsqu'un homme s'teint, et lambeau par lambeau
    S'en va, lorsqu'il trbuche au marbre de la tombe,
    Qu'une femme, ange pur, innocente colombe,
    Veille sur lui, l'abrite, et daigne encor[13] souffrir
    L'inutile vieillard qui n'est bon qu' mourir.
    C'est une oeuvre sacre et qu' bon droit on loue
    Que[14] ce suprme effort d'un coeur qui se dvoue,
    Qui console un mourant jusqu' la fin du jour,
    Et, sans aimer peut-tre, a des semblants d'amour!
    Ah! tu seras pour moi cet ange au coeur de femme
    Qui du pauvre vieillard rjouit encor[15] l'me,
    Et de ses derniers ans[16] lui porte la moiti,
    Fille par le respect et soeur par la piti.

DOA SOL.
    Loin de me prcder, vous pourrez bien me suivre,
    Monseigneur. Ce n'est pas une raison pour vivre
    Que[17] d'tre jeune. Hlas! je vous le dis, souvent
    Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant,
    Et leurs yeux brusquement referment leur paupire,
    Comme un spulcre ouvert dont retombe la pierre.

DON RUY GOMEZ.
    Oh! les sombres discours! Mais je vous gronderai,
    Enfant! un pareil jour est joyeux et sacr.
    Comment,  ce propos[18], quand l'heure nous appelle,
    N'tes-vous pas encor prte pour la chapelle?
    Mais, vite! habillez-vous. Je compte les instants.
    La parure de noce!

DOA SOL.
    Il sera toujours temps.

DON RUY GOMEZ.
    Non pas.

_Entre un page_.
    Que veut Iaquez!

LE PAGE.
    Monseigneur,  la porte
    Un homme, un plerin, un mendiant, n'importe,
    Est l qui vous demande asile.

DON RUY GOMEZ.
    Quel qu'il soit,
    Le bonheur entre avec l'tranger qu'on reoit.
    Qu'il vienne.--Du dehors a-t-on quelques nouvelles?
    Que dit-on de ce chef de bandits infidles
    Qui remplit nos forts de sa rbellion?

LE PAGE.
    C'en est fait d'Hernani[19], c'en est fait du lion
    De la montagne.

DOA SOL (_ part_).
    Dieu!

DON RUY GOMEZ.
    Quoi!

LE PAGE.
    La bande est dtruite.
    Le roi, dit-on, s'est mis lui-mme  leur poursuite.
    La tte d'Hernani vaut mille cus du roi[20]
    Pour l'instant[21]; mais on dit qu'il est mort.

DOA SOL (_ part_).
    Quoi! sans moi,
    Hernani!

DON RUY GOMEZ.
    Grce au ciel! il est mort, le rebelle!
    On peut se rjouir maintenant, chre belle.
    Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil!
    Aujourd'hui, double fte!

DOA SOL (_ part_).
    Oh! des habits de deuil!

_Elle sort_.

DON RUY GOMEZ (_au page_).
    Fais-lui vite porter l'crin que je lui donne.

_Il se rassied dans son fauteuil_.
    Je veux la voir pare ainsi qu'une madone,
    Et, grce  ses doux yeux, et grce  mon crin,
    Belle  faire  genoux tomber un plerin.
    A propos, et celui qui nous demande un gte?
    Dis-lui d'entrer, fais-lui nos excuses, cours vite.

_Le page salue et sort_.
    Laisser son hte attendre! ah! c'est mal!

_La porte du fond s'ouvre. Parait Hernani dguis en plerin. Le duc
se lve et va  sa rencontre_.




SCNE II.

DON RUY GOMEZ, HERNANI.


_Hernani s'arrte sur le seuil de la porte_.

HERNANI.
    Monseigneur,
    Paix et bonheur  vous[22]!

DON RUY GOMEZ (_le saluant de la main_).
    A toi paix et bonheur,
    Mon hte!

_Hernani entre. Le duc se rassied_.
    N'es-tu pas plerin?

HERNANI (_s'inclinant_).
    Oui.

DON RUY GOMEZ.
    Sans doute
    Tu viens d'Armillas[23]?

HERNANI.
    Non. J'ai pris une autre route;
    On se battait par l.

DON RUY GOMEZ.
    La troupe du banni,
    N'est-ce pas?

HERNANI.
    Je ne sais.

DON RUY GOMEZ.
    Le chef, le Hernani,
    Que devient-il? sais-tu?

HERNANI.
    Seigneur, quel est cet homme?

DON RUY GOMEZ.
    Tu ne le connais pas? tant pis! la grosse somme
    Ne sera point pour toi. Vois-tu, ce Hernani.
    C'est un rebelle au roi, trop longtemps impuni.
    Si tu vas  Madrid, tu le pourras voir pendre[24].

HERNANI.
    je n'y vais pas.

DON RUY GOMEZ.
    Sa tte est  qui veut la prendre.

HERNANI (_ part_).
    Qu'on y vienne!

DON RUY GOMEZ.
    O vas-tu, bon plerin?

HERNANI.
    Seigneur,
    Je vais  Saragosse.

DON RUY GOMEZ.
    Un voeu fait en l'honneur
    D'un saint? de Notre-Dame?

HERNANI.
    Oui, duc, de Notre-Dame.

DON RUY GOMEZ.
    Del Pilar?

HERNANI.
    Del Pilar[25].

DON RUY GOMEZ.
    Il faut n'avoir point d'me
    Pour ne point acquitter les voeux qu'on fait aux saints.
    Mais, le tien accompli, n'as-tu d'autres desseins?
    Voir le Pilier, c'est l tout ce que tu dsires?

HERNANI.
    Oui, je veux voir brler les flambeaux et les cires,
    Voir Notre-Dame, au fond du sombre corridor[26],
    Luire en sa chsse ardente[27] avec sa chape[28] d'or,
    Et puis m'en retourner.

DON RUY GOMEZ.
    Fort bien.--Ton nom, mon frre?
    Je suis Ruy de Silva.

HERNANI (_hsitant_).
    Mon nom?...

DON RUY GOMEZ.
    Tu peux le taire
    Si tu veux. Nul n'a droit de le savoir ici.
    Viens-tu pas demander asile?

HERNANI.
    Oui, duc.

DON RUY GOMEZ.
    Merci!
    Sois le bienvenu. Reste, ami, ne te fais faute
    De rien[29]. Quant  ton nom, tu te nommes mon hte.
    Qui que tu sois, c'est bien! et, sans tre inquiet,
    J'accueillerais Satan, si Dieu me l'envoyait.

_La porte du fond s'ouvre  deux battants. Entre doa Sol, en parure
de marie. Derrire elle, pages, valets, et deux femmes portant sur un
coussin de velours un coffret d'argent cisel, qu'elles vont dposer
sur une table, et qui renferme un riche crin, couronne de duchesse,
bracelets, colliers, perles et brillants ple-mle.--Hernani, haletant
et effar, considre doa Sol avec des yeux ardents, sans couter le
duc_.




SCNE III.

LES MMES, DOA SOL, PAGES, VALETS, FEMMES.


DON RUY GOMEZ (_continuant_).
    Voici ma Notre-Dame  moi. L'avoir prie
    Te portera bonheur[30].

_Il va prsenter la main  doa Sol, toujours ple et grave_.
    Ma belle marie,
    Venez.--Quoi! pas d'anneau! pas de couronne encor!

HERNANI (_d'une voix tonnante_).
    Qui veut gagner ici mille carolus d'or[31]?

_Tous se retournent tonns. Il dchire sa robe de plerin, la foule
aux pieds, et en sort dans son costume de montagnard_.
    Je suis Hernani.

DOA SOL (_ part, avec joie_).
    Ciel! vivant!

HERNANI (_aux valets_).
    Je suis cet homme
    Qu'on cherche.

_Au duc_.
    Vous vouliez savoir si je me nomme
    Perez ou Diego[32]?--Non, je me nomme Hernani.
    C'est un bien plus beau nom, c'est un nom de banni,
    C'est un nom de proscrit! Vous voyez cette tte?
    Elle vaut assez d'or pour payer votre fte.

_Aux valets_.
    Je vous la donne  tous. Vous serez bien pays!
    Prenez! liez mes mains, liez mes pieds, liez!
    Mais non, c'est inutile, une chane me lie
    Que je ne romprai point?

DOA SOL (_ part_).
    Malheureuse!

DON RUY GOMEZ.
    Folie!
    , mon hte est un fou!

HERNANI.
    Votre hte est un bandit.

DOA SOL.
    Oh! ne l'coutez pas.

HERNANI.
    J'ai dit ce que j'ai dit.

DON RUY GOMEZ.
    Mille carolus d'or! monsieur, la somme est forte,
    Et je ne suis pas sr de tous mes gens.

HERNANI.
    Qu'importe!
    Tant mieux si dans le nombre il s'en trouve un qui veut.

_Aux valets_.
    Livrez-moi! vendez-moi!

DON RUY GOMEZ (_s'efforant de le faire taire_).
    Taisez-vous donc! on peut
    Vous prendre au mot.

HERNANI.
    Amis, l'occasion est belle!
    Je vous dis que je suis le proscrit, le rebelle,
    Hernani!

DON RUY GOMEZ.
    Taisez-vous!

HERNANI.
    Hernani!

DOA SOL (_d'une voix teinte,  son oreille_).
    Ho! tais-toi!

HERNANI (_se dtournant  demi vers doa Sol_).
    On se marie ici! Je veux en tre, moi!
    Mon pouse aussi m'attend.

_Au duc_.
    Elle est moins belle
    Que la vtre, seigneur, mais n'est pas moins fidle.
    C'est la mort!

_Aux valets_.
    Nul de vous ne fait un pas encor?

DOA SOL (_bas_).
    Par piti!

HERNANI (_aux valets_).
    Hernani! mille carolus d'or!

DON RUY GOMEZ.
    C'est le dmon!

HERNANI (_ un jeune valet_).
    Viens, toi; tu gagneras la somme.
    Riche alors, de valet tu redeviendras homme.

_Aux valets gui restent immobiles_.
    Vous aussi, vous tremblez!	Ai-je assez de malheur!

DON RUY GOMEZ.
    Frre,  toucher ta tte, ils risqueraient la leur.
    Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire,
    Pour ta vie au lieu d'or offrt-on un empire,
    Mon hte, je te dois protger en ce lieu,
    Mme contre le roi, car je te tiens de Dieu.
    S'il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure!

_A doa Sol_.
    Ma nice, vous serez ma femme dans une heure;
    Rentrez chez vous. Je vais faire armer le chteau[33],
    J'en vais fermer la porte.

_Il sort. Les valets le suivent_.

HERNANI (_regardant avec dsespoir sa ceinture dgarnie et dsarme_).
    Oh! pas mme un couteau!

_Doa Sol, aprs que le duc a disparu, fait quelques pas comme pour
suivre ses femmes, puis s'arrte, et, ds qu'elles sont sorties,
revient vers Hernani avec anxit_.




SCNE IV.

HERNANI, DOA SOL.

_Hernani considre avec un regard froid et comme inattentif l'crin
nuptial plac sur la table; puis il hoche la tte, et ses yeux
s'allument_.

HERNANI.
    Je vous fais compliment! Plus que je ne puis dire
    La parure me charme et m'enchante, et j'admire!

_Il s'approche de l'crin_.
    La bague est de bon got,--la couronne me plat,
    Le collier est d'un beau travail,--le bracelet
    Est rare,--mais cent fois, cent fois moins[34] que la femme
    Qui sous un front si pur cache ce coeur infme!

_Examinant de nouveau le coffret_.
    Et qu'avez-vous donn pour tout cela?--Fort bien!
    Un peu de votre amour? mais, vraiment, c'est pour rien!
    Grand Dieu! trahir ainsi! n'avoir pas honte, et vivre!

_Examinant l'crin_.
    Mais peut-tre aprs tout c'est perle fausse et cuivre
    Au lieu d'or, verre et plomb, diamants dloyaux,
    Faux saphirs, faux bijoux, faux brillants, faux joyaux!
    Ah! s'il en est ainsi, comme cette parure,
    Ton coeur est faux, duchesse, et tu n'es que dorure!

_Il revient au coffret_.
    --Mais non, non. Tout est vrai, tout est bon, tout est beau!
    Il n'oserait tromper, lui qui touche au tombeau.
    Rien n'y manque.

_Il prend l'une aprs l'autre toutes les pices de l'crin_.
    Colliers, brillants, pendants d'oreille
    Couronne de duchesse, anneau d'or...--A merveille!
    Grand merci de l'amour sr, fidle et profond[35]!
    Le prcieux crin!

DOA SOL (_Elle va au coffret, y fouille, et en tire un poignard_).
    Vous n'allez pas au fond!
    --C'est le poignard qu'avec l'aide de ma patronne[36]
    Je pris au roi Carlos, lorsqu'il m'offrit un trne,
    Et que je refusai, pour vous qui m'outragez[37]!

HERNANI (_tombant  ses pieds_).
    Oh! laisse qu' genoux dans tes yeux affligs
    J'efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes,
    Et tu prendras aprs tout mon sang pour tes larmes!

DOA SOL (_attendrie_).
    Hernani! je vous aime et vous pardonne, et n'ai
    Que de l'amour pour vous.

HERNANI.
    Elle m'a pardonn,
    Et m'aime! Qui pourra faire aussi que moi-mme,
    Aprs ce que j'ai dit, je me pardonne et m'aime?
    Oh! je voudrais savoir, ange au ciel rserv,
    O vous avez march, pour baiser le pav!

DOA SOL.
    Ami!

HERNANI.
    Non, je dois t'tre odieux! Mais, coute,
    Dis-moi: Je t'aime! Hlas! rassure un coeur qui doute,
    Dis-le-moi! car souvent avec ce peu de mots
    La bouche d'une femme a guri bien des maux.

DOA SOL (_absorbe et sans l'entendre_).
    Croire que mon amour[38] et si peu de mmoire!
    Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire
    Jusqu' d'autres amours, plus nobles  leur gr,
    Rapetisser un coeur o son nom est entr!

HERNANI.
    Hlas! j'ai blasphm! Si j'tais  ta place,
    Doa Sol, j'en aurais assez, je serais lasse
    De ce fou furieux, de ce sombre insens[39]
    Qui ne sait caresser qu'aprs qu'il a bless,
    Je lui dirais: Va-t'en!--Repousse-moi! repousse!
    Et je te bnirai, car tu fus bonne et douce,
    Car tu m'as support trop longtemps, car je suis
    Mauvais, je noircirais tes jours avec mes nuits,
    Car c'en est trop enfin, ton me est belle et haute
    Et pure, et si je suis mchant, est-ce ta faute?
    Epouse le vieux duc! il est bon, noble, il a
    Par sa mre Olmedo[40], par son pre Alcala[41].
    Encore un coup[42], sois riche avec lui, sois heureuse!
    Moi, sais-tu ce que peut cette main gnreuse
    T'offrir de magnifique? une dot de douleurs.
    Tu pourras y choisir ou du sang ou des pleurs.
    L'exil, les fers, la mort, l'effroi qui m'environne,
    C'est l ton collier d'or, c'est ta belle couronne,
    Et jamais  l'pouse un poux plein d'orgueil
    N'offrit plus riche crin de misre et de deuil.
    Epouse le vieillard, te dis-je; il te mrite!
    Eh! qui jamais croira que ma tte proscrite
    Aille avec ton front pur? qui, nous voyant tous deux,
    Toi calme et belle, moi violent, hasardeux,
    Toi paisible et croissant comme une fleur  l'ombre,
    Moi heurt dans l'orage  des cueils sans nombre,
    Qui dira que nos sorts suivent la mme loi?
    Non. Dieu qui fait tout bien ne te fit pas pour moi.
    Je n'ai nul droit d'en haut sur toi, je me rsigne.
    J'ai ton coeur, c'est un vol! je le rends au plus digne.
    Jamais  nos amours le ciel n'a consenti.
    Si j'ai dit que c'tait ton destin, j'ai menti.
    D'ailleurs, vengeance, amour, adieu! mon jour s'achve.
    Je m'en vais, inutile, avec mon double rve,
    Honteux de n'avoir pu ni punir ni charmer,
    Qu'on m'ait fait pour har[43], moi qui n'ai su qu'aimer!
    Pardonne-moi! fuis-moi! ce sont mes deux prires;
    Ne les rejette pas, car ce sont les dernires.
    Tu vis et je suis mort. Je ne vois pas pourquoi
    Tu te ferais murer dans ma tombe avec moi.

