Quel est le pire que nous ayons jamais fait pour la planète ? La réponse est difficile à entendre et de nombreuses personnes s’y refusent car elle s’oppose à certaines de nos convictions les plus profondes. L’agriculture. 
L’agriculture est la cause principale de la destruction des habitats, du déclin des espèces sauvages et la cause principale de l’extinction dans le monde. Elle est à l’origine d’environ 80 % de la déforestation de ce siècle. Seulement 29 % du poids total des oiseaux sur Terre est constitué par des espèces sauvages. Tout le reste sont des volailles. Les espèces sauvages ne représentent que 4 % du poids total des mammifères, les humains représentent 36 % et les animaux d’élevage constituent les 60 % restants. 
On a tous besoin de nourriture et on a tous besoin de l’agriculture mais il ne faudrait pas perdre de vue qu’elle est une des causes principales de la détérioration du climat, de la pollution de l’eau et de la pollution de l’air. Ce qui compte probablement le plus, c’est que c’est elle qui occupe le plus d’espace sur Terre. 
J’ai fini par voir l’occupation des sols comme étant peut-être la plus importante des questions environnementales. Chaque hectare de terres que l’on exploite pour nos propres besoins est un hectare de moins pour les écosystèmes sauvages, comme les forêts, les marais et les savanes, dont dépend la grande majorité des espèces de la planète. C’est surtout l’exploitation des terres qui nous conduit à la sixième grande extinction des espèces. 
Il existe néanmoins des solutions fascinantes et novatrices à ces crises majeures et j’y reviendrai dans quelques instants. Certaines sont incroyables et ont la capacité de résoudre plusieurs problèmes en même temps. Pour les comprendre et comprendre pourquoi on en a besoin, il faut d’abord comprendre l’étendue et la direction prise par le système alimentaire mondial. 
Nous essayons de contenir l’expansion urbaine 
et à juste titre. Pourtant, nos logements, nos entreprises et nos infrastructures occupent seulement 1 % de la surface de la planète. L’expansion agricole fait peser une menace beaucoup plus grande sur l’écologie. L’agriculture occupe 38 % de la surface de la planète. Le reste est majoritairement constitué d’espaces protégés : forêts, déserts, banquises et montagnes. 
Un espace immense de la planète est donc occupé. Beaucoup se plaignent de l’agriculture intensive et le mal qu’elle fait, à nous et à la planète, et qui est bien réel. Tout comme celui causé par l’agriculture extensive, qui exploite plus de terres pour produire une même quantité d’aliments. 
Je sais que certains d’entre vous trouveront ça choquant, mais le plus nuisible de tous les produits agricoles est la viande de pâturage à cause de l’expansion agricole qu’elle engendre. Vous vous souvenez que 38 % des terres sont occupées par l’agriculture ? Les cultures n’occupent que 12 %. Les 26 % restants sont exploités pour les pâturages, principalement pour les bovins, les ovins et les caprins. La crise environnementale n’est pas due à l’agriculture intensive ou à l’agriculture extensive mais à la désastreuse combinaison des deux. L’adjectif n’est pas le problème, c’est le nom. 
L’agriculture elle-même est menacée par les dommages environnementaux auxquels elle a contribué comme la détérioration du climat, l’appauvrissement des sols et l’épuisement des réserves d’eau. Il pourrait y avoir une plus grande menace sur l’approvisionnement alimentaire. Le système alimentaire pourrait avoir à faire face à la plus grande menace possible pour un système alimentaire. Il commence un peu à ressembler au système financier mondial au début 2008. 
Nous avons longtemps pensé que nous étions en train d’éradiquer la faim. Entre 1960 et 2014, la faim a reculé de façon assez régulière. Mais en 2015, la tendance a commencé à s’inverser et le nombre de personnes souffrant de malnutrition chronique a réaugmenté et n’a pas cessé d’augmenter depuis. Étonnamment, cette augmentation a commencé au moment où les prix de la nourriture dans le monde baissaient. Comment est-ce possible ? 
Le système alimentaire mondial, à l’instar de celui de la finance, est un système complexe et les systèmes complexes se comportent de façon contre-intuitive. Ils sont résilients - dans certaines conditions - car ils sont stabilisés par d’étranges dynamiques auto-organisées. Mais s’ils sont soumis à une très forte pression, ces mêmes dynamiques auto-organisées peuvent créer des secousses qui peuvent se propager dans le système. Passé un certain point, elles peuvent faire basculer tout le système au-delà de la limite critique où son effondrement est soudain et irrépressible. 
