Le samedi 2 août, vers 21 heures 30, Juvenilla est née. J’ai une fille mais elle ne s’appelle pas Juvenilla et elle n’est pas née le 2 août. C’est un graffiti, un message écrit pas un papa fier ou une maman fière sur les murs de Pompéi, il y a presque 2 000 ans. Aujourd’hui, nous envoyons un faire-part de naissance ou le proclamons sur les réseaux sociaux. Mais les citoyens de Pompéi exprimaient leur joie sur les murs et accompagnaient leur message d’un dessin de la petite Juvenilla. 
Si ce graffiti est conservé jusqu’à nous, comme des milliers d’autres, c’est à cause de l’éruption destructive et mortelle du Vésuve en 79 avant JC. L’éruption volcanique a préservé les graffitis jusqu’à nos jours. Qu’est-il arrivé à la petite Juvenilla ? Elle avait quelques semaines quand la catastrophe s’est produite. J’espère qu’elle aura pu s’échapper avec sa famille, comme d’autres l’ont fait. 
Je m’intéresse aux Romains depuis que je suis petite, et Pompéi en particulier, parce que je suis née le 24 août, le jour de l’éruption du Vésuve. J’ai commencé le latin au lycée. J’aimais beaucoup la langue et apprendre des choses sur les Romains, mais les récits de Jules César me laissaient indifférente, tout comme la poésie d’amour d’Ovide. Je voulais savoir ce que les Romains ordinaires faisaient et pensaient. 
C’est à l’université que j’ai croisé les graffitis latins. Pour la première fois, je pouvais enfin entendre les pensées et les paroles de Romains ordinaires. Quand je suis allée à Pompéi, j’ai pu marcher dans leurs pas, me poser à l’ombre d’une colonne et imaginer le message qu’ils auraient pu se laisser. Les graffitis nous permettent d’entendre les pensées et les paroles des citoyens de l’Antiquité. Or je pense aussi qu'étudier les graffitis de Rome nous enseigne beaucoup de choses sur ce qui nous rend humain et beaucoup de choses sur nous-mêmes. 
Le mot graffiti évoque sans doute des messages taggés au spray de couleur sur les murs urbains, des graffitis dans les toilettes ou ceux d’artistes comme Banksy. Mais les graffitis antiques étaient très différents des nôtres. Les graffitis modernes sont typiquement illégaux ou tabous dans les villes. Les graffitis anciens étaient les bienvenus et même permis. Ils apparaissent dans presque tous les espaces de la ville ancienne : les temples, les tombes, les bars, les espaces publics, même dans les maisons. Aucun espace ne leur était interdit. 
Les graffitis modernes sont faits avec de la peinture en spray, ou grattés sur une surface, comme les murs des toilettes. Les graffitis anciens sont grattés dans le plâtre des murs avec un instrument aiguisé comme un stylet ou un ongle. En fait, le mot « graffiti » vient du latin signifiant « gratté » et fut utilisé pour la première fois au 19e siècle par les archéologues qui découvrirent les graffiti de Pompéi. Les graffitis antiques étaient écrits par une vaste diversité de personnes. Ils représentent les témoignages les plus solides des personnes marginalisées de l’œuvre littéraire, comme les femmes et les esclaves. 
Les citoyens de Pompéi écrivaient autant de graffitis car ils n’avaient pas accès à des outils d’écriture abordables comme le papier. Alors, ils utilisaient les murs pour s’envoyer des messages, noter des observations, ou consigner des choses avec des mesures, comme nous le faisons sur un bout de papier, dans nos téléphones ou réseaux sociaux. 
Voici deux des graffitis les plus célèbres de Pompéi. Hélas, aucun des deux n’a survécu jusqu’à aujourd’hui, mais les dessins faits au moment de leur excavation nous permettent de voir à quoi ils ressemblèrent. Celui en haut de l’écran dit : « Ceci est un labyrinthe, le Minotaure vit ici. » Il est accompagné d’un dessin du labyrinthe de la mythologie. Ce graffiti apparaît dans la maison d’un particulier. Ce n’était pas tabou d’écrire sur les murs dans un espace personnel comme ça l’est aujourd’hui. Si vous en doutez, imaginez votre réaction si quelqu’un entrait dans votre salon et écrivait un tel message sur le mur. 
Le graffiti dans le bas montre combien les citoyens de Pompéi étaient conscients de l’invasion de graffiti sur leurs murs : « Oh, mur, je suis étonné que tu ne te sois pas encore écroulé sous le poids de tant de gribouillis ! » On retrouve le même message de multiples fois sur les murs de Pompéi. On a trouvé celui-ci dans l’amphithéâtre, l’espace où les gladiateurs combattaient. 