DOA SOL.
    Ingrat!

HERNANI.
    Monts d'Aragon! Galice! Estramadoure[44]!
    --Oh! je porte malheur  tout ce qui m'entoure!
    J'ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits sans remords
    Je les ai fait combattre, et voil qu'ils sont morts!
    C'taient les plus vaillants de la vaillante Espagne.
    Ils sont morts! ils sont tous tombs dans la montagne,
    Tous sur le dos couchs, en braves, devant Dieu,
    Et, si leurs yeux s'ouvraient, ils verraient le ciel bleu!
    Voil ce que je fais de tout ce qui m'pouse!
    Est-ce une destine  te rendre jalouse?
    Doa Sol, prends le duc, prends l'enfer, prends le roi!
    C'est bien. Tout ce qui n'est pas moi vaut mieux que moi!
    Je n'ai plus un ami qui de moi se souvienne,
    Tout me quitte, il est temps qu' la fin ton tour vienne,
    Car je dois tre seul. Fuis ma contagion.
    Ne te fais pas d'aimer une religion[45]!
    Ah! par piti pour toi, fuis!--Tu me crois peut-tre
    Un homme comme sont tous les autres, un tre
    Intelligent, qui court droit au but qu'il rva.
    Dtrompe-toi. Je suis une force qui va!
    Agent aveugle et sourd de mystres funbres!
    Une me de malheur faite avec des tnbres!
    O vais-je? Je ne sais. Mais je me sens pouss
    D'un souffle imptueux, d'un destin insens.
    Je descends, je descends, et jamais ne m'arrte.
    Si parfois, haletant, j'ose tourner la tte,
    Une voix me dit: Marche! et l'abme est profond,
    Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond!
    Cependant,  l'entour de ma course farouche,
    Tout se brise, tout meurt. Malheur  qui me touche!
    Oh! fuis! dtourne-toi de mon chemin fatal,
    Hlas! sans le vouloir, je te ferais du mal!

DOA SOL.
    Grand Dieu!

HERNANI.
    C'est un dmon redoutable, te dis-je,
    Que le mien[46]. Mon bonheur, voil le seul prodige
    Qui lui soit impossible. Et toi, c'est le bonheur!
    Tu n'es donc pas pour moi, cherche un autre seigneur!
    Va, si jamais le ciel  mon sort qu'il renie
    Souriait... n'y crois pas! ce serait ironie!
    Epouse le duc!

DOA SOL.
    Donc, ce n'tait pas assez!
    Vous aviez dchir mon coeur, vous le brisez!
    Ah! vous ne m'aimez plus!

HERNANI.
    Oh! mon coeur et mon me,
    C'est toi, l'ardent foyer d'o me vient toute flamme,
    C'est toi! Ne m'en veux pas de fuir[47], tre ador!

DOA SOL.
    Je ne vous en veux pas. Seulement j'en mourrai.

HERNANI.
    Mourir! pour qui? pour moi? Se peut-il que tu meures
    Pour si peu?

DOA SOL (_laissant clater ses larmes_).
    Voil tout.

_Elle tombe sur un fauteuil_.

HERNANI (_s'asseyant prs d'elle_).
    Oh! tu pleures! tu pleures!
    Et c'est encor ma faute! et qui me punira?
    Car tu pardonneras encor! Qui te dira
    Ce que je souffre au moins, lorsqu'une larme noie
    La flamme de tes yeux dont l'clair est ma joie!
    Oh! mes amis sont morts[48]! Oh! je suis insens!
    Pardonne. Je voudrais aimer, je ne le sai.
    Hlas! j'aime pourtant d'une amour[49] bien profonde!
    --Ne pleure pas! mourons plutt!--Que n'ai-je un monde?
    Je te le donnerais! Je suis bien malheureux!

DOA SOL (_se jetant  son cou_).
    Vous tes mon lion superbe et gnreux!
    Je vous aime.

HERNANI.
    Oh! l'amour serait un bien suprme
    Si l'on pouvait mourir de trop aimer!

DOA SOL.
    Je t'aime!
    Monseigneur! je vous aime et je suis toute  vous.

HERNANI (_laissant tomber sa tte sur son paule_).
    Oh! qu'un coup de poignard de toi me serait doux!

DOA SOL (_suppliante_).
    Ah! ne craignez vous pas que Dieu ne vous punisse
    De parler de la sorte?

HERNANI (_toujours appuy sur son sein_).
    Eh bien! qu'il nous unisse!
    Tu le veux.	Qu'il en soit ainsi[50]!--J'ai rsist.

_Tous deux, dans les bras l'un de l'autre, se regardent avec extase,
sans voir, sans entendre, et comme absorbs dans leur regard. Entre
don Ruy Gomez par la porte du fond. Il regarde et s'arrte comme
ptrifi sur le seuil_.




SCNE V.

HERNANI, DOA SOL, DON RUY GOMEZ.


DON RUY GOMEZ (_immobile et croisant les bras sur le seuil de la
porte_).
    Voil donc le pament de l'hospitalit!

DOA SOL.
    Dieu! le duc!

_Tous deux se retournent comme rveills en sursaut_.

DON RUY GOMEZ (toujours immobile).
    C'est donc l mon salaire, mon hte?
    --Bon seigneur, va-t'en voir si ta muraille est haute,
    Si la porte est bien close et l'archer dans sa tour,
    De ton chteau pour nous fais et refais le tour,
    Cherche en ton arsenal une armure  ta taille,
    Ressaye  soixante ans ton harnois[51] de bataille!
    Voici la loyaut dont nous parons ta foi!
    Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi!
    Saints du ciel! j'ai vcu plus de soixante annes,
    J'ai vu bien des bandits aux mes effrnes,
    J'ai souvent, en tirant ma dague du fourreau,
    Fait lever sur mes pas des gibiers de bourreau[52],
    J'ai vu des assassins, des monnayeurs, des tratres,
    De faux valets  table empoisonnant leur matres,
    J'en ai vu qui mouraient sans croix et sans pater[53],
    J'ai vu Sforce[54], j'ai vu Borgia[55], je vois Luther[56],
    Mais je n'ai jamais vu perversit si haute
    Qui n'et craint le tonnerre en trahissant son hte!
    Ce n'est pas de mon temps. Si noire trahison
    Ptrifie un vieillard au seuil de sa maison,
    Et fait que le vieux matre, en attendant qu'il tombe,
    A l'air d'une statue  mettre sur sa tombe.
    Maures et Castillans! quel est cet homme-ci?

_Il lve les yeux et les promne sur les portraits qui entourent la
salle_.
    O vous, tous les Silva qui m'coutez ici,
    Pardon si devant vous, pardon si ma colre
    Dit l'hospitalit mauvaise conseillre!

HERNANI (_se levant_).
    Duc...

DON RUY GOMEZ.
    Tais-toi!

_Il fait lentement trois pas dans la salle et promne de
nouveau ses regards sur les portraits des Silva_.
    Morts sacrs! aeux! hommes de fer!
    Qui voyez ce qui vient du ciel et de l'enfer,
    Dites-moi, messeigneurs, dites, quel est cet homme?
    Ce n'est pas Hernani, c'est Judas qu'on le nomme!
    Oh! tchez de parler pour me dire son nom!

_Croisant les bras_.
    Avez-vous de vos jours vu rien de pareil? Non!

HERNANI.
    Seigneur duc...

DON RUY GOMEZ (_toujours aux portraits_).
    Voyez-vous, il veut parler, l'infme!
    Mais, mieux encor que moi, vous lisez dans son me.
    Oh! ne l'coutez pas! C'est un fourbe! Il prvoit
    Que mon bras va sans doute ensanglanter mon toit,
    Que peut-tre mon coeur couve dans ses temptes
    Quelque vengeance, soeur du festin des sept ttes[57],
    Il vous dira qu'il est proscrit, il vous dira
    Qu'on va dire Silva comme l'on dit Lara,
    Et puis qu'il est mon hte, et puis qu'il est votre hte...
    Mes aeux, mes seigneurs, voyez, est-ce ma faute?
    Jugez entre nous deux!

HERNANI.
    Ruy Gomez de Silva,
    Si jamais vers le ciel noble front s'leva,
    Si jamais coeur fut grand, si jamais me haute,
    C'est la vtre, seigneur! c'est la tienne,  mon hte!
    Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n'ai
    Rien  dire, sinon que je suis bien damn.
    Oui, j'ai voulu te prendre et t'enlever ta femme,
    Oui, j'ai voulu souiller ton lit, oui, c'est infme!
    J'ai du sang. Tu feras trs bien de le verser,
    D'essuyer ton pe et de n'y plus penser!

DOA SOL.
   Seigneur, ce n'est pas lui! Ne frappez que moi-mme!

HERNANI.
    Taisez-vous, doa Sol. Car cette heure est suprme.
    Cette heure m'appartient. Je n'ai plus qu'elle. Ainsi
    Laissez-moi m'expliquer avec le duc ici.
    Duc, crois aux derniers mots de ma bouche; j'en jure[58],
    Je suis coupable, mais sois tranquille,--elle est pure!
    C'est l tout. Moi coupable, elle pure; ta foi
    Pour elle, un coup d'pe ou de poignard pour moi.
    Voil.--Puis fais jeter le cadavre  la porte
    Et laver le plancher, si tu veux, il n'importe!

DOA SOL.
    Ah! moi seule ai tout fait.	Car je l'aime.

_Don Ruy se dtourne  ce mot en tressaillant, et fixe sur doa Sol
un regard terrible. Elle se jette  ses genoux_.
    Oui, pardon!
    Je l'aime, monseigneur!

DON RUY GOMEZ.
    Vous l'aimez!

_A Hernani_.
    Tremble donc!

_Bruit de trompettes au dehors.--Entre le page. Au page_
    Qu'est ce bruit?

LE PAGE.
    C'est le roi, monseigneur, en personne,
    Avec un gros d'archers et son hraut qui sonne.

DOA SOL.
    Dieu! le roi! Dernier coup!

LE PAGE (_au duc_).
    Il demande pourquoi
    La porte est close, et veut qu'on ouvre.

DON RUY GOMEZ.
    Ouvrez au roi.

_Le page s'incline et sort_.

DOA SOL.
    Il est perdu!

_Don Ruy Gomez va  l'un des tableaux, qui est son propre portrait et
le dernier  gauche; il presse un ressort, le portrait s'ouvre comme
une porte, et laisse voir une cachette pratique dans le mur. Il se
tourne vers Hernani_.

DON RUY GOMEZ.
    Monsieur, venez ici.

HERNANI.
    Ma tte
    Est  toi. Livre-la, seigneur. Je la tiens prte.
    Je suis ton prisonnier.

_Il entre dans la cachette. Don Ruy presse de nouveau le ressort,
tout se referme, et le portrait revient  sa place_.

DOA SOL (_au duc_).
    Seigneur, piti pour lui!

LE PAGE (_entrant_).
    Son altesse le roi.

_Doa Sol baisse prcipitamment son voile. La porte s'ouvre  deux
battants. Entre don Carlos en habit de guerre, suivi d'une foule de
gentilshommes galement arms, de pertuisaniers, d'arquebusiers,
d'arbaltriers_.




SCNE VI.

DON RUY GOMEZ; DOA SOL (_voile_); DON CARLOS; SUITE.

_Don Carlos s'avance  pas lents, la main gauche sur le pommeau de son
pe, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un oeil
de dfiance et de colre. Le duc va au devant du roi et le salue
profondment.--Silence.--Attente et terreur alentour. Enfin, le roi,
arriv en face du duc, lve brusquement la tte_.

DON CARLOS.
    D'o vient donc aujourd'hui,
    Mon cousin, que ta porte est si bien verrouille?
    Par les saints! je croyais ta dague plus rouille!
    Et je ne savais pas qu'elle et hte  ce point,
    Quand nous te venons voir, de reluire  ton poing[59]!

_Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste imprieux_.
    C'est s'y prendre un peu tard[60] pour faire le jeune homme!
    Avons-nous des turbans? serait-ce qu'on me nomme
    Boabdil[61] ou Mahom[62], et non Carlos, rpond!
    Pour nous baisser la herse et nous lever le pont?

DON RUY GOMEZ (_s'inclinant_).
    Seigneur...

DON CARLOS (_ ses gentilshommes_).
    Prenez les clefs! saissisez-vous des portes!

_Deux officiers sortent. Plusieurs autres rangent les soldats en
triple haie dans la salle, du roi  la grande porte. Don Carlos se
retourne vers le duc_.
    Ah! vous rveillez donc les rbellions mortes?
    Pardieu! si vous prenez de ces airs avec moi.
    Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi
    Et j'irai par les monts, de mes mains aguerries,
    Dans leurs nids crnels tuer les seigneuries!

DON RUY GOMEZ (_se redressant_).
    Altesse, les Silva sont loyaux...

DON CARLOS (l'interrompant).
    Sans dtours
    Rponds, duc, ou je fais raser tes onze tours!
    De l'incendie teint il reste une tincelle,
    Des bandits morts il reste un chef.--Qui le recle?
    C'est toi! Ce Hernani, rebelle empoisonneur,
    Ici, dans ton chteau, tu le caches!

DON RUY GOMEZ.
    Seigneur,
    C'est vrai.

DON CARLOS.
    Fort bien. Je veux sa tte,--ou bien la tienne,
    Entends-tu, mon cousin?

DON RUY GOMEZ (_s'inclinant_).
    Mais qu' cela ne tienne[63]!
    Vous serez satisfait.

_Doa Sol cache sa tte dans ses mains et tombe sur le fauteuil_.

DON CARLOS (_radouci_).
    Ah! tu t'amendes.--Va
    Chercher mon prisonnier.

_Le duc croise les bras, baisse la tte et reste quelques moments
rveur. Le roi et doa Sol l'observent en silence et agits
d'motions contraires. Enfin le duc relve son front, va au roi, lui
prend la main, et le mne  pas lents devant le plus ancien des
portraits, celui qui commence la galerie  droite_.

DON RUY GOMEZ (_montrant au roi le vieux portrait_).
    Celui-ci, des Silva
    C'est l'an, c'est l'aeul, l'anctre, le grand homme!
    Don Silvius[64], qui fut trois fois consul de Rome.

