Shahed Alam : En automne 2021, je suis allé aux États-Unis pour voir mes parents après presque deux ans de séparation. J’arrivais de chez moi, à Bangalore, en Inde. Et le pays sortait juste de la deuxième vague dévastatrice de la pandémie. Au bout de quelques semaines seulement, mon père, puis moi, et ensuite ma mère, nous avons tous attrapé le Covid. On a pris ça de plein fouet. L’âge de parents combiné à leurs conditions physiques menaçaient d’aggraver la situation chaque jour davantage. Malgré ma formation médicale, j’étais complètement dépassé. C’était un cauchemar, que vous êtes nombreux à avoir sans doute vécu. J’essayais de réserver des tests mais tout était complet des jours à l’avance. Leurs médecins traitants n’étaient pas disponibles. On a essayé d’obtenir des anticorps monoclonaux, sachant qu’avec chaque jour qui passait, l’efficacité du traitement s’amenuisait. Et tout cela, en tentant de savoir quoi manger et comment les faire se sentir un peu mieux. Heureusement, tout le monde a guéri. Mais le souvenir de notre solitude et impuissance reste ancré en moi autant que mon désespoir pour faire tout ce que je pouvais. 
Edith Elliott : Comme Shahed, et probablement vous tous, à un moment de notre vie, on souhaite ardemment pouvoir faire tout ce que l’on peut pour prendre soin d’une personne que l’on aime. Nous souhaitons vous expliquer comment notre organisation, Noora Health, revisite les soins de santé. Nous avons bientôt 10 années d’expérience fondées sur les données et notre appui sur la technologie. Mais au cœur même de notre travail, il y a une force puissante insoupçonnée : l’amour. C’est cette détermination vorace à trouver les médicaments pour sa maman âgée, cette énergie tenace pour emmener ses enfants aux urgences. Comme l’oxygène, c’est essentiel à notre santé et à notre bien-être. C’est omniprésent mais invisible. C’est ce qui alimente la mobilisation des familles. Trop longtemps, ce fut considéré comme une nuisance, ou totalement ignoré dans l’environnement des soins de santé. 
Quand nous nous sommes rencontrés, 
on s’est découvert beaucoup de points communs. Mais nous avons fondé Noora sur notre conviction commune que l’amour est la plus puissante des ressources et qu’il est inexploité. Si on le valorise et le rend visible, il peut transformer les soins de santé. 
SA : Nous travaillons en Inde et au Bangladesh. Aux portes des hôpitaux où nous travaillons, la première chose que l’on remarque, c’est la foule. À l’intérieur, il y a plusieurs patients sur un seul lit, et les couloirs et salles d’attente sont bondés avec les familles et leurs affaires car ils ont déménagé à l’hôpital pour rester auprès de leurs proches. Les familles patientent avec anxiété alors que le personnel soignant fait tout ce qu’il peut pour rester à flot devant les patients qui arrivent. Et on sait que cela va empirer. On aura besoin de 18 millions de personnel soignant dans le monde d’ici 2030. 
Les systèmes de soin de santé sont largement insuffisants et cela a des conséquences de vie ou de mort pour les patients. En Asie du Sud, chaque année, 1,5 million d’enfants de moins de cinq ans meurent alors que de trop nombreuses de ces morts auraient pu être évitées avec des meilleures pratiques de santé à la maison. Noora Health forme et soutient les familles avec des compétences qui sauvent la vie. Nous travaillons avec les hôpitaux pour rencontrer les gens là où ils sont, aux chevets des patients, dans les couloirs et les salles d’attente. On forme les infirmières pour qu’elles dirigent des ateliers avec les familles et leurs enseignent des pratiques utiles directement. Des choses comme soigner des blessures, reconnaître des symptômes alarmants comme la jaunisse chez un nouveau-né ou des problèmes d’élocution chez un patient cardiaque. Beaucoup de temps est consacré aux questions et aux démonstrations. Quand les familles rentrent à la maison, on garde le contact avec elles. On leur envoie des messages, des vidéos, des rappels en lien avec la santé de leurs proches et on répond à toutes leurs questions. Qu’il s’agisse de nouveaux parents, de patients en chirurgie ou en oncologie, nous constatons que cette approche fonctionne pour tous les types de soins car le fil conducteur est que les êtres chers sont présents et qu’ils veulent aider. 
EE : Nous avons appris de notre expérience. D’abord, l’écoute attentive est centrale. Les infirmières, les patients et les familles nous guident. Ce sont des visionnaires. Ils veillent à ce que nos formations utilisent des objets familiers, des visuels que l’on voit dans les communautés, des mots et des phrases que les gens utilisent vraiment, et de laisser tomber le jargon médical. 