Au cours des dernières années, les éléments essentiels de la résilience systémique que sont la redondance, la modularité, les disjoncteurs et les systèmes de secours, ont été éliminés par les stratégies des entreprises. Selon une estimation, seulement quatre entreprises contrôlent aujourd’hui 90 % du commerce mondial des céréales. Les quatre cultures, que sont le blé, le riz, le maïs et le soja, représentent presque 60 % des calories produites par les agriculteurs. La production de ces produits pour l’exportation s’est fortement concentrée dans une poignée de pays dont la Russie et l’Ukraine font partie. Les pays sont soit « superexportateurs », soit « superimportateurs », et une grande partie de ce commerce passe par des goulots d’étranglement sensibles, comme les détroits turcs et les canaux de Panama et de Suez. Si le blocage du canal de Suez en 2021 - celui causé par un énorme cargo - avait coïncidé avec la fermeture des détroits turcs en 2022 à cause de la guerre en Ukraine, la chaîne alimentaire de centaines de millions de personnes aurait pu se rompre. L’augmentation de la faim semble s’expliquer par le fait que le système alimentaire n’est plus résilient et qu’il est traversé par de plus en plus de secousses. 
Nous, les pays riches, n’avons presque pas senti les secousses créées par les flambées spéculatives, les interdictions d’exportations, les engorgements, etc. jusqu’en 2020 quand le COVID nous a fait prendre conscience des problèmes que nous avions. De telles secousses frappent les pays les plus pauvres depuis des années, ceux avec des monnaies faibles et qui se trouvent en bout de chaîne. Ils se sont aperçus que les prix locaux des aliments pouvaient flamber alors que les prix mondiaux restaient bas. Il est fort probable que ces problèmes viennent à s’aggraver car le système perd en stabilité et s’approche peut-être du point critique. Les gouvernements ont empêché l’effondrement des banques en leur prêtant de l’argent, mais on ne peut pas faire cela pour le système alimentaire avec de la nourriture. 
Nous avons ici deux énormes problèmes : les dommages environnementaux causés par le système alimentaire et le possible effondrement du système lui-même. Existerait-il une solution qui réglerait les deux problèmes ? Pouvons-nous trouver une solution pour nourrir le monde sans dévorer la planète ? 
De nouvelles techniques culturales sont en train d’être développées par des agriculteurs et des scientifiques. Je m’intéresse surtout au potentiel des cultures céréalières pérennes développées en particulier par l’institut The Land à Salina au Kansas. Si on pouvait faire pousser des céréales sur des plantes qui resteraient dans le sol d’une année à l’autre, on pourrait fortement réduire les dommages aux sols causés par le labourage et les quantités de pesticides, d’herbicides, d’engrais et d’irrigation requises pour semer de nouvelles cultures. Certains agriculteurs trouvent des méthodes vraiment incroyables pour booster leurs récoltes sans avoir recours aux engrais ou au fumier. Ces développements sont essentiels, mais les solutions qu’ils peuvent apporter ne peuvent qu’être partielles. Notre tâche la plus urgente consiste peut-être à remplacer les aliments riches en protéines et en matières grasses obtenus actuellement à partir d’animaux et de cultures comme le soja ou le palmier à huile. Si le plus gros problème de l’agriculture est la quantité de terres exploitées, alors peut-être que la meilleure solution consisterait à déplacer la production alimentaire des terres pour l’amener dans les usines. 
Je me rends bien compte que cette idée peut aussi choquer. Beaucoup détestent l’idée de nourriture produite en usine mais ils oublient un tant soit peu que presque tout ce qu’on mange passe par une usine à un moment ou à un autre. La majorité de la viande que nous mangeons provient de l’élevage industriel. 
A Helsinki, j’ai visité l’entreprise Solar Foods, qui se sert d’une technique appelée fermentation de précision pour produire une farine riche en protéines à partir d’une bactérie du sol qui se nourrit d’hydrogène. Il n’y a besoin d’aucun produit de l’agriculture. Je suis la première personne extérieure au laboratoire à avoir mangé une crêpe faite à partir de cette farine. Un petit saut pour l’Homme. 