_Passant au portrait suivant_.
    Voici don Galceran de Silva, l'autre Cid!
    On lui garde  Toro[65], prs de Valladolid[66],
    Une chsse dore o brlent mille cierges.
    Il affranchit Lon du tribut des cent vierges[67].

_Passant  un autre_.
    --Don Blas,--qui, de lui-mme et dans sa bonne foi,
    S'exila pour avoir mal conseill le roi.

_A un autre_.
    --Christoval.--Au combat d'Escalona, don Sanche,
    Le roi, fuyait  pied, et sur sa plume blanche
    Tous les coups s'acharnaient; il cria: Christoval!
    Christoval prit la plume et donna son cheval.

_A un autre_.
    --Don Jorge, qui paya la ranon de Ramire[68],
    Roi d'Aragon.

DON CARLOS (_croisant les bras et le regardant de la tte aux pieds_).
    Pardieu! don Ruy, je vous admire!
    Continuez!

DON RUY GOMEZ (_passant  un autre_).
    Voici Ruy Gomez de Silva,
    Grand-matre de Saint-Jacque et de Calatrava[69].
    Son armure gante irait mal  nos tailles.
    Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles,
    Conquit au roi Motril[70], Antequera[71], Suez[72],
    Nijar[73], et mourut pauvre.--Altesse, saluez.

_Il s'incline, se dcouvre, et passe  un autre. Le roi l'coute
avec une impatience et une colre toujours croissantes_.
    Prs de lui, Gil son fils, cher aux mes loyales.
    Sa main pour un serment valait les mains royales.

_A un autre_.
    --Don Gaspard, de Mendoce et de Silva l'honneur!
    Toute noble maison tient  Silva[74], seigneur.
    Sandoval tour  tour nous craint ou nous pouse,
    Manrique nous envie et Lara nous jalouse.
    Alencastre[75] nous hait. Nous touchons  la fois
    Du pied  tous les ducs, du front  tous les rois!

DON CARLOS.
    Vous raillez-vous?

DON RUY GOMEZ (_allant  d'autres portraits_).
    Voil don Vasquez, dit le Sage,
    Don Jayme, dit le Fort. Un jour, sur son passage,
    Il arrta Zamet[76] et cent maures tout seul.
    --J'en passe, et des meilleurs.

_Sur un geste de colre du roi, il passe un grand nombre de tableaux,
et vient tout de suite aux trois derniers portraits  gauche du
spectateur_.
    Voici mon noble aeul.
    Il vcut soixante ans, gardant la foi jure,
    Mme aux juifs.

_A l'avant-dernier_.
    Ce vieillard, cette tte sacre,
    C'est mon pre. Il fut grand, quoi qu'il vint le dernier.
    Les maures de Grenade avaient fait prisonnier
    Le comte Alvar Giron, son ami. Mais mon pre
    Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guerre;
    Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron
    Qu' sa suite il traina, jurant par son patron
    De ne point reculer que le comte de pierre
    Ne tournt front lui-mme et n'allt en arrire.
    Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.

DON CARLOS
    Mon prisonnier!

DON RUY GOMEZ.
    C'tait un Gomez de Silva.
    Voil donc ce qu'on dit quand dans cette demeure
    On voit tous ces hros...

DON CARLOS.
    Mon prisonnier sur l'heure!

DON RUY GOMEZ (_Il s'incline profondment devant le roi, lui prend la
main et le mne devant le dernier portrait, celui qui sert de porte 
la cachette o il a fait entrer Hernani. Doa Sol le suit des yeux
avec anxit.--Attente et silence dans l'assistance_.
    Ce portrait, c'est le mien.--Roi don Carlos, merci!
    Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici:
    Ce dernier, digne fils d'une race si haute,
    Fut un tratre, et vendit la tte de son hte!

_Joie de dora Sol. Mouvement de stupeur dans les assistants. Le roi,
dconcert, s'loigne avec colre. Puis reste quelques instants
silencieux, les lvres tremblantes et l'oeil enflamm_.

DON CARLOS.
    Duc, ton chteau me gne et je le mettrai bas!

DON RUY GOMEZ.
    Car vous me la pariez[77], altesse, n'est-ce pas?

DON CARLOS.
    Duc, j'en ferai raser les tours pour tant d'audace,
    Et je ferai semer du chanvre sur la place.

DON RUY GOMEZ.
    Mieux voir crotre du chanvre o ma tour s'leva
    Qu'une tache ronger le vieux nom de Silva.

_Aux portraits_.
   N'est-il pas vrai, vous tous?

DON CARLOS.
    Duc, cette tte est ntre[78],
    Et tu m'avais promis...

DON RUY GOMEZ.
    J'ai promis l'une ou l'autre,

_Aux portraits_.
    N'est-il pas vrai, vous tous?

_Montrant sa tte_.
    Je donne celle-ci.

_Au roi_.
    Prenez-la.

DON CARLOS.
    Duc, fort bien. Mais j'y perds, grand merci[79]!
    La tte qu'il me faut est jeune, il faut que morte
    On la prenne aux cheveux. La tienne? que m'importe!
    Le bourreau la prendrait par les cheveux en vain.
    Tu n'en as pas assez pour lui remplir la main!

DON RUY GOMEZ.
    Altesse, pas d'affront! ma tte encore est belle,
    Et vaut bien, que je crois, la tte d'un rebelle.
    La tte d'un Silva, vous tes dgot!

DON CARLOS.
    Livre-nous Hernani!

DON Ruy GOMEZ.
    Seigneur, en vrit,
    J'ai dit.

DON CARLOS (_ sa suite_).
    Fouillez partout! et qu'il ne soit point d'aile,
    De cave ni de tour...

DON RUY GOMEZ.
    Mon donjon est fidle
    Comme moi. Seul il sait le secret avec moi.
    Nous le garderons bien tous deux.

DON CARLOS.
    Je suis le roi!

DON RUY GOMEZ.
    Hors que de mon chteau dmoli pierre  pierre
    On ne fasse ma tombe, on n'aura rien.

DON CARLOS.
    Prire,
    Menace, tout est vain!--Livre-moi le bandit,
    Duc! ou tte et chteau, j'abattrai tout.

DON RUY GOMEZ.
    J'ai dit.

DON CARLOS.
    Eh bien donc! au lieu d'une alors j'aurai deux ttes.

_Au duc d'Alcala_[80].
    Jorge, arrtez le duc.

DOA SOL (_arrachant son voile et se jetant entre le roi, le duc, et
les gardes_).
    Roi don Carlos, vous tes
    Un mauvais roi!

DON CARLOS.
    Grand Dieu! Que vois-je? doa Sol!

DOA SOL.
    Altesse, tu n'as pas le coeur d'un Espagnol!

DON CARLOS (_troubl_).
    Madame, pour le roi vous tes bien svre.

_Il s'approche de doa Sol. Bas_.
    C'est vous qui m'avez mis au coeur cette colre.
    Un homme devient ange ou monstre en vous touchant.
    Ah! quand on est ha, que vite[81] on est mchant!
    Si vous aviez voulu, peut-tre,  jeune fille,
    J'tais grand, j'eusse t le lion de Castille!
    Vous m'en faites le tigre avec votre courroux.
    Le voil qui rugit, madame, taisez-vous!

_Doa Sol lui jette un regard. Il s'incline_.
    Pourtant, j'obirai.

_Se tournant vers le duc_.
    Mon cousin, je t'estime.
    Ton scrupule aprs tout peut sembler lgitime.
    Sois fidle  ton hte, infidle  ton roi,
    C'est bien, je te fais grce et suis meilleur que toi.
    --J'emmne seulement ta nice comme otage.

DON RUY GOMEZ.
    Seulement!

DOA SOL (_interdite_).
    Moi, seigneur!

DON CARLOS.
    Oui, vous.

DON RUY GOMEZ.
    Pas davantage!
    O la grande clmence!  gnreux vainqueur,
    Qui mnage la tte et torture le coeur!
    Belle grce!

DON CARLOS.
    Choisis. Doa Sol ou le tratre.
    Il me faut l'un des deux.

DON RUY GOMEZ.
    Ah! vous tes le matre!

_Don Carlos s'approche de doa Sol pour l'emmener. Elle se
rfugie vers don Ruy Gomez_.

DOA SOL.
    Sauvez-moi, monseigneur!

_Elle s'arrte.--A part_.
    Malheureuse, il le faut!
    La tte de mon oncle ou l'autre!... Moi plutt!

_Au roi_.
    Je vous suis.

DON CARLOS (_ part_).
    Par les saints! l'ide est triomphante!
    Il faudra bien enfin s'adoucir, mon infante[82]!

_Doa Sol va d'un pas grave et assur au coffret qui renferme l'crin,
l'ouvre et y prend le poignard, qu'elle cache dans son sein. Don
Carlos vient  elle et lui prsente la main_.

DON CARLOS (_ doa Sol_).
    Qu'emportez-vous l?

DOA SOL.
    Rien.

DON CARLOS.
    Un joyau prcieux?

DOA SOL.
    Oui.

DON CARLOS (_souriant_).
    Voyons.

DOA SOL.
    Vous verrez.

_Elle lui donne la main et se dispose  le suivre. Don Ruy Gomez, qui
est rest immobile et profondment absorb dans sa pense, se
retourne et fait quelques pas en criant_.

DON RUY GOMEZ.
    Doa Sol! terre et cieux!
    Doa Sol!--Puisque l'homme ici n'a point d'entrailles,
    A mon aide! croulez, armures et murailles!

_Il court au roi_.
    Laisse-moi mon enfant! je n'ai qu'elle,  mon roi!

DON CARLOS (lchant la main de doa Sol).
    Alors, mon prisonnier!

_Le duc baisse la tte et semble en proie  une horrible hsitation;
puis il se relve, et regarde les portraits en joignant les mains
vers eux_.

DON RUY GOMEZ.
    Ayez piti de moi,
    Vous tous!

_Il fait un pas vers la cachette; doa Sol le suit des yeux avec
anxit. Il se retourne vers les portraits_.
    Oh! voilez-vous! votre regard m'arrte.

_Il s'avance en chancelant jusqu' son portrait, puis se retourne
encore vers le roi_.
    Tu le veux?

DON CARLOS.
    Oui.

_Le duc lve en tremblant la main vers le ressort_.

DOA SOL.
    Dieu!

DON RUY GOMEZ.
    Non!

_Il se jette aux genoux du roi_.
    Par piti, prends ma tte!

DON CARLOS.
    Ta nice!

DON RUY GOMEZ (_se relevant_).
    Prends-la donc! et laisse-moi l'honneur!

DON CARLOS (_saisissant la main de doa Sol tremblante_).
    Adieu, duc.

DON RUY GOMEZ.
    Au revoir!

_Il suit de l'oeil le roi, qui se retire lentement avec doa Sol; puis
il met la main sur son poignard_.
    Dieu vous garde, seigneur!

_Il revient sur le devant, haletant, immobile, sans plus rien voir
ni entendre, l'oeil fixe, les bras croiss sur sa poitrine, qui les
soulve comme par des mouvements convulsifs. Cependant le roi sort
avec doa Sol, et toute la suite des seigneurs sort aprs lui, deux
 deux, gravement et chacun  son rang. Ils se parlent  voix basse
entre eux_.

DON RUY GOMEZ ( part).
    Roi, pendant que tu sors joyeux de ma demeure,
    Ma vieille loyaut sort de mon coeur qui pleure.

_Il lve les yeux, les promne autour de lui, et voit qu'il est seul.
Il court  la muraille, dtache deux pes d'une panoplie, les mesure
toutes deux, puis les dpose sur une table. Cela fait, il va au
portrait, pousse le ressort, la porte cache se rouvre_.




SCNE VII.

DON RUY GOMEZ, HERNANI.


DON RUY GOMEZ.
    Sors.

_Hernani parait  la porte de la cachette. Don Ruy lui montre les deux
pes sur la table_.
    Choisis.--Don Carlos est hors de la maison.
    Il s'agit maintenant de me rendre raison.
    Choisis. Et faisons vite.--Allons donc! ta main tremble!

HERNANI.
    Un duel! Nous ne pouvons, vieillard, combattre ensemble.

DON RUY GOMEZ.
    Pourquoi donc? As-tu peur? N'est-tu point noble?
    Enfer!
    Noble ou non, pour croiser le fer avec le fer,
    Tout homme qui m'outrage est assez gentilhomme!

HERNANI.
    Vieillard...

DON RUY GOMEZ.
    Viens me tuer ou viens mourir, jeune homme.

HERNANI.
    Mourir, oui. Vous m'avez sauv malgr mes voeux[83].
    Donc, ma vie est  vous. Reprenez-la.

DON RUY GOMEZ.
    Tu veux?

_Aux portraits_.
    Vous voyez qu'il le veut.

_A Hernani_.
    C'est bon. Fais ta prire.

HERNANI.
    Oh! c'est  toi, seigneur, que je fais la dernire.

DON RUY GOMEZ.
    Parle  l'autre Seigneur.

HERNANI.
    Non, non,  toi! Vieillard,
    Frappe-moi. Tout m'est bon, dague, pe ou poignard.
    Mais fais-moi, par piti, cette suprme joie!
    Duc, avant de mourir, permets que je la voie!

DON RUY GOMEZ.
    La voir!

HERNANI.
    Au moins permets que j'entende sa voix
    Une dernire fois! rien qu'une seule fois!

DON RUY GOMEZ.
    L'entendre!

HERNANI.
    Oh! je comprends, seigneur, ta jalousie.
    Mais dj par la mort ma jeunesse est saisie,
    Pardonne-moi. Veux-tu, dis-moi, que, sans la voir,
    S'il le faut, je l'entende? et je mourrai ce soir.
    L'entendre seulement! contente[84] mon envie!
    Mais, oh! qu'avec douceur j'exhalerais ma vie,
    Si tu daignais vouloir qu'avant de fuir aux cieux
    Mon me allt revoir la sienne dans ses yeux!
    --Je ne lui dirai rien. Tu seras l, mon pre.
    Tu me prendras aprs.

DON RUY GOMEZ (_montrant la cachette encore ouverte_).
    Saints du ciel! ce repaire
    Est-il donc si profond, si sourd et si perdu,
    Qu'il n'ait entendu rien?

HERNANI.
    Je n'ai rien entendu.

DON RUY GOMEZ.
    Il a fallu livrer doa Sol ou toi-mme.

HERNANI.
    A qui, livre?

DON RUY GOMEZ.
    Au roi.

HERNANI.
    Vieillard stupide! il l'aime.

DON RUY GOMEZ.
    Il l'aime!

HERNANI.
    Il nous l'enlve! il est notre rival!

DON RUY GOMEZ.
    O maldiction!--Mes vassaux! A cheval!
    A cheval! poursuivons le ravisseur!

HERNANI.
    coute.
    La vengeance au pied sr fait moins de bruit en route.
    Je t'appartiens. Tu peux me tuer. Mais veux-tu
    M'employer  venger ta nice et sa vertu?
    Ma part dans ta vengeance! oh! fais-moi cette grce.
    Et, s'il faut embrasser tes pieds, je les embrasse!
    Suivons le roi tous deux. Viens, je serai ton bras,
    Je te vengerai, duc. Aprs, tu me tueras.

DON RUY GOMEZ.
    Alors, comme aujourd'hui, te laisseras-tu faire[85]?