La plupart des graffitis de Pompéi, je l’ai mentionné, étaient grattés, mais certains furent écrits avec des matériaux précaires, comme le charbon ou la craie. Ce sont eux auxquels je m’intéresse. Ils sont presque totalement négligés par les académiques modernes en partie parce qu’ils sont peu nombreux à avoir survécu aux siècles. C’est dommage, car ces graffitis sont souvent plus enjolivés, créatifs et élégants que les graffitis gravés. C’était beaucoup plus facile de dessiner sur un mur en plâtre que de le graver. Voici un exemple de ces graffitis. Celui-ci apparaît sur une des portes de la ville. Il a probablement été fait au charbon, ou avec de la terre et il dit : « Victor avec Phyloterus, partout. » Remarquez l’élégance des lettres cursives de ce message. Regardez les grandes enjolivures des lettres V, Y et R. L’auteur ajoute une branche amusante à la droite du message pour le compléter. Juste au-dessus de ce message, il y avait un graffiti au charbon. C’est le prénom Victor, avec un V enjolivé. Et juste en dessous, un portrait, peut-être Victor en personne. On peut juste distinguer la partie droite de son visage, un œil et le nez. 
L’esthétique ancienne me fascine. Que nous dit la manière dont ce graffiti fut écrit sur la personne qui l’a écrit et ses motivations ? Pas besoin de connaître le latin pour comprendre ce graffiti-ci. C’est une inscription dans un des bains publics de la ville. Vous arrivez à le lire ? Et maintenant ? Exact ! Il était écrit à l’envers. On ignore si l’auteur l’a écrit à l’envers tout en étant debout, ou s’il a contorsionné son corps pour l’écrire à l’envers. Mais au final, cela témoigne de l’aspect ludique de nombreux graffiti romains. Avez-vous compris la signification ? Et si je fais ceci ? C’est un alphabet. C’est l’alphabet latin alternant la lecture dans les deux sens. On commence avec le A, Ensuite, le X, la dernière lettre de l’alphabet romain, et puis le B, et puis le U, l’avant-dernière lettre, et puis C, et T, antépénultième, et ainsi de suite. On obtient l’alphabet écrit à l’envers et alternant les lettres de début et de fin. Difficile de faire plus ludique. On peut aussi constater qu’un message aussi utilitaire qu’un alphabet peut être écrit avec élégance. Les hampes des C et des D sont si longues qu’elles se croisent. Écrire sur les murs ne suffit pas pour les citoyens de Pompéi ; il faut aussi que ce soit beau. 
Il est certes intéressant d’étudier ces graffitis isolément, mais on apprend beaucoup plus en les examinant dans leur contexte car on comprend alors comment ils sont en lien les uns avec les autres et les lieux où ils furent écrits. Mais pour faire ça, nous allons faire un voyage dans la ville antique. J’aurais aimé vous y emmener véritablement. Mais nous allons y aller virtuellement. Nous allons marcher dans une avenue de la Pompéi antique et trouver des graffitis qui y furent écrits et deviner ce qu’ils peuvent nous dire sur la vie dans l’Antiquité et celle au 21e siècle. 
Voici l’avenue que nous allons parcourir, Vicolo del Menandro, une petite rue du quartier résidentiel. On est à un pâté de maison de l’artère principale de la ville, entre le théâtre et l’amphithéâtre. Le long de cette avenue, on remarque beaucoup de noms. La plupart sont des noms masculins, et nous pensons qu’il y avait plus d’hommes éduqués que de femmes. Mais certains noms de femmes apparaissent aussi. On pensait que peu de femmes de l’Antiquité étaient éduquées. Toutefois, les graffitis de Pompéi esquissent quelque chose de plus complexe. 
Parmi les noms, on voit une salutation. Elle dit : « Prima transmet ses salutations à Secundus. » Prima et Secundus signifient en latin premier et deuxième. Il peut s’agir de prénoms ou de surnoms. Mais c’est un message du premier au second. Pourquoi Prima a-t-elle écrit son message sur la façade du mur en plâtre ? En partie pour que Secundus reçoive bien son message et pour s’assurer que tout Pompéi pourrait aussi le lire. C’est l’équivalent d’un tweet ou de Snapchat. Les messages sur les murs existent depuis plus de 2 000 ans. 
Attardons-nous maintenant à la manière dont Prima a écrit. Elle utilise les cursives romaines, mais on constate que c’est très différent des exemples précédents au charbon et à la craie. C’est difficile de graver un mur en plâtre. Dès lors, les formes des lettres sont simplifiées, comme les E, soulignés en rouge. Ils sont faits de deux traits verticaux. Mais Prima a néanmoins inclus un point médian, un point centré au milieu entre le premier et le deuxième mot, littéralement parlant. Car c’est ce que signifie ces deux mots en latin. Le point médian indique la fin du premier mot, et le début du deuxième mot et c’est le signe d’une écriture élégante. Juste en-dessous de ce graffiti, il y a plusieurs dessins. Nous ne les avons hélas plus, mais je les ai dessinés pour montrer à quoi ils auraient pu ressembler, en me basant sur d’autres dessins trouvés à Pompéi. Il y avait quatre sangliers, trois oiseaux, un gladiateur, un navire et une perdrix dans un poirier. Le poirier, c’est une plaisanterie. Katherine Huntley, notamment, a basé ses recherches sur la psychologie développementale pour suggérer que certains dessins furent créés par des enfants, mais d’autres, comme ceux-ci, auraient très bien pu être l’œuvre d’adultes, reproduisant en dessin des choses aperçues ou entendues. Ce que je veux dire, c’est que l’envie d’écrire sur les murs est ancienne, et je pense que l’envie de gribouiller est une caractéristique de notre humanité. 