(Rires) 
Étonnamment, cette crêpe avait le goût d’une crêpe. Riche, moelleuse et rassasiante. Il ne s’agit pas uniquement de faire des crêpes. Ces farines, qui contiennent environ 65 % de protéines, pourraient constituer la base d’alternatives encore meilleures - moins chères et meilleures pour la santé - aux produits d’origine animale et à certaines plantes comme le soja, la noix de coco et le palmier à huile que nous consommons. Elles pourraient faire naître une toute nouvelle gastronomie et entraîner un basculement aussi marquant que celui de la révolution néolithique. Le plus gros avantage, c’est qu’il faut seulement une petite partie des terres, et une petite quantité de l’eau et des engrais normalement nécessaires pour les cultures ou pour l’élevage. Voilà pourquoi je considère la fermentation de précision comme étant peut-être l’écotechnie la plus importante jamais développée. Elle pourrait être notre seule solution contre une catastrophe écologique. 
La fermentation de précision est une forme améliorée de brassage qui a été développée en premier lieu par la NASA dans les années 60. Il n’y a rien de sorcier. Elle ne nécessite pas d’avancée technologique majeure. Les bactéries multipliées par Solar Foods utilisent de l’hydrogène comme les plantes utilisent la lumière du soleil. Ce procédé, finalement alimenté par de l’énergie solaire car il produit l’hydrogène avec de l’électricité, est beaucoup plus efficace que la photosynthèse. 
L’idée de manger des bactéries vous dégoûte-t-elle ? 
Je suis sûr que cela dégoûte certains parmi vous. Si oui, j’ai une mauvaise nouvelle. Vous en mangez à chaque repas. En réalité, certains de nos aliments, comme le fromage et les yaourts, sont même inoculés volontairement avec des bactéries vivantes. Si l’idée de manger des microbes vous dégoûte encore, je vous invite à visiter un élevage industriel de porcs ou de poulets et l’abattoir qui tue et transforme les animaux. Ça, c’est dégoûtant. 
(Rires) 
Nous avons cette possibilité inouïe. Si nous pouvions remplacer les protéines que nous obtenons actuellement à partir de la chair et des sécrétions animales, par des protéines d’organismes unicellulaires, nous pourrions épargner de grandes parcelles sur la planète et restaurer les forêts, les marais salés, les marais d’eau douce, les mangroves, les steppes, les savanes, les forêts de varech et les fonds marins. Ce grand réensauvagement pourrait arrêter la 6e grande extinction sur sa lancée, sauver les systèmes terrestres et il pourrait retirer de grandes quantités de CO2 de l’atmosphère. De plus, cela pourrait être l’unique chance pour certains pays d’arrêter d’être dangereusement dépendants d’importations de pays lointains. Beaucoup de pays pour lesquels le risque de famine est élevé n’ont pas assez de terres fertiles et d’eau pour produire la nourriture dont ils ont besoin avec l’agriculture mais il y a une chose qu’ils ont en grande quantité : la lumière du soleil. C’est justement ce qu’il faut pour alimenter une production alimentaire qui repose sur l’hydrogène. 
Ces technologies ne sont pas encore entièrement commercialisées mais des entreprises comme Solar Foods ont fait une demande d’autorisation pour mettre leurs produits sur le marché. J’espère qu’une fois qu’ils l’auront obtenue, des chefs créatifs s’en empareront pour créer le nouveau régime et la nouvelle gastronomie promis par la technologie. J’aimerais voir une brasserie microbienne dans chaque commune, dirigée par de petites entreprises locales pour produire des aliments riches en protéines et adaptés aux marchés locaux. Pour y arriver, nous devons mettre fin à la désastreuse concentration d’entreprises qui existe dans le reste de la chaîne alimentaire. Les droits de propriété intellectuelle devraient être limités et les lois anti-trust devraient être sévères. 
Nous avons la possibilité ici de résoudre deux de nos plus grandes crises existentielles avec la même stratégie. En déplaçant la production d’aliments riches en protéines des fermes vers les usines, nous pourrions aider à résoudre les grands problèmes que sont la faim et l’extinction. 
Merci. 
(Acclamations et applaudissements) 