HERNANI.
    Oui, duc.

DON RUY GOMEZ.
    Qu'en jures-tu?

HERNANI.
    La tte de mon pre.

DON RUY GOMEZ.
    Voudras-tu de toi-mme un jour t'en souvenir?

HERNANI (_lui prsentant le cor qu'il dtache de sa ceinture_).
    coute. Prends ce cor.--Quoi qu'il puisse advenir,
    Quand tu voudras, seigneur, quel que soit le lieu, l'heure,
    S'il te passe  l'esprit qu'il est temps que je meure,
    Viens, sonne de ce cor[86], et ne prends d'autres soins.
    Tout sera fait.

DON RUY GOMEZ (_lui tendant la main_).
    Ta main.

_Ils se serrent la main.--Aux portraits_.
    Vous tous, soyez tmoins!




ACTE QUATRIME - LE TOMBEAU.


AIX-LA-CHAPELLE.

_Les caveaux qui renferment le tombeau de Charlemagne 
Aix-la-Chapelle[1]. De grandes votes d'architecture lombarde. Gros
piliers bas, pleins cintres, chapiteaux d'oiseaux et de fleurs.--A
droite, le tombeau de Charlemagne, avec une petite porte de bronze,
basse et cintre. Une seule lampe suspendue  une clef de vote en
claire l'inscription: KAROLVS MAGNVS.--Il est nuit. On ne voit pas
le fond du souterrain; l'ail se perd dans les arcades, les escaliers
et les piliers qui s'entre croisent dans l'ombre_.




SCNE PREMIRE.

DON CARLOS, DON RICARDO DE ROXAS, COMTE DE CASAPALMA (_une lanterne
 la main. Grands manteaux, chapeaux rabattus_).


DON RICARDO (_son chapeau  la main_).
    C'est ici.

DON CARLOS.
    C'est ici que la ligue s'assemble!
    Que je vais dans ma main les tenir tous ensemble!
    Ah! monsieur l'lecteur de Trves[2], c'est ici!
    Vous leur prtez ce lieu! Certe, il est bien choisi!
    Un noir complot prospre  l'air des catacombes.
    Il est bon d'aiguiser les stylets sur des tombes.
    Pourtant c'est jouer gros. La tte est de l'enjeu,
    Messieurs les assassins! et nous verrons.--Pardieu!
    Ils font bien de choisir pour une telle affaire
    Un spulcre,--ils auront moins de chemin  faire.

_A don Ricardo_.
    Ces caveaux sous le sol s'tendent-ils bien loin?

DON RICARDO.
    Jusques au chteau-fort.

DON CARLOS.
    C'est plus qu'il n'est besoin.

DON RICARDO.
    D'autres, de ce ct, vont jusqu'au monastre
    D'Altenheim...

DON CARLOS.
    O Rodolphe extermina Lothaire[3].
    Bien.--Une fois encor, comte, redites-moi
    Les noms et les griefs, o, comment, et pourquoi.

DON RICARDO.
    Gotha[4].

DON CARLOS.
    Je sais pourquoi le brave duc conspire.
    Il veut un Allemand d'Allemagne  l'Empire.

DON RICARDO.
    Hohenbourg.

DON CARLOS.
    Hohenbourg aimerait mieux, je croi[5],
    L'enfer avec Franois que le ciel avec moi.

DON RICARDO.
    Don Gil Tellez Giron.

DON CARLOS.
    Castille et Notre-Dame!
    Il se rvolte donc contre son roi, l'infme!

DON RICARDO.
    On dit qu'il vous trouva chez madame Giron
    Un soir que vous veniez de le faire baron.
    Il veut venger l'honneur de sa tendre compagne.

DON CARLOS.
    C'est donc qu'il se rvolte alors contre l'Espagne.
    --Qui nomme-t-on encore?

DON RICARDO.
    On cite avec ceux-l
    Le rvrend Vasquez, vque d'Avila.

DON CARLOS.
    Est-ce aussi pour venger la vertu de sa femme?

DON RICARDO.
    Puis Guzman de Lara, mcontent, qui rclame
    Le collier de votre ordre.

DON CARLOS.
    Ah! Guzman de Lara!
    Si ce n'est qu'un collier qu'il lui faut, il l'aura.

DON RICARDO.
    Le duc de Lutzelbourg[6]. Quant aux plans qu'on lui prte...

DON CARLOS.
    Le duc de Lutzelbourg est trop grand de la tte[7].

DON RICARDO.
    Juan de Haro, qui veut Astorga[8].

DON CARLOS.
    Ces Haro
    Ont toujours fait doubler la solde du bourreau[9].

DON RICARDO.
    C'est tout.

DON CARLOS.
    Ce ne sont pas toutes mes ttes. Comte,
    Cela ne fait que sept, et je n'ai pas mon compte.

DON RICARDO.
    Ah! je ne nomme pas quelques bandits, gags
    Par Trve ou par la France...

DON CARLOS.
    Hommes sans prjugs
    Dont le poignard, toujours prt  jouer son rle,
    Tourne aux plus gros cus, comme l'aiguille au ple!

DON RICARDO.
    Pourtant j'ai distingu deux hardis compagnons[10],
    Tous deux nouveaux venus. Un jeune, un vieux.

DON CARLOS.
    Leurs noms?

_Don Ricardo lve les paules en signe d'ignorance_.
    Leur ge?

DON RICARDO.
    Le plus jeune a vingt ans.

DON CARLOS.
    C'est dommage.

DON RICARDO.
    Le vieux, soixante au moins.

DON CARLOS.
    L'un n'a pas encor l'ge,
    Et l'autre ne l'a plus. Tant pis. J'en prendrai soin.
    Le bourreau peut compter sur mon aide au besoin.
    Ah! loin que mon pe aux factions soit douce,
    Je la lui prterai si sa hache s'mousse,
    Comte, et pour l'largir[11], je coudrai, s'il le faut,
    Ma pourpre impriale au drap de l'chafaud.
    --Mais serai-je empereur seulement?

DON RICARDO.
    Le collge,
    A cette heure assembl, dlibre.

DON CARLOS.
    Que sais-je?
    Ils nommeront Franois premier, ou leur Saxon,
    Leur Frdric le Sage!--Ah! Luther a raison,
    Tout va mal!--Beaux faiseurs de majests sacres!
    N'acceptant pour raisons que les raisons dores!
    Un Saxon hrtique[12]! un comte palatin
    Imbcile! un primat de Trves libertin!
    --Quant au roi de Bohme, il est pour moi.--Des princes
    De Hesse[13], plus petits encor que leurs provinces!
    De jeunes idiots! des vieillards dbauchs!
    Des couronnes, fort bien! mais des ttes? cherchez!
    Des nains! que je pourrais, concile ridicule,
    Dans ma peau de lion emporter comme Hercule[14]!
    Et qui, dmaillots du manteau violet,
    Auraient la tte encor de moins que Triboulet[15]
    --Il me manque trois voix, Ricardo! tout me manque!
    Oh! je donnerais Gand, Tolde et Salamanque[16],
    Mon ami Ricardo, trois villes  leur choix,
    Pour trois voix, s'ils voulaient! Vois-tu, pour ces trois voix,
    Oui, trois de mes cits de Castille ou de Flandre[17],
    Je les donnerais!--sauf, plus tard,  les reprendre[18]!

_Don Ricardo salue profondment le roi, et met son chapeau sur sa
tte_.
    --Vous vous couvrez[19]?

DON RICARDO.
    Seigneur, vous m'avez tutoy.

_Saluant de nouveau_.
    Me voil grand d'Espagne.

DON CARLOS (_ part_).
    Ah! tu me fais piti,
    Ambitieux de rien!--Engeance intresse!
    Comme  travers la ntre ils suivent leur pense!
    Basse-cour o le roi, mendi sans pudeur,
    A tous ces affams miette la grandeur!

_Rvant_.
    Dieu seul et l'empereur sont grands!--et le saint-pre!
    Le reste, rois et ducs! qu'est cela?

DON RICARDO.
    Moi, j'espre
    Qu'ils prendront votre altesse.

DON CARLOS (_ part_).
    Altesse! altesse, moi!
    J'ai du malheur en tout.--S'il fallait rester roi!

DON RICARDO (_ part_).
    Baste[20]! empereur ou non, me voil grand d'Espagne.

DON CARLOS.
    Sitt qu'ils auront fait l'empereur d'Allemagne,
    Quel signal  la ville annoncera son nom?

DON RICARDO.
    Si c'est le duc de Saxe, un seul coup de canon.
    Deux, si c'est le Franais. Trois, si c'est votre altesse.

DON CARLOS.
    Et cette doa Sol! Tout m'irrite et me blesse!
    Comte, si je suis fait empereur, par hasard,
    Cours la chercher. Peut-tre on voudra d'un csar[21]!

DON RICARDO (_souriant_).
    Votre altesse est bien bonne!

DON CARLOS (_l'interrompant avec hauteur_).
    Ah! l-dessus, silence!
    Je n'ai point dit encor ce que je veux qu'on pense.
    --Quand saura-t-on le nom de l'lu?

DON RICARDO.
    Mais, je crois,
    Dans une heure au plus tard.

DON CARLOS.
    Oh! trois voix! rien que trois!
    --Mais crasons d'abord ce ramas qui conspire,
    Et nous verrons aprs  qui sera l'empire.

_Il compte sur ses doigts et frappe du pied_.
    Toujours trois voix de moins! Ah! ce sont eux qui l'ont!
    --Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long[22]!
    Dans l'ocan cleste il a vu treize toiles
    Vers la mienne du nord venir  pleines voiles.
    J'aurai l'empire, allons!--Mais d'autre part on dit
    Que l'abb Jean Trithme[23]  Franois l'a prdit.
    --J'aurais d, pour mieux voir ma fortune claircie,
    Avec quelque armement aider la prophtie!
    Toutes prdictions du sorcier le plus fin
    Viennent bien mieux  terme et font meilleure fin
    Quand une bonne arme, avec canons et piques,
    Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques,
    Prte  montrer la route au sort qui veut broncher,
    Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.
    Lequel vaut mieux, Corneille Agrippa? Jean Trithme?
    Celui dont une arme explique le systme,
    Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit,
    Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit,
    Dont l'estoc, refaisant la fortune imparfaite,
    Taille l'vnement au plaisir du prophte.
    --Pauvres fous! qui, l'oeil fier, le front haut, visent droit
    A l'empire du monde et disent: J'ai mon droit!
    Ils ont force canons, rangs en longues files,
    Dont le souffle embras ferait fondre des villes;
    Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez
    Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broys...
    Baste! au grand carrefour de la fortune humaine,
    Qui mieux encor qu'au trne  l'abime nous mne,
    A peine ils font trois pas, qu'indcis, incertains,
    Tchant en vain de lire au livre des destins,
    Ils hsitent, peu srs d'eux-mme, et dans le doute
    Au ncroman du coin vont demander leur route!

_A don Ricardo_.
    --Va-t'en. C'est l'heure o vont venir les conjurs.
    Ah! la clef du tombeau?

DON RICARDO (_remettant une clef au roi_).
    Seigneur, vous songerez
    Au comte de Limbourg[24], gardien capitulaire[25],
    Qui me l'a confie et fait tout pour vous plaire.

DON CARLOS (_le congdiant_).
    Fais tout ce que j'ai dit! tout!

DON RICARDO (_s'inclinant_).
    J'y vais de ce pas,
    Altesse!

DON CARLOS.
    Il faut trois coups de canon, n'est-ce pas?

_Don Ricardo s'incline et sort. Don Carlos, rest seul, tombe dans
une profonde rverie. Ses bras se croisent, sa tte flchit sur sa
poitrine; puis il se relve et se tourne vers le tombeau_.




SCNE II.[26]


DON CARLOS (_seul_).
    Charlemagne, pardon! ces votes solitaires
    Ne devraient rpter que paroles austres.
    Tu t'indignes sans doute  ce bourdonnement
    Que nos ambitions font sur ton monument.
    --Charlemagne est ici! Comment, spulcre sombre,
    Peux-tu sans clater contenir si grande ombre?
    Es-tu bien l, gant d'un monde crateur[27],
    Et t'y peux-tu coucher de toute ta hauteur?
    --Ah! c'est un beau spectacle  ravir la pense
    Que l'Europe ainsi faite et comme il l'a laisse!
    Un difice, avec deux hommes au sommet,
    Deux chefs lus auxquels tout roi n se soumet.
    Presque tous les tats, duchs, fiefs militaires,
    Royaumes, marquisats, tous sont hrditaires;
    Mais le peuple a parfois son pape ou son csar,
    Tout marche, et le hasard corrige le hasard[28].
    De l vient l'quilibre, et toujours l'ordre clate[29].
    lecteurs de drap d'or, cardinaux d'carlate,
    Double snat sacr dont la terre s'meut,
    Ne sont l qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut.
    Qu'une ide, au besoin des temps, un jour close[30],
    Elle grandit, va, court, se mle  toute chose,
    Se fait homme[31], saisit les coeurs, creuse un sillon;
    Maint roi la foule au pied ou lui met un billon;
    Mais qu'elle entre un matin  la dite[32], au conclave,
    Et tous les rois soudain verront l'ide esclave,
    Sur leurs ttes de rois que ses pieds courberont,
    Surgir, le globe en main ou la tiare au front[33].
    Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre
    Que pour eux et par eux. Un suprme mystre
    Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits,
    Leur fait un grand festin des peuples et des rois,
    Et les tient sous sa nue, o son tonnerre gronde,
    Seuls, assis  la table o Dieu leur sert le monde.
    Tte  tte ils sont l, rglant et retranchant,
    Arrangeant l'univers comme un faucheur son champ.
    Tout se passe entre eux deux. Les rois sont  la porte,
    Respirant la vapeur des mets que l'on apporte,
    Regardant  la vitre, attentifs, ennuys,
    Et se haussant, pour voir, sur la pointe des pieds.
    Le monde au-dessous d'eux s'chelonne et se groupe.
    Ils font et dfont. L'un dlie et l'autre coupe.
    L'un est la vrit, l'autre est la force. Ils ont
    Leur raison en eux-mme, et sont parce qu'ils sont.
    Quand ils sortent, tous deux gaux, du sanctuaire,
    L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire[34],
    L'univers bloui contemple avec terreur
    Ces deux moitis de Dieu, le pape et l'empereur.
    --L'empereur! l'empereur! tre empereur!--O rage,
    Ne pas l'tre! et sentir son coeur plein de courage!--
    Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau!
    Qu'il fut grand! De son temps c'tait encor plus beau.
    Le pape et l'empereur! ce n'tait plus deux hommes.
    Pierre et Csar! en eux accouplant les deux Romes[35],
    Fcondant l'une et l'autre en un mystique hymen,
    Redonnant une forme, une me au genre humain,
    Faisant refondre en bloc peuples et ple-mle
    Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle,
    Et tous deux remettant au moule de leur main
    Le bronze qui restait du vieux monde romain!
    Oh! quel destin!--Pourtant cette tombe est la sienne!
    Tout est-il donc si peu que ce soit l qu'on vienne?
    Quoi donc! avoir t prince, empereur et roi!
    Avoir t l'pe, avoir t la loi!
    Gant, pour pidestal avoir eu l'Allemagne!
    Quoi! pour titre csar et pour nom Charlemagne!
    Avoir t plus grand qu'Annibal, qu'Attila,
    Aussi grand que le monde!... et que tout tienne l!
    Ah! briguez donc l'empire, et voyez la poussire
    Que fait un empereur! Couvrez la terre entire
    De bruit et de tumulte; levez, btissez
    Votre empire, et jamais ne dites: C'est assez!
    Taillez  larges pans[36] un difice immense!
    Savez-vous ce qu'un jour il en reste?  dmence!
    Cette pierre! Et du titre et du nom triomphants?
    Quelques lettres  faire peler des enfants!
    Si haut que soit le but o votre orgueil aspire,
    Voil le dernier terme!...-Oh! l'empire! l'empire!
    Que m'importe! j'y touche, et le trouve  mon gr.
    Quelque chose me dit: Tu l'auras!--Je l'aurai--
    Si je l'avais!...--O ciel! tre ce qui commence!
    Seul, debout, au plus haut de la spirale immense!
    D'une foule d'tats l'un sur l'autre tags
    tre la clef de vote[37], et voir sous soi rangs
    Les rois, et sur leur tte essuyer ses sandales;
    Voir au-dessous des rois les maisons fodales,
    Margraves, cardinaux, doges, ducs  fleurons[38];
    Puis vques, abbs, chefs de clans, hauts barons,
    Puis clercs et soldats; puis, loin du fate o nous sommes,
    Dans l'ombre, tout au fond de l'abme,--les hommes.
    --Les hommes! c'est--dire une foule, une mer,
    Un grand bruit, pleurs et cris, parfois un rire amer,
    Plainte qui, rveillant la terre qui s'effare,
    A travers tant d'chos nous arrive fanfare[39]!
    Les hommes!--Des cits, des tours, un vaste essaim,
    De hauts clochers d'glise  sonner le tocsin!--