Si on regarde en dessous de notre graffiti, on pourrait trouver la réponse de Secundus à Prima. Comme cela pourrait être des surnoms, on n’est pas totalement certains, mais c’est une possibilité. Le message dit : « Secundus aussi salue Prima partout. Je vous demande, maîtresse, de m’aimer. » 
Observons comment Secundus a écrit son message. Il n’utilise pas les cursives romaines comme Prima, et encore moins les enjolivures du graffiti dans le bain public. Il écrit son message en majuscules, histoire d’être certain que Prima, ou quiconque dans la ville, ne le ratera pas. Il accentue son message en l’entourant d’un cadre, pour mettre en relief son message et le faire paraître officiel, comme une inscription officielle. Quand on regarde la façon dont Secundus épelle ses mots, on voit qu’il omet presque tous les A, probablement parce qu’on ne le prononçait pas à l’époque. Si vous dites : « C’est bien », au lieu de : « Ce est bien », ce phénomène vous est familier. En dessous de ce message, Secundus écrit deux autres salutations. Nous n’avons pas de trace de ces messages-là. Mais l’archéologue qui les a découverts affirme qu’ils étaient écrits par la même personne, avec le même outil. Ils ressemblent probablement au premier message. Ces messages disent : « Secundus salue sa Prima, Secundus. » « Secundus salue sa Prima. » Ressentez-vous l’amour de Secundus à travers ses messages ? Il a à nouveau fait l’élision des A dans le nom de Prima, les trois fois. Sans doute parce que le A était muet. Je dis souvent à mes étudiants en latin de ne pas craindre de faire des erreurs. Après tout, les Romains aussi en faisaient. 
Pourquoi Secundus et Prima s’écrivaient-ils ces messages ? Certes, en partie pour le transmettre à l’autre. Mais je pense qu’il y a autre chose ici. En partie pour participer à l’euphorie de la découverte. Ne sommes-nous pas nombreux à avoir laissé un Post-it à l’attention de quelqu’un, ou à avoir écrit un message sur leur réseau social ? Toutes les mains devraient être levées. Bien. Vous adressez un message à l’autre, mais il y a aussi l’euphorie de sa découverte, sachant que vous abandonnez une trace que la personne trouvera plus tard. Je pense que c’est le moteur de ces messages de salutations à Pompéi. 
En continuant notre marche, on découvre d’autres traces élégantes. Ici, un message d’adieu : « Veneria, au revoir. » Le bout des lettres ressemblent à des branches. Juste en dessous, il y a un graffiti qui a laissé les chercheurs perplexes. Cela ne veut rien dire en latin. Je pense que c’était le brouillon du graffiti au-dessus. Ou quelqu’un qui a voulu reproduire l’élégance du graffiti dans une forme simplifiée, mais le résultat pâlit en comparaison. Ces deux graffiti nous montrent qu’on peut trouver de l’élégance dans certains graffitis latins. Continuons à déambuler dans la rue. On arrive devant un graffiti qui nous montre un groupe pratiquement entièrement absent de la littérature : les esclaves. Ce graffiti dit : « Amianthus, esclave de Coelius Caldus, un lavandier. » Laver le linge était un travail réputé particulièrement sale dans l’Antiquité. On utilisait notamment de l’urine pour laver le linge. Nous souhaiterions certes en connaître davantage sur la vie d’Amianthus, mais au moins, ce graffiti nous offre le nom d’un des nombreux esclaves dont les vies furent oubliées par l’Histoire. 
Nous terminons notre visite avec un dernier graffiti qui dit ceci : « Satura était ici le 3 septembre. » Qui n’a pas vu un graffiti comme celui-ci, ou celui-là en attendant le train ou aux toilettes ? Satura ne pouvait pas savoir que l'éruption qui a détruit Pompéi en l’an 79 avant J-C préserverait son graffiti et par conséquent sa mémoire, jusqu’à aujourd’hui. Ce besoin d’écrire sur les murs, de laisser une trace de son nom dans l’espace et le temps est aussi vieux que le temps. Je ne suis pas en train de vous inviter à faire des graffiti, mais j’espère que vous prendrez le temps de penser aux messages que vous voulez laisser et transmettre à la prochaine génération. 
Merci. 
(Applaudissements) 