Deuxièmement, la confiance et le choix du moment sont fondamentaux 
pour changer les comportements. Les infirmières et les aides-soignants sont des personnes de confiance. On travaille avec eux pour organiser les formations au meilleur moment pour les familles et là où c’est le plus nécessaire. 
Troisièmement, on ne part pas de zéro. Nous ne créons pas de nouveaux systèmes, nous construisons avec l’infrastructure existante. Noora existe certes pour lancer et encourager, mais les formations sont conçues et présentées de façon à ce qu’elles puissent continuer durablement dans le temps. Nous avons touché des centaines d’hôpitaux et de cliniques en Inde et au Bangladesh et nous les aidons à transformer la façon d’offrir les soins de santé. Nous avons formé 5 000 infirmières et plus de deux millions d’aides-soignants dans les familles. 
(Applaudissements) 
Nous avons observé que notre programme réduit les complications chirurgicales de 71 %, et des données suggèrent que cela réduit la mortalité des nouveau-nés de 18 %. 
(Applaudissements) 
En d’autres mots, on sauve la vie de plus de 9 bébés pour chaque 1 000 naissances. Et cela, pour un coût dérisoire car la solution est basée sur des ressources existantes. 
SA : J’ai rencontré Bino. C’est un jeune homme qui a eu une chirurgie cardiaque dans un grand hôpital proche de chez lui, à Calcutta. Il était accompagné par sa femme, Sunita, et son oncle qui ont tous deux suivi la formation. Quand je leur ai rendu visite à la maison par la suite, Sunita venait de refaire le pansement de Bino, expliquant qu’elle l’avait laissé dévêtu, comme pendant la formation. Elle m’a montré comment elle mesurait la température et le pouls de Bino, la pression sanguine, le rythme cardiaque, la température. Elle m’expliqua qu’ils mangeaient plus de poisson et moins de viande rouge, qu’ils évitaient les aliments riches en vitamine K, à cause des médicaments. Son oncle dit qu’ils n’avaient plus besoin d’aller dans la clinique de proximité chaque fois qu’ils devaient faire un geste de base pour la blessure. Cela leur épargnait le temps du déplacement et 1,5 dollar par visite. C’est un montant énorme pour une famille qui a dû vendre une partie de ses biens pour financer l’opération. Sunita n’a jamais appris à lire et écrire. Mais à des centaines de kilomètres d’un hôpital, elle a pu gérer la convalescence de Bino. 
EE : Les histoires comme celles de Bino et Sunita nous encouragent. On ne fait que commencer. Notre idée audacieuse est d’initier un mouvement d’aides-soignants familiaux pour révolutionner la façon dont on offre les soins de santé. Dans les six prochaines années, on formera plus de 70 millions d’aides-soignants familiaux en Inde, au Bangladesh, en Indonésie et au Népal pour soutenir les systèmes de soins de santé couvrant un milliard de personnes. 
(Applaudissements) 
Mais Noora peut se déployer n’importe où. Et notre rêve ultime est que le reste du monde retire des enseignements de notre expérience et se l’approprie, pour associer les aides-soignants aux équipes de soins, et leur donner confiance, compétence et formation. Ceci devrait devenir une pratique standard. C’est si évident et pourtant, nous en sommes encore loin. Tel est notre appel collectif à l’action. 
SA : Chaque aide-soignant que nous formons symbolise les victoires et les luttes de ma mère qui soigna ma grand-mère diminuée par une condition neurologique débilitante. Elle fut la gardienne la plus puissante des soins de ma grand-mère. Pourtant, elle resta invisible dans le système. 
EE : Je me souviens de moi à 13 ans, épaulant ma mère durant sa convalescence après une chirurgie du cerveau. Elle réapprenait à marcher, parler et se nourrir. Nous portons en nous la compréhension intime d’une telle responsabilité, la grande fierté et le soulagement qui naît de pouvoir contribuer à la guérison de quelqu’un. La valeur centrale de notre travail est l’honneur que nous portons à une des plus anciennes pratiques des Hommes, en aidant ceux que l’on aime. Il s’agit simplement d’envisager la compassion et la communauté comme des remèdes essentiels. Imaginez un monde où, qui que nous soyons, quel que fut notre lieu de naissance, on sache exactement comment prendre soin de nos proches et où nous sommes visibles et reconnus pour cette action essentielle. Chaque jour nous démontre que cela est possible et que transformer les soins de santé passera forcément par la famille. 
Merci. 
(Applaudissements) (Encouragements) 