_Rvant_.
    Base de nations portant sur leurs paules[40]
    La pyramide norme appuye aux deux ples,
    Flots vivants, qui toujours l'treignant[41] de leurs plis,
    La balancent, branlante,  leur vaste roulis,
    Font tout changer de place et, sur ses hautes zones[42],
    Comme des escabeaux font chanceler les trnes,
    Si bien que tous les rois, cessant leurs vains dbats,
    Lvent les yeux au ciel... Rois! regardez en bas!
    --Ah! le peuple!--ocan!--onde sans cesse mue,
    O l'on ne jette rien sans que tout ne remue!
    Vague qui broie un trne et qui berce un tombeau!
    Miroir o rarement un roi se voit en beau!
    Ah! si l'on regardait parfois dans ce flot sombre,
    On y verrait au fond des empires[43] sans nombre,
    Grands vaisseaux naufrags, que son flux[44] et reflux
    Roule, et qui le gnaient, et qu'il[45] ne connat plus!
    --Gouverner tout cela!--Monter, si l'on vous nomme,
    A ce fate! Y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme!
    Avoir l'abme l!...--Pourvu qu'en ce moment
    Il n'aille pas me prendre[46] un blouissement!
    Oh! d'tats et de rois mouvante pyramide,
    Ton fate est bien troit! Malheur au pied timide!
    A qui me retiendrais-je! Oh! si j'allais faillir
    En sentant sous mes pieds le monde tressaillir!
    En sentant vivre, sourdre et palpiter la terre!
    --Puis, quand j'aurai ce globe entre mes mains, qu'en faire?
    Le pourrai-je porter seulement[47]? Qu'ai-je en moi?
    tre empereur, mon Dieu! J'avais trop d'tre roi!
    Certe, il n'est qu'un mortel de race peu commune
    Dont puisse s'largir l'me avec la fortune.
    Mais moi! qui me fera grand? qui sera ma loi?
    Qui me conseillera?

_Il tombe  deux genoux devant le tombeau_.
    Charlemagne! c'est toi!
    Ah! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s'efface,
    Prend nos deux majests et les met face  face,
    Verse-moi dans le coeur, du fond de ce tombeau,
    Quelque chose de grand, de sublime et de beau!
    Oh! par tous ses cts fais-moi voir toute chose.
    Montre-moi que le monde est petit, car je n'ose
    Y toucher. Montre-moi que sur cette Babel
    Qui du ptre  Csar va montant jusqu'au ciel,
    Chacun en son degr se complat et s'admire,
    Voit l'autre par-dessous et se retient d'en rire.
    Apprends-moi tes secrets de vaincre et de rgner,
    Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner!
    --N'est-ce pas?--S'il est vrai qu'en son lit solitaire
    Parfois une grande ombre au bruit que fait la terre
    S'veille, et que soudain son tombeau large et clair
    S'entr'ouvre, et dans la nuit jette au monde un clair,
    Si cette chose est vraie, empereur d'Allemagne,
    Oh! dis-moi ce qu'on peut faire aprs Charlemagne!
    Parle! dt en parlant[48] ton souffle souverain
    Me briser sur le front cette porte d'airain!
    Ou plutt, laisse-moi seul dans ton sanctuaire
    Entrer, laisse-moi voir ta face mortuaire,
    Ne me repousse pas d'un souffle d'aquilons.
    Sur ton chevet de pierre accoude-toi. Parlons.
    Oui, dusses-tu me dire[49], avec ta voix fatale,
    De ces choses qui font l'oeil sombre et le front ple!
    Parle, et n'aveugle pas ton fils pouvant,
    Car ta tombe sans doute est pleine de clart!
    Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profonde
    Carlos tudier ta tte comme un monde;
    Laisse qu'il te mesure  loisir,  gant.
    Car rien n'est ici-bas si grand que ton nant!
    Que la cendre,  dfaut de l'ombre, me conseille!

_Il approche la clef de la serrure_.
    Entrons.

_Il recule_.
    Dieu! s'il allait me parler  l'oreille!
    S'il tait l, debout et marchant  pas lents!
    Si j'allais ressortir avec de cheveux blancs!
    Entrons toujours!

_Bruit de pas_.
    On vient. Qui donc ose  cette heure,
    Hors moi, d'un pareil mort veiller la demeure?
    Qui donc?

_Le bruit s'approche_.
    Ah! j'oubliais! ce sont mes assassins.
    Entrons!

_Il ouvre la porte du tombeau, qu'il referme sur lui.--Entrent
plusieurs hommes, marchant  pas sourds, cachs sous leurs manteaux
et leurs chapeaux_.




SCNE III.


LES CONJURS. _Ils vont les uns aux autres, en se prenant la main et
en changeant quelques paroles  voix basse_.

PREMIER CONJUR (_portant seul une torche allume_).
    _Ad augusta_.

DEUXIME CONJUR.
    _Per angusta_.

PREMIER CONJUR.
    Les saints
    Nous protgent.

TROISIME CONJUR.
    Les morts nous servent.

PREMIER CONJUR.
    Dieu nous garde.

_Bruit de pas dans l'ombre_.

DEUXIME CONJUR.
    Qui vive[50]?

VOIX DANS L'OMBRE.
    _Ad augusta_.

DEUXIME CONJUR.
    _Per angusta_.

_Entrent de nouveaux conjurs.--Bruit de pas_.

PREMIER CONJUR (_au troisime_).
    Regarde;
    Il vient encor quelqu'un.

TROISIME CONJUR.
    Qui vive?

VOIX DANS L'OMBRE.
    _Ad augusta_.

TROISIME CONJUR.
    _Per augusta_.

_Entrent de nouveaux conjurs, qui changent des signes de mains avec
tous les autres_.

PREMIER CONJUR.
    C'est bien. Nous voil tous.--Gotha,
    Fais le rapport.--Amis, l'ombre attend la lumire.

_Tous les conjurs s'asseyent en demi-cercle sur des tombeaux. Le
premier conjur passe tour  tour devant tous, et chacun allume  sa
torche une cire qu'il tient  la main. Puis le premier conjur va
s'asseoir en silence sur une tombe au centre du cercle et plus haute
que les autres_.

LE DUC DE GOTHA (_se levant_).
    Amis, Charles d'Espagne, tranger par sa mre[51],
    Prtend au saint-empire.

PREMIER CONJUR.
    Il aura le tombeau.

LE DUC DE GOTHA (_Il jette sa torche  terre et l'crase du pied_).
    Qu'il en soit de son front comme de ce flambeau!

TOUS.
    Que ce soit!

PREMIER CONJUR.
    Mort  lui!

LE DUC DE GOTHA.
    Qu'il meure!

TOUS.
    Qu'on l'immole!

DON JUAN DE HARO.
    Son pre est allemand.

LE DUC DE LUTZELBOURG.
    Sa mre est espagnole.

LE DUC DE GOTHA.
    Il n'est plus espagnol et n'est pas allemand.
    Mort!

UN CONJUR.
    Si les lecteurs allaient en ce moment
    Le nommer empereur?

PREMIER CONJUR.
    Eux! lui! jamais!

DON GIL TELLEZ GIRON.
    Qu'importe!
    Amis! frappons la tte et la couronne est morte!

PREMIER CONJUR,
    S'il a le saint-empire, il devient, quel qu'il soit,
    Trs auguste, et Dieu seul peut le toucher du doigt!

LE DUC DE GOTHA.
    Le plus sr, c'est qu'avant d'tre auguste, il expire.

PREMIER CONJUR.
    On ne l'lira point!

TOUS.
    Il n'aura pas l'empire!

PREMIER CONJUR.
    Combien faut-il de bras pour le mettre au linceul?

TOUS.
    Un seul.

PREMIER CONJUR.
    Combien faut-il de coups au coeur?

TOUS.
    Un seul.

PREMIER CONJUR.
    Qui frappera?

TOUS.
    Nous tous.

PREMIER CONJUR.
    La victime est un tratre.
    Ils font un empereur; nous, faisons un grand prtre.
    Tirons au sort.

_Tous les conjurs crivent leurs noms sur leurs tablettes, dchirent
la feuille, la roulent, et vont l'un aprs l'autre la jeter dans
l'urne d'un tombeau.--Puis le premier conjur dit_:
    Prions.

_Tous s'agenouillent. Le premier conjur se lve et dit_:
    Que l'lu croie en Dieu,
    Frappe comme un Romain, meure comme un Hbreu[52]!
    Il faut qu'il brave roue et tenailles mordantes[53],
    Qu'il chante aux chevalets[54], rie aux lampes ardentes[55],
    Enfin que pour tuer et mourir, rsign,
    Il fasse tout!

_Il tire un des parchemins de l'urne_.

TOUS.
    Quel nom?

PREMIER CONJUR (_ haute voix_).
    Hernani.

HERNANI (_sortant de la foule des conjurs_).
    J'ai gagn!
    --Je te tiens, toi que j'ai si longtemps poursuivie,
    Vengeance!

DON RUY GOMEZ (_perant la foule et prenant Hernani  part_).
    Oh! cde-moi ce coup!

HERNANI.
    Non, sur ma vie!
    Oh! ne m'enviez pas ma fortune, seigneur!
    C'est la premire fois qu'il m'arrive bonheur.

DON RUY GOMEZ.
    Tu n'as rien. Eh bien, tout, fiefs, chteaux, vasselages,
    Cent mille paysans dans mes trois cents villages,
    Pour ce coup  frapper, je te les donne, ami!

HERNANI.
    Non!

LE DUC DE GOTHA.
    Ton bras porterait un coup moins affermi,
    Vieillard!

DON RUY GOMEZ.
    Arrire, vous! sinon le bras, j'ai l'me.
    Aux rouilles du fourreau ne jugez point la lame.

_A Hernani_.
    Tu m'appartiens!

HERNANI.
    Ma vie  vous, la sienne  moi.

DON RUY GOMEZ (_tirant le cor de sa ceinture_).
    Eh bien, coute, ami. Je te rends ce cor[56].

HERNANI (_branl_).
    Quoi!
    La vie!--Eh! que m'importe!	Ah! je tiens ma vengeance!
    Avec Dieu dans ceci je suis d'intelligence[57].
    J'ai mon pre  venger... peut-tre plus encor!
    Elle, me la rends-tu?

DON RUY GOMEZ.
    Jamais! Je rends ce cor.

HERNANI.
    Non!

DON RUY GOMEZ.
    Rflchis, enfant!

HERNANI.
    Duc, laisse-moi ma proie.

DON RUY GOMEZ.
    Eh bien! maudit sois-tu de m'ter cette joie!

_Il remet le cor  sa ceinture_.

PREMIER CONJUR (_ Hernani_).
    Frre! avant qu'on ait pu l'lire, il serait bien
    D'attendre ds ce soir[58] Carlos...

HERNANI.
    Ne craignez rien
    Je sais comment on pousse un homme dans la tombe.

PREMIER CONJUR.
    Que toute trahison sur le tratre[59] retombe,
    Et Dieu soit avec vous!--Nous, comtes et barons,
    S'il prit[60] sans tuer, continuons! Jurons
    De frapper tour  tour et sans nous y soustraire[61]
    Carlos qui doit mourir.

TOUS (_tirant leurs pes_).
    Jurons!

LE DUC DE GOTHA (au premier conjur).
    Sur quoi, mon frre?

DON RUY GOMEZ (_retourne son pe, la prend par la pointe et l'lve
au-dessus de sa tte_).
    Jurons sur cette croix[62]!

TOUS (_levant leurs pes_).
    Qu'il meure impnitent!

_On entend un coup de canon loign. Tous s'arrtent en silence.--La
porte du tombeau s'entr'ouvre. Don Carlos parait sur le seuil. Ple,
il coute.--Un second coup.--Un troisime coup.--Il ouvre tout  fait
la porte du tombeau, mais sans faire un pas, debout et immobile sur
le seuil_.




SCENE IV.

LES CONJURS, DON CARLOS: _puis_ DON RICARDO, SEIGNEURS, GARDES; LE
ROI DE BOHME, LE DUC DE BAVIRE; _puis_ DOA SOL.


DON CARLOS.
    Messieurs, allez plus loin! l'empereur vous entend.

_Tous les flambeaux s'teignent  la fois.--Profond silence.--Il fait
un pas dans les tnbres, si paisses qu'on y distingue  peine les
conjurs, muets et immobiles_.
    Silence et nuit! l'essaim en sort et s'y replonge.
    Croyez-vous que ceci va passer comme un songe,
    Et que je vous prendrai, n'ayant plus vos flambeaux,
    Pour des hommes de pierre assis sur leurs tombeaux?
    Vous parliez tout  l'heure assez haut, mes statues!
    Allons! relevez donc vos ttes abattues,
    Car voici Charles-Quint! Frappez, faites un pas!
    Voyons, oserez-vous?--Non, vous n'oserez pas.
    Vos torches flamboyaient sanglantes sous ces votes.
    Mon souffle a donc suffi pour les teindre toutes!
    Mais voyez, et tournez vos yeux irrsolus,
    Si j'en teins beaucoup, j'en allume encor plus.

_Il frappe de la clef de fer sur la porte de bronze du tombeau. A ce
bruit, toutes les profondeurs du souterrain se remplissent de soldats
portant des torches et des pertuisanes. A leur tte, le duc d'Alcala,
le marquis d'Almuan_.
    Accourez, mes faucons! j'ai le nid, j'ai la proie!

_Aux conjurs_.
    J'illumine  mon tour. Le spulcre flamboie,
    Regardez!

_Aux soldats_.
    Venez tous, car le crime est flagrant.

HERNANI (_regardant les soldats_).
    A la bonne heure! Seul il me semblait trop grand.
    C'est bien. J'ai cru d'abord que c'tait Charlemagne.
    Ce n'est que Charles-Quint.

DON CARLOS (_au duc d'Alcala_).
    Conntable d'Espagne[63]!

_Au marquis d'Almuan_.
    Amiral de Castille, ici!--Dsarmez-les.

_On entoure les conjurs et on les dsarme_.

DON RICARDO (_accourant et s'inclinant jusqu' terre_).
    Majest[64]!

DON CARLOS.
    Je te fais alcade du palais[65].

DON RICARDO (_s'inclinant de nouveau_).
    Deux lecteurs[66], au nom de la chambre dore[67],
    Viennent complimenter la majest sacre.

DON CARLOS.
    Qu'ils entrent.

_Bas  Ricardo_.
    Doa Sol.

_Ricardo salue et sort. Entrent, avec flambeaux et fanfares, le roi
de Bohme et le duc de Bavire, tout en drap d'or, couronnes en
tte.--Nombreux cortge de seigneurs allemands, portant la bannire
de l'empire, l'aigle  deux ttes, avec l'cusson d'Espagne au
milieu--Les soldats s'cartent, se rangent en haie, et font passage
aux deux lecteurs, jusqu' l'empereur, qu'ils saluent profondment,
et qui leur rend leur salut en soulevant son chapeau_.

LE DUC DE BAVIRE.
    Charles! roi des Romains[68],
    Majest trs sacre, empereur! dans vos mains
    Le monde est maintenant, car vous avez l'empire.
    Il est  vous, ce trne o tout monarque aspire!
    Frdric, duc de Saxe, y fut d'abord lu,
    Mais, vous jugeant plus digne, il n'en a pas voulu.
    Venez donc recevoir la couronne et le globe.
    Le saint-empire,  roi, vous revt de la robe,
    Il vous arme du glaive, et vous tes trs grand.

DON CARLOS.
    J'irai remercier le collge en rentrant.
    Allez, messieurs. Merci, mon frre de Bohme[69],
    Mon cousin de Bavire. Allez. J'irai moi-mme.

LE ROI DE BOHEME.
    Charles, du nom d'amis nos aeux se nommaient.
    Mon pre aimait ton pre, et leurs pres s'aimaient.
    Charles, si jeune en butte aux fortunes contraires,
    Dis, veux-tu que je sois ton frre entre tes frres?
    Je t'ai vu tout enfant, et ne puis oublier...

DON CARLOS (_l'interrompant_).
    Roi de Bohme! eh bien, vous tes familier[70]!

_Il lui prsente sa main  baiser, ainsi qu'au duc de Bavire, puis
congdie les deux lecteurs, qui le saluent profondment_.
    Allez!

_Sortent les deux lecteurs avec leur cortge_.

LA FOULE.
    Vivat!

DON CARLOS _( part_).
    J'y suis[71]! et tout m'a fait passage!
    Empereur!--Au refus de Frdric le Sage!

_Entre doa Sol, conduite par Ricardo_.

DOA SOL.
    Des soldats! l'empereur! O ciel! coup imprvu.
    Hernani!

HERNANI.
    Doa Sol!

DON RUY GOMEZ ( ct d'Hernani,  part).
    Elle ne m'a point vu!

_Doa Sol court  Hernani. Il la fait reculer d'un regard de
dfiance_.

HERNANI.
    Madame!...

DOA SOL (_tirant le poignard de son sein_).
    J'ai toujours son poignard[72]!

HERNANI (_lui tendant les bras_).
    Mon amie!

DON CARLOS.
    Silence, tous!

_Aux conjurs_.
    Votre me est-elle raffermie?
    Il convient que je donne au monde une leon.
    Lara le Castillan et Gotha le Saxon,
    Vous tous! que venait-on faire ici? parlez.

HERNANI (_faisant un pas_).
    Sire,
    La chose est toute simple, et l'on peut vous la dire.
    Nous gravions la sentence au mur de Balthazar[73].

_Il tire un poignard et l'agite_.
    Nous rendions  Csar ce qu'on doit  Csar.

DON CARLOS.
    Paix!

_A don Ruy Gomez_.
    Vous tratre, Silva!

DON RUY GOMEZ.
    Lequel de nous deux, sire?

HERNANI (_se retournant vers les conjurs_).
    Nos ttes et l'empire! il a ce qu'il dsire.

_A l'empereur_.
    Le bleu manteau des rois pouvait gner vos pas.
    La pourpre vous va mieux. Le sang n'y parat pas.

DON CARLOS (_ don Ruy Gomez_).
    Mon cousin de Silva, c'est une flonie
    A faire du blason rayer ta baronnie!
    C'est haute trahison, don Ruy, songez-y bien.

DON RUY GOMEZ.
    Les rois Rodrigue font les comtes Julien[74].

DON CARLOS (_au duc d'Alcala_).
    Ne prenez que ce qui peut tre duc ou comte.
    Le reste!...

_Don Ruy Gomez, le duc de Lutzelbourg, le duc de Gotha, don Juan de
Haro, don Guzman de Lara, don Tellez Giron, le baron de Hohenbourg, se
sparent du groupe des conjurs, parmi lesquels est rest Hernani.--Le
duc d'Alcala les entoure troitement de gardes_.

DOA SOL ( part).
    Il est sauv!

HERNANI (_sortant du groupe des conjurs_).
    Je prtends qu'on me compte!

_A don Carlos_.
    Puisqu'il s'agit de hache ici, que Hernani,
    Ptre obscur, sous tes pieds passerait impuni,
    Puisque son front n'est plus au niveau de ton glaive,
    Puisqu'il faut tre grand pour mourir, je me lve.
    Dieu qui donne le sceptre et qui te le donna
    M'a fait duc de Segorbe[75] et duc de Cardona[76],
    Marquis de Monroy[77], comte Albatera[78], vicomte
    De Gor[79], seigneur de lieux dont j'ignore le compte.
    Je suis Jean d'Aragon, grand matre d'Avis[80], n
    Dans l'exil, fils proscrit d'un pre assassin
    Par sentence du tien, roi Carlos de Castille!
    Le meurtre est entre nous affaire de famille.
    Vous avez l'chafaud, nous avons le poignard.
    Donc, le ciel m'a fait duc, et l'exil montagnard.
    Mais puisque j'ai sans fruit aiguis mon pe
    Sur les monts et dans l'eau des torrents retrempe,

_Il met son chapeau. Aux autres conjurs_:
    Couvrons-nous, grands d'Espagne!

_Tous les Espagnols se couvrent. A don Carlos_:
    Oui, nos ttes,  roi,
    Ont le droit de tomber couvertes devant toi!

_Aux prisonniers_.
    Silva, Haro, Lara, gens de titre et de race,
    Place  Jean d'Aragon! ducs et comtes, ma place!

_Aux courtisans et aux gardes_.
    Je suis Jean d'Aragon, roi, bourreaux et valets!
    Et si vos chafauds sont petits, changez-les!

_Il vient se joindre au groupe des seigneurs prisonniers_.

DOA SOL.
    Ciel!

DON CARLOS.
    En effet, j'avais oubli cette histoire.

HERNANI.
    Celui dont le flanc saigne a meilleure mmoire.
    L'affront que l'offenseur oublie en insens
    Vit et toujours remue au coeur de l'offens.

DON CARLOS.
    Donc je suis, c'est un titre  n'en point vouloir d'autres,
    Fils de pres qui font choir la tte des vtres!

DOA SOL (_se jetant  genoux devant l'empereur_).
    Sire, pardon! piti! Sire, soyez clment!
    Ou frappez-nous tous deux, car il est mon amant,
    Mon poux! En lui seul je respire. Oh! je tremble.
    Sire, ayez la piti de nous tuer ensemble!
    Majest! je me trane  vos sacrs genoux!
    Je l'aime!  Il est  moi, comme l'empire  vous!
    Oh! grce!

_Don Carlos la regarde immobile_.
    Quel penser[81] sinistre vous absorbe?

DON CARLOS.
    Allons! relevez-vous, duchesse de Segorbe,
    Comtesse Albatera, marquise de Monroy...

_A Hernani_.
    Tes autres noms, don Juan?

HERNANI.
    Qui parle ainsi? le roi?

DON CARLOS.
    Non, l'empereur.

DOA SOL (_se relevant_),
    Grand Dieu!

DON CARLOS (_la montrant  Hernani_).
    Duc, voil ton pouse.

HERNANI (_les yeux au ciel, et doa Sol dans ses bras_).
    Juste Dieu!

DON CARLOS (_ don Ruy Gomez_).
    Mon cousin, ta noblesse est jalouse,
    Je sais. Mais Aragon peut pouser Silva.

DON RUY GOMEZ (_sombre_).
    Ce n'est pas ma noblesse.

HERNANI (_regardant doa Sol avec amour et la tenant embrasse_).
    Oh! ma haine s'en va!

_Il jette son poignard_.

DON RUY GOMEZ (_ part, les regardant tous deux_).
    claterai-je? oh! non! Fol amour! douleur folle!
    Tu leur ferais piti, vieille tte espagnole!
    Vieillard, brle sans flamme, aime et souffre en secret.
    Laisse ronger ton coeur. Pas un cri. L'on rirait.

DOA SOL (_dans les bras d'Hernani_).
    0 mon duc!

HERNANI.
    Je n'ai plus que de l'amour dans l'me.

DOA SOL.
    O bonheur!

DON CARLOS (_ part, la main dans sa poitrine_).
    teins-toi, coeur jeune et plein de flamme!
    Laisse rgner l'esprit[82], que longtemps tu troublas.
    Tes amours dsormais, tes matresses, hlas!
    C'est l'Allemagne, c'est la Flandre, c'est l'Espagne.

_L'oeil fix sur sa bannire_.
    L'empereur est pareil  l'aigle, sa compagne.
    A la place du coeur il n'a qu'un cusson[83].

HERNANI.
    Ah! vous tes Csar!

DON CARLOS (_ Hernani_).
    De ta noble maison,
    Don juan, ton coeur est digne.

_Montrant doa Sol_.
    Il est digne aussi d'elle.
    --A genoux, duc!

_Hernani s'agenouille. Don Carlos dtache sa toison-d'or et la lui
passe au cou_.
    Reois ce collier.

_Don Carlos tire son pe et l'en frappe trois fois sur l'paule_.
    Sois fidle!
    Par saint Etienne[84], duc, je te fais chevalier.

_Il le relve et l'embrasse_.
    Mais tu l'as, le plus doux et le plus beau collier,
    Celui que je n'ai pas, qui manque au rang suprme,
    Les deux bras d'une femme aime et qui vous aime!
    Ah! tu vas tre heureux; moi, je suis empereur.

_Aux conjurs_.
    Je ne sais plus vos noms, messieurs. Haine et fureur,
    Je veux tout oublier. Allez, je vous pardonne!
    C'est la leon qu'au monde il convient que je donne,
    Ce n'est pas vainement qu' Charles premier, roi,
    L'empereur Charles-Quint succde, et qu'une loi
    Change, aux yeux de l'Europe, orpheline plore,
    L'altesse catholique en majest sacre.

_Les conjurs tombent  genoux_.

LES CONJURS.
    Gloire  Carlos!

DON RUY GOMEZ (_ don Carlos_).
    Moi seul je reste condamn.

DON CARLOS.
    Et moi!

DON RUY GOMEZ (_ part_).
    Mais, comme lui, je n'ai point pardonn!

HERNANI.
    Qui donc nous change tous ainsi?

TOUS (_soldats, conjurs, seigneurs_).
    Vive Allemagne!
    Honneur  Charles-Quint!

DON CARLOS (_se tournant vers le tombeau_).
    Honneur  Charlemagne!
    Laissez-nous seuls tous deux.

_Tous sortent_.




SCNE V.


DON CARLOS (_seul. _Il s'incline devant le tombeau_).
    Es-tu content de moi?
    Ai-je bien dpouill les misres du roi[85],
    Charlemagne? Empereur, suis-je bien un autre homme?
    Puis-je accoupler mon casque  la mitre de Rome?
    Aux fortunes du monde ai-je droit de toucher?
    Ai-je un pied sr et ferme, et qui puisse marcher
    Dans ce sentier, sem des ruines vandales,
    Que tu nous as battu de tes larges sandales?
    Ai-je bien  ta flamme allum mon flambeau?
    Ai-je compris la voix qui parle en ton tombeau?
    --Ah! j'tais seul, perdu, seul devant un empire,
    Tout un monde qui hurle, et menace, et conspire,
    Le Danois  punir[86], le Saint-Pre[87]  payer,
    Venise[88], Soliman[89], Luther, Franois premier,
    Mille poignards jaloux luisant dj dans l'ombre,
    Des piges, des cueils, des ennemis sans nombre,
    Vingt peuples dont un seul ferait peur  vingt rois,
    Tout press, tout pressant, tout  faire  la fois,
    Je t'ai cri:--Par o faut-il que je commence?
    Et tu m'as rpondu:--Mon fils, par la clmence!




ACTE CINQUIME - LA NOCE.


SARAGOSSE.

_Une terrasse du palais d'Aragon. Au fond, la rampe d'un escalier qui
s'enfonce dans le jardin. A droite et  gauche, deux portes donnant
sur une terrasse, que ferme une balustrade surmonte de deux rangs
d'arcades moresques, au-dessus et au travers desquelles on voit les
jardins du palais, les jets d'eau dans l'ombre, les bosquets avec les
lumires qui s'y promnent, et au fond les fates gothiques et arabes
du palais illumin. Il est nuit. On entend des fanfares loignes. Des
masques, des dominos, pars, isols, ou groups, traversent  et l
la terrasse. Sur le devant, un groupe de jeunes seigneurs, les masques
 la main, riant et causant  grand bruit_.




SCNE PREMIRE.

DON SANCHO SANCHEZ DE ZUNIGA, Comte de MONTEREY, DON MATIAS CENTURION,
MARQUIS D'ALMURAN, DON RICARDO DE ROXAS, Comte de CASAPALMA, DON
FRANCISCO DE SOTOMAYOR, Comte de VELALCAZAR, DON GARCI SUAREZ DE
CARBAJAL, Comte DE PERALVER.


DON GARCI.
    Ma foi, vive la joie et vive l'pouse!

DON MATIAS (_regardant au balcon_).
    Saragosse ce soir se met  la croise.

DON GARCI.
    Et fait bien! on ne vit jamais noce aux flambeaux
    Plus gaie, et nuit plus douce, et maris plus beaux!

DON MATIAS.
    Bon empereur!

DON SANCHO.
    Marquis, certain soir qu' la brune
    Nous allions avec lui tous deux cherchant fortune[1],
    Qui nous et dit qu'un jour tout finirait ainsi?

DON RICARDO (_l'interrompant_).
    J'en tais.

_Aux autres_.
    coutez l'histoire que voici:
    Trois galants, un bandit que l'chafaud rclame,
    Puis un duc, puis un roi, d'un mme coeur de femme
    Font le sige  la fois. L'assaut donn, qui l'a?
    C'est le bandit.

DON FRANCISCO.
    Mais rien que de simple en cela.
    L'amour et la fortune, ailleurs comme en Espagne,
    Sont jeux de des pips. C'est le voleur qui gagne!

DON RICARDO
    Moi, j'ai fait ma fortune  voir faire l'amour.
    D'abord comte, puis grand, puis alcade de cour,
    J'ai fort bien employ mon temps, sans qu'on s'en doute.

DON SANCHO.
    Le secret de monsieur, c'est d'tre sur la route
    Du roi...

DON RICARDO.
    Faisant valoir mes droits, mes actions.

DON GARCI.
    Vous avez profit de ses distractions.

DON MATIAS.
    Que devient le vieux duc? Fait-il clouer sa bire?

DON SANCHO.
    Marquis, ne riez pas! car c'est une me fire.
    Il aimait doa Sol, ce vieillard. Soixante ans
    Ont fait ses cheveux gris, un jour les a fait blancs.

DON GARCI.
    Il n'a pas reparu, dit-on,  Saragosse?

DON SANCHO.
    Vouliez-vous pas qu'il mt son cercueil de la noce[2]?

DON FRANCISCO.
    Et que fait l'empereur?

DON SANCHO.
    L'empereur aujourd'hui
    Est triste. Le Luther lui donne de l'ennui.

DON RICARDO.
    Ce Luther, beau sujet de soucis et d'alarmes!
    Que j'en finirais vite avec quatre gendarmes!

DON MATIAS.
    Le Soliman aussi lui fait ombre[3].

DON GARCI.
    Ah! Luther,
    Soliman, Neptunus, le diable et Jupiter,
    Que me font ces gens-l? Les femmes sont jolies,
    La mascarade est rare, et j'ai dit cent folies!

DON SANCHO.
    Voil l'essentiel.

DON RICARDO.
    Garci n'a point tort. Moi,
    Je ne suis plus le mme un jour de fte, et croi
    Qu'un masque que je mets me fait une autre tte,
    En vrit!

DON SANCHO (_bas  don Matias_).
    Que n'est-ce alors tous les jours fte?

DON FRANCISCO (_montrant la porte  droite_).
    Messeigneurs, n'est-ce pas la chambre des poux?

DON GARCI (_avec un signe de tte_).
    Nous les verrons venir dans l'instant.

DON FRANCISCO.
    Croyez-vous?

DON GARCI.
    H! sans doute!

DON FRANCISCO.
    Tant mieux. L'pouse est si belle!

DON RICARDO.
    Que l'empereur est bon! Hernani, ce rebelle
    Avoir la toison d'or! mari! pardonn!
    Loin de l, s'il m'et cru, l'empereur et donn
    Lit de pierre au galant, lit de plume  la dame.

DON SANCHO (_bas  don Matias_).
    Que je le crverais volontiers de ma lame,
    Faux seigneur de clinquant recousu de gros fil.
    Pourpoint de comte, empli de conseils d'alguazil[4]!

DON RICARDO (_s'approchant_).
    Que dites-vous l?

DON MATIAS (bas  don Sancho).
    Comte, ici pas de querelle!

_A don Ricardo_.
    Il me chante un sonnet de Ptrarque  sa belle.

DON GARCI.
    Avez-vous remarqu, messieurs, parmi les fleurs,
    Les femmes, les habits de toutes les couleurs,
    Ce spectre, qui, debout contre une balustrade,
    De son domino noir tachait la mascarade?

DON RICARDO.
    Oui, pardieu!

DON GARCI.
    Qu'est-ce donc?

DON RICARDO.
    Mais, sa taille, son air...
    C'est don Prancasio, gnral de la mer.

DON FRANCISCO.
    Non.

DON GARCI.
    Il n'a pas quitt son masque.

DON FRANCISCO.
    Il n'avait garde[5].
    C'est le duc de Soma qui veut qu'on le regarde.
    Rien de plus.

DON RICARDO.
    Non. Le duc m'a parl.

DON GARCI.
    Qu'est ce alors
    Que ce masque?--Tenez, le voil.

_Entre un domino noir qui traverse lentement la terrasse au fond. Tous
se retournent et le suivent des yeux, sans qu'il paraisse y prendre
garde_.

DON SANCHO.
    Si les morts
    Marchent, voici leur pas.

DON GARCI (_courant au domino noir_).
    Beau masque!...

_Le domino noir se retourne et s'arrte. Garci recule_.
    Sur mon me,
    Messeigneurs, dans ses yeux j'ai vu luire une flamme!

DON SANCHO.
    Si c'est le diable, il trouve  qui parler[6].

_Il va au domino noir, toujours immobile_.
    Mauvais!
    Nous viens-tu de l'enfer?

LE MASQUE.
   Je n'en viens pas, j'y vais.

_Il reprend sa marche et disparat par la rampe de l'escalier[7].
Tous le suivent des yeux avec une sorte d'effroi_.

DON MATIAS.
    La voix est spulcrale autant qu'on le peut dire.

DON GARCI.
    Baste! ce qui fait peur ailleurs, au bal fait rire.

DON SANCHO.
    Quelque mauvais plaisant[8]!

DON GARCI.
    Ou si c'est Lucifer
    Qui vient nous voir danser, en attendant l'enfer[9],
    Dansons!

DON SANCHO.
    C'est  coup sr quelque bouffonnerie.

DON MATIAS.
    Nous le saurons demain.

DON SANCHO (_ don Matias_).
    Regardez, je vous prie.
    Que devient-il?

DON MATIAS (_ la balustrade de la terrasse).
    Il a descendu l'escalier.
    Plus rien.

DON SANCHO.
    C'est un plaisant drle[10]!

_Rvant_.
    C'est singulier.

DON GARCI (_ une dame qui passe_).
    Marquise, dansons-nous celle-ci[11]?

_Il la salue et lui prsente la main_.

LA DAME.
    Mon cher comte,
    Vous savez, avec vous, que mon mari les compte[12].

DON GARCI.
    Raison de plus. Cela l'amuse apparemment.
    C'est son plaisir. Il compte[13], et nous dansons.

_La dame lui donne la main, et ils sortent_.

DON SANCHO (_pensif_).
    Vraiment,
    C'est singulier!

DON MATIAS.
    Voici les maris. Silence!

_Entrent Hernani et doa Sol se donnant la main. Doa Sol en
magnifique habit de marie; Hernani tout en velours noir, avec la
toison-d'or au cou. Derrire eux, foule de masques, de dames et de
seigneurs qui leur font cortge. Deux hallebardiers en riche livre
les suivent, et quatre pages les prcdent. Tout le monde se range et
s'incline sur leur passage. Fanfare_.




SCENE II.

LES MEMES, HERNANI, DOA SOL, SUITE.


HERNANI (_saluant_).
    Chers amis!

DON RICARDO (_allant  lui et s'inclinant_).
    Ton bonheur fait le ntre, excellence!

DON FRANCISCO (_contemplant doa Sol_).
    Saint Jacques monseigneur[14]! c'est Vnus qu'il conduit!

DON MATIAS.
    D'honneur, on est heureux un pareil jour la nuit!

DON FRANCISCO (_montrant  don Matias la chambre nuptiale_).
    Qu'il va se passer l de gracieuses choses!
    tre fe, et tout voir, feux teints, portes closes,
    Serait-ce pas charmant!

DON SANCHO (_ don Matias_).
    Il est tard. Partons-nous?

_Tous vont saluer les maris et sortent, les uns par la porte, les
autres par l'escalier du fond_.

HERNANI (_les reconduisant_).
    Dieu vous garde!

DON SANCHO (_rest le dernier, lui serre la main_).
    Soyez heureux!

_Il sort. Hernani et doa Sol restent seuls. Bruit de pas et de
voix qui s'loignent, puis cessent tout  fait. Pendant tout le
commencement de la scne qui suit, les fanfares et les lumires
loignes s'teignent par degrs. La nuit et le silence reviennent
peu  peu_.




SCNE III.

HERNANI, DOA SOL.


DOA SOL.
    Ils s'en vont tous,
    Enfin!

HERNANI (_cherchant  l'attirer dans ses bras_).
    Cher amour!

DOA SOL (_rougissant et reculant_).
    C'est... qu'il est tard, ce me semble.

HERNANI.
    Ange! il est toujours tard pour tre seuls ensemble.

DOA SOL.
    Ce bruit me fatiguait. N'est-ce pas, cher seigneur,
    Que toute cette joie tourdit le bonheur?

HERNANI.
    Tu dis vrai. Le bonheur, amie[15], est chose grave.
    Il veut des coeurs de bronze et lentement s'y grave.
    Le plaisir l'effarouche en lui jetant des fleurs.
    Son sourire est moins prs du rire que des pleurs.

DOA SOL.
    Dans vos yeux, ce sourire est le jour.

_Hernani cherche  l'entraner vers la porte. Elle rougit_.
    Tout  l'heure.

HERNANI.
    Oh! je suis ton esclave! Oui, demeure, demeure!
    Fais ce que tu voudras. Je ne demande rien.
    Tu sais ce que tu fais! ce que tu fais est bien!
    Je rirai si tu veux, je chanterai. Mon me
    Brle. Eh! dis au volcan qu'il touffe sa flamme,
    Le volcan fermera ses gouffres entr'ouverts,
    Et n'aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts.
    Car le gant est pris, le Vsuve est esclave,
    Et que t'importe  toi son coeur rong de lave?
    Tu veux des fleurs? c'est bien! Il faut que de son mieux
    Le volcan tout brl s'panouisse aux yeux!

DOA SOL.
    Oh! que vous tes bon pour une pauvre femme,
    Hernani de mon coeur!

HERNANI.
    Quel est ce nom, madame?
    Ah! ne me nomme plus de ce nom, par piti!
    Tu me fais souvenir que j'ai tout oubli!
    Je sais qu'il existait autrefois, dans un rve,
    Un Hernani, dont l'oeil avait l'clair du glaive,
    Un homme de la nuit et des monts, un proscrit
    Sur qui le mot _vengeance_ tait partout crit,
    Un malheureux tranant aprs lui l'anathme!
    Mais je ne connais pas ce Hernani.--Moi, j'aime
    Les prs, les fleurs, les bois, le chant du rossignol.
    Je suis Jean d'Aragon, mari de doa Sol!
    Je suis heureux!

DOA SOL.
    Je suis heureuse!

HERNANI.
    Que m'importe
    Les haillons qu'en entrant j'ai laisss  la porte!
    Voici que je reviens  mon palais en deuil.
    Un ange du Seigneur m'attendait sur le seuil.
    J'entre, et remets debout les colonnes brises,
    Je rallume le feu, je rouvre les croises,
    Je fais arracher l'herbe au pav de la cour,
    Je ne suis plus que joie, enchantement, amour.
    Qu'on me rende mes tours, mes donjons, mes bastilles,
    Mon panache, mon sige au conseil des Castilles,
    Vienne ma doa Sol[16] rouge et le front baiss,
    Qu'on nous laisse[17] tous deux, et le reste est pass!
    Je n'ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence
    J'efface tout, j'oublie! Ou sagesse ou dmence,
    Je vous ai, je vous aime, et vous tes mon bien!

DOA SOL (_examinant sa toison-d'or_).
    Que sur ce velours noir ce collier d'or fait bien!

HERNANI.
    Vous vtes avant moi le roi mis de la sorte[18].

DOA SOL.
    Je n'ai pas remarqu. Tout autre, que m'importe!
    Puis, est-ce le velours ou le satin encor?
    Non, mon duc, c'est ton cou qui sied au collier d'or.
    Vous tes noble et fier, monseigneur.

_Il veut l'entraner._
    Tout  l'heure!
    Un moment!--Vois-tu bien, c'est la joie et je pleure!
    Viens voir la belle nuit.

_Elle va  la balustrade_.
    Mon duc, rien qu'un moment!
    Le temps de respirer et de voir seulement.
    Tout s'est teint, flambeaux et musique de fte.
    Rien que la nuit et nous. Flicit parfaite!
    Dis, ne le crois-tu pas? sur nous, tout en dormant,
    La nature  demi veille amoureusement.
    Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose.
    Viens, respire avec moi l'air embaum de rose!
    Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.
    La lune tout  l'heure  l'horizon montait
    Tandis que tu parlais, sa lumire qui tremble
    Et ta voix, toutes deux m'allaient au coeur ensemble,
    Je me sentais joyeuse et calme,  mon amant,
    Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment!

HERNANI.
    Ah! qui n'oublierait tout  cette voix cleste!
    Ta parole est un chant o rien d'humain ne reste.
    Et, comme un voyageur, sur un fleuve emport,
    Qui glisse sur les eaux par un beau soir d't
    Et voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries,
    Ma pens entrane erre en tes rveries!

DOA SOL.
    Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond.
    Dis, ne voudrais-tu pas voir une toile au fond?
    Ou qu'une voix des nuits, tendre et dlicieuse,
    S'levant tout  coup, chantt?...

HERNANI (_souriant_).
    Capricieuse!
    Tout  l'heure on fuyait la lumire et les chants!

DOA SOL.
    Le bal! Mais un oiseau qui chanterait aux champs!
    Un rossignol perdu dans l'ombre et dans la mousse,
    Ou quelque flte au loin!... Car la musique est douce,
    Fait l'me harmonieuse, et, comme un divin choeur,
    veille mille voix qui chantent dans le coeur
    Ah! ce serait charmant[19]!

_On entend le bruit lointain d'un cor dans l'ombre._
    Dieu! je suis exauce!

HERNANI (_tressaillant,  part_).
    Ah! malheureuse!

DOA SOL.
    Un ange a compris ma pense.
    Ton bon ange sans doute?

HERNANI (_amrement_).
    Oui, mon bon ange!

_Le cor recommence.--A part_.
    Encor!

DOA SOL (_souriant_).
    Don Juan, je reconnais le son de votre cor!

HERNANI.
    N'est-ce pas?

DOA SOL.
    Seriez-vous dans cette srnade
    De moiti[20]?

HERNANI.
    De moiti, tu l'as dit.

DOA SOL.
    Bal maussade!
    Oh! que j'aime bien mieux le cor au fond des bois!
    Et puis, c'est votre cor, c'est comme votre voix.

_Le cor recommence._

HERNANI (_ part_).
    Ah! le tigre est en bas qui hurle, et veut sa proie.

DOA SOL.
    Don Juan, cette harmonie emplit le coeur de joie.

HERNANI (_se levant terrible_).
    Nommez-moi Hernani! nommez-moi Hernani!
    Avec ce nom fatal je n'en ai pas fini!

DOA SOL (_tremblante_).
    Qu'avez-vous?

HERNANI.
    Le vieillard!

DOA SOL.
    Dieu! quels regards funbres!
    Qu'avez-vous?

HERNANI.
    Le vieillard, qui rit dans les tnbres!
    --Ne le voyez-vous pas?

DOA SOL.
    O vous garez-vous?
    Qu'est-ce que ce vieillard?

HERNANI.
    Le vieillard!

DOA SOL (_tombant  genoux_).
    A genoux
    Je t'en supplie, oh! dis, quel secret te dchire?
    Qu'as-tu?

HERNANI.
    Je l'ai jur!

DOA SOL.
    Jur?

_Elle suit tous ses mouvements avec anxit. Il s'arrte tout  coup et
passe la main sur son front_.

HERNANI ( part).
    Qu'allais-je dire?
    pargnons-la.

_Haut_.
    Moi, rien. De quoi t'ai-je parl?

DOA SOL.
    Vous avez dit...

HERNANI.
    Non. Non. J'avais l'esprit troubl...
    Je souffre un peu, vois-tu. N'en prends pas d'pouvante.

DOA SOL.
    Te faut-il quelque chose? ordonne  ta servante.

_Le cor recommence_.

HERNANI (_ part_).
    Il le veut! il le veut! Il a mon serment!

_Cherchant  sa ceinture sans pe et sans poignard_.
    --Rien!
    Ce devrait tre fait[21]!--Ah!...

DOA SOL.
    Tu souffres donc bien.

HERNANI.
    Une blessure ancienne, et qui semblait ferme,
    Se rouvre...

_A part_.
    loignons-la.

_Haut_.
    Doa Sol, bien-aime,
    coute. Ce coffret qu'en des jours--moins heureux
    Je portais avec moi...

DOA SOL.
    Je sais ce que tu veux.
    Eh bien, qu'en veux-tu faire?

HERNANI.
    Un flacon qu'il renferme
    Contient un lixir, qui pourra mettre un terme
    Au mal que je ressens.--Va!

DOA SOL.
    J'y vais, mon seigneur.

_Elle sort par la porte de la chambre nuptiale.




SCNE IV.


HERNANI (_seul_).
    Voil donc ce qu'il vient faire de mon bonheur!
    Voici le doigt fatal qui luit sur la muraille!
    Oh! que la destine amrement me raille!

_Il tombe dans une profonde et convulsive rverie, puis se dtourne
brusquement_.
    Eh bien?...--Mais tout se tait. Je n'entends rien venir.
    Si je m'tais tromp?...

_Le masque en domino noir parait au haut de la rampe. Hernani
s'arrte ptrifi_.




SCNE V.

HERNANI, LE MASQUE.


LE MASQUE.
    Quoi qu'il puisse advenir,
    Quand tu voudras, vieillard, quel que soit le lieu, l'heure,
    S'il te passe  l'esprit qu'il est temps que je meure,
    Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autres soins.
    Tout sera fait.--Ce pacte eut les morts pour tmoins.
    Eh bien, tout est-il fait?

HERNANI (_ voix basse_).
    C'est lui!

LE MASQUE.
    Dans ta demeure
    Je viens, et je te dis qu'il est temps. C'est mon heure.
    Je te trouve en retard.

HERNANI.
    Bien. Quel est ton plaisir?
    Que feras-tu de moi? Parle.

LE MASQUE.
    Tu peux choisir
    Du fer ou du poison. Ce qu'il faut, je l'apporte.
    Nous partirons tous deux.

HERNANI.
    Soit.

LE MASQUE.
    Prions-nous?

HERNANI.
    Qu'importe!

LE MASQUE.
    Que prends-tu?

HERNANI.
    Le poison.

LE MASQUE.
    Bien!--Donne-moi ta main.

_Il prsente une fiole  Hernani, qui la reoit en plissant_.
    Bois,--pour que je finisse.

_Hernani approche la fiole de ses lvres, puis recule_.

HERNANI.
    Oh! par piti, demain!--
    Oh! s'il te reste un coeur, duc, ou du moins une me,
    Si tu n'es pas un spectre chapp de la flamme,
    Un mort damn, fantme ou dmon dsormais,
    Si Dieu n'a point encor mis sur ton front: jamais!
    Si tu sais ce que c'est que ce bonheur suprme
    D'aimer, d'avoir vingt ans, d'pouser quand on aime,
    Si jamais femme aime a trembl dans tes bras,
    Attends jusqu' demain! Demain tu reviendras!

LE MASQUE.
    Simple qui parle ainsi! Demain! demain!--Tu railles!
    Ta cloche a ce matin sonn tes funrailles!
    Et que ferais-je, moi, cette nuit?	J'en mourrais.
    Et qui viendrait te prendre et t'emporter aprs?
    Seul descendre au tombeau! Jeune homme, il faut me suivre!

HERNANI.
    Eh bien, non! et de toi, dmon, je me dlivre!
    Je n'obirai pas.

LE MASQUE.
    Je m'en doutais. Fort bien.
    Sur quoi donc m'as-tu fait ce serment!--Ah! sur rien.
    Peu de chose, aprs tout! La tte de ton pre!
    Cela peut s'oublier. La jeunesse est lgre.

HERNANI.
    Mon pre! Mon pre!...--Ah! j'en perdrai la raison!

LE MASQUE.
    Non, ce n'est qu'un parjure et qu'une trahison.

HERNANI
    Duc!

LE MASQUE.
    Puisque les ans des maisons espagnoles
    Se font jeu maintenant de fausser leurs paroles,
    Adieu!

_Il fait un pas pour sortir_.

HERNANI.
    Ne t'en va pas.

LE MASQUE.
    Alors...

HERNANI.
    Vieillard cruel

_Il prend la fiole._
    Revenir sur mes pas  la porte du ciel!

_Rentre doa Sol, sans voir le masque, qui est debout, au fond_.




SCNE VI.

LES MMES, DOA SOL.


DOA SOL.
    Je n'ai pu le trouver, ce coffret.

HERNANI(_ part_).
    Dieu! C'est elle!
    Dans quel moment!

DOA SOL.
    Qu'a-t-il? je l'effraie, il chancelle
    A ma voix!--Que tiens-tu dans ta main? quel soupon!
    Que tiens-tu dans ta main? rponds.

_Le domino s'est approch et se dmasque. Elle pousse un cri, et
reconnat don Ruy._
    C'est du poison!

HERNANI.
    Grand Dieu!

DOA SOL (_ Hernani_).
    Que t'ai-je fait? quel horrible mystre!
    Vous me trompiez, don Juan!

HERNANI.
    Ah! j'ai d te le taire.
    J'ai promis de mourir au duc qui me sauva.
    Aragon doit payer cette dette  Silva.

DOA SOL.
    Vous n'tes pas  lui, mais  moi. Que m'importe
    Tous vos autres serments!

_A don Ruy Gomez._
    Duc, l'amour me rend forte,
    Contre vous, contre tous, duc, je le dfendrai.

DON RUY GOMEZ (_immobile_).
    Dfends-le, si tu peux, contre un serment jur.

DOA SOL.
    Quel serment?

HERNANI.
    J'ai jur.

DOA SOL.
    Non, non, rien ne te lie!
    Cela ne se peut pas! Crime! attentat! folie!

DON RUY GOMEZ.
    Allons, duc!

_Hernani fait un geste pour obir. Doa Sol cherche  l'entraner_.

HERNANI.
    Laissez-moi, doa Sol. Il le faut.
    Le duc a ma parole, et mon pre est l-haut!

DOA SOL (_ don Ruy Gomez_).
    Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres mme
    Arracher leurs petits qu' moi celui que j'aime!
    Savez-vous ce que c'est que doa Sol? Longtemps,
    Par piti pour votre ge et pour vos soixante ans,
    J'ai fait la fille douce, innocente et timide,
    Mais voyez-vous cet oeil de pleurs de rage humide?

_Elle tire un poignard de son sein_.
    Voyez-vous ce poignard?--Ah! vieillard insens,
    Craignez vous pas le fer quand l'oeil a menac?
    Prenez-garde, don Ruy!--Je suis de la famille.
    Mon oncle!--coutez-moi. Fuss-je votre fille[22],
    Malheur si vous portez la main sur mon poux!

_Elle jette le poignard, et tombe  genoux devant le duc_.
    Ah! je tombe  vos pieds! Ayez piti de nous!
    Grce! Hlas! monseigneur, je ne suis qu'une femme,
    Je suis faible, ma force avorte dans mon me,
    Je me brise aisment. Je tombe  vos genoux!
    Ah! je vous en supplie, ayez piti de nous.

DON RUY GOMEZ.
    Doa Sol!

DOA SOL.
    Pardonnez! Nous autres Espagnoles,
    Notre douleur s'emporte  de vives paroles,
    Vous le savez. Hlas! vous n'tiez pas mchant!
    Piti! vous me tuez, mon oncle, en le touchant!
    Piti! je l'aime tant!

DON RUY GOMEZ (_sombre_).
    Vous l'aimez trop!

HERNANI.
    Tu pleures!

DOA SOL.
    Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures!
    Non! je ne le veux pas.

_A don Ruy_.
    Faites grce aujourd'hui!
    Je vous aimerai bien aussi, vous.

DON RUY GOMEZ.
    Aprs lui!
    De ces restes d'amour, d'amiti,--moins encore,
    Croyez-vous apaiser la soif qui me dvore?

_Montrant Hernani_.
    Il est seul! il est tout! Mais moi, belle piti!
    Qu'est-ce que je peux faire avec votre amiti?
    O rage! il aurait, lui, le coeur, l'amour, le trne,
    Et d'un regard de vous il me ferait l'aumne!
    Et s'il fallait un mot  mes voeux insenss,
    C'est lui qui vous dirait:--Dis cela, c'est assez!--
    En maudissant tous bas le mendiant avide!
    Auquel il faut jeter le fond du verre vide
    Honte! drision! non. Il faut en finir.
    Bois.

HERNANI.
    Il a ma parole, et je dois la tenir.

DON RUY GOMEZ.
    Allons!

_Hernani approche la fiole de ses lvres. Doa Sol se jette sur son
bras_.

DOA SOL.
    Oh! pas encor! Daignez tous deux m'entendre.

DON RUY GOMEZ.
    Le spulcre est ouvert, et je ne puis attendre.

DOA SOL.
    Un instant!--Mon seigneur! Mon don Juan!--Ah!
    tous deux
    Vous tes bien cruels! Qu'est-ce que je veux d'eux?
    Un instant! voil tout, tout ce que je rclame!
    Enfin, on laisse dire  cette pauvre femme
    Ce qu'elle a dans le coeur!...--Oh! laissez-moi parler!

DON RUY GOMEZ (_ Hernani_).
    J'ai hte.

DOA SOL.
    Messeigneurs, vous me faites trembler!
    Que vous ai-je donc fait?

HERNANI.
    Ah! son cri me dchire.

DOA SOL (_lui retenant toujours le bras_).
    Vous voyez bien que j'ai mille choses  dire!

DON RUY GOMEZ (_ Hernani_).
    Il faut mourir.

DOA SOL (_toujours pendue au bras d'Hernani_).
    Don Juan, lorsque j'aurai parl
    Tout ce que tu voudras, tu le feras.

_Elle lui arrache la fiole_.
    Je l'ai!

_Elle lve la fiole aux yeux d'Hernani et du vieillard tonn_.

DON RUY GOMEZ.
    Puisque je n'ai cans affaire qu' deux femmes,
    Don Juan, il faut qu'ailleurs j'aille chercher des mes.
    Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors,
    Et je vais  ton pre en parler chez les morts!
    --Adieu...

_Il fait quelques pas pour sortir. Hernani le retient_.

HERNANI.
    Duc, arrtez!

_A doa Sol._
    Hlas! je t'en conjure,
    Veux-tu me voir faussaire, et flon, et parjure?
    Veux-tu que partout j'aille avec la trahison
    crite sur le front? Par piti, ce poison,
    Rends-le-moi! Par l'amour, par notre me immortelle!...

DOA SOL (_sombre_).
    Tu veux?

_Elle boit_.
   Tiens, maintenant.

DON RUY GOMEZ (_ part_).
    Ah! c'tait donc pour elle!

DOA SOL (_rendant  Hernani la fiole  demi vide_).
    Prends, te dis-je.

HERNANI (_ don Ruy_).
    Vois-tu, misrable vieillard!

DOA SOL.
    Ne te plains pas de moi, je t'ai gard ta part.

HERNANI (_prenant la fiole_).
    Dieu!

DOA SOL.
    Tu ne m'aurais pas ainsi laiss la mienne,
    Toi! Tu n'as pas le coeur d'une pouse chrtienne.
    Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva.
    Mais j'ai bu la premire et suis tranquille.--Va!
    Bois si tu veux!

HERNANI.
    Hlas! qu'as-tu fait, malheureuse?

DOA SOL.
    C'est toi qui l'as voulu.

HERNANI.
    C'est une mort affreuse!

DOA SOL.
    Non. Pourquoi donc?

HERNANI.
    Ce philtre au spulcre conduit.

DOA SOL.
    Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit?
    Qu'importe dans quel lit?

HERNANI.
    Mon pre, tu te venges
    Sur moi qui t'oubliais!

_Il porte la fiole  sa bouche_.

DOA SOL (_se jetant sur lui_).
    Ciel! des douleurs tranges!...
    Ah! jette loin de toi ce philtre!--Ma raison
    S'gare. Arrte! Hlas! mon don Juan, ce poison
    Est vivant! ce poison dans le coeur fait clore
    Une hydre  mille dents qui ronge et qui dvore!
    Oh! je ne savais pas qu'on souffrt  ce point!
    Qu'est-ce donc que cela? c'est du feu! Ne bois point!
    Oh! tu souffrirais trop!

HERNANI (_a don Ruy_).
    Ah! ton me est cruelle!
    Pouvais-tu pas choisir d'autre poison pour elle?

_Il boit et jette la fiole_.

DOA SOL.
    Que fais-tu?

HERNANI.
    Qu'as-tu fait?

DOA SOL.
    Viens,  mon jeune amant,
    Dans mes bras.

_Ils s'asseyent l'un prs de l'autre_.
    N'est-ce pas qu'on souffre horriblement?

HERNANI.
    Non.

DOA SOL.
    Voil notre nuit de noces commence!
    Je suis bien ple, dis, pour une fiance?

HERNANI.
    Ah!

DON RUY GOMEZ.
    La fatalit s'accomplit.

HERNANI.
    Dsespoir!
    O tourment! doa Sol souffrir, et moi le voir!

DOA SOL.
    Calme-toi. Je suis mieux.--Vers des clarts nouvelles
    Nous allons tout  l'heure ensemble ouvrir nos ailes.
    Partons d'un vol gal vers un monde meilleur.
    Un baiser seulement, un baiser!

_Ils s'embrassent_.

DON RUY GOMEZ.
    O douleur!

HERNANI (_d'une voix affaiblie_).
    Oh! bni soit le ciel qui m'a fait une vie
    D'abmes entoure et de spectres suivie,
    Mais qui permet que, las d'un si rude chemin,
    Je puisse m'endormir ma bouche sur ta main!

DON RUY GOMEZ.
    Qu'ils sont heureux[23]!

HERNANI (_d'une voix d plus en plus faible_).
    Viens, viens... doa Sol... tout est sombre...
    Souffres-tu?

DOA SOL (_d'une voix galement teinte_).
    Rien, plus rien.

HERNANI.
    Vois-tu des feux dans l'ombre?

DOA SOL.
    Pas encor.

HERNANI (_avec un soupir_).
    Voici...

_Il tombe_.

DON RUY GOMEZ (_soulevant sa tte, qui retombe_).
    Mort!

DOA SOL (_chevele, et se dressant  demi sur son sant_).
    Mort! non pas! nous dormons.
    Il dort. C'est mon poux, vois-tu. Nous nous aimons.
    Nous sommes couchs l. C'est notre nuit de noce.

_D'une voix qui s'teint_.
    Ne le rveillez pas, seigneur duc de Mendoce.
    Il est las.

_Elle retourne la figure d'Hernani_.
    Mon amour, tiens-toi vers moi tourn.
    Plus prs... plus prs encor...

_Elle retombe_.

DON RUY GOMEZ.
    Morte!--Oh! je suis damn.

_Il se tue_.

