Il y a, sous nos pieds, un monde invisible plus varié que  toutes les forêts tropicales réunies. Associé à la vie microbienne  et aux créatures, petites et grandes, ce monde invisible du sol  est présent sur chaque continent. Mais la majorité d’entre nous  ignore presque tout de ce vaste monde. Pendant une grande partie de ma vie, je n’ai pas échappé à la règle. 
En grandissant, j’étais une enfant curieuse et aventureuse. Je passais beaucoup de temps à grimper aux arbres et à en tomber. Et je passais des heures à me salir. A l’université, j’ai dû suivre un cours pour un examen de sciences, et j’ai été stupéfaite de découvrir qu’être vraiment curieuse et aimer la boue pouvait devenir un métier digne de ce nom. Personne n’a eu besoin de me convaincre de changer de spécialisation et je suis donc devenue écologiste. 
Lors de mes études, j’ai étudié comment  la perte d’un disperseur de graines, dans ce cas, la fourmi Aphaenogaster rudis, affecte les plantes qu’il dissémine. Sur le lieu de recherche, nous avons découvert que ces fourmis changeaient d’altitude pour échapper un climat qui change vite. Mais elles abandonnaient les plantes qu’elles dispersaient. En étudiant les fourmis, je me suis tout à coup retrouvée à étudier le changement climatique. Comme les fourmis nidifient dans le sol, j’ai dû en apprendre plus sur le sol. 
Comme jeune et curieuse écologiste, je n’aurais pas pu prévoir que j’allais passer les dix années suivantes à réfléchir à l’armée invisible des microbes du sol et à la manière d’exploiter  leurs super pouvoirs pour remédier au changement climatique. 
Mais avant d’en arriver là, commençons par le commencement. Le sol est considéré  comme la peau de la Terre. Avec juste quelques mètres de profondeur, il soutient toute l’agriculture et chaque biome terrestre. Il protège nos ressources alimentaires, filtre notre eau,  améliore le système immunitaire, il est utilisé dans la création de médicaments essentiels, y compris ceux que nous n’avons pas encore découverts. Sans cette très fine épaisseur de sol et sa multitude d’organismes, nous ne mangerions pas, et l’humanité comme nous la connaissons n’existerait peut-être pas. 
Le sol, comme beaucoup de bonnes choses, prend du temps pour se développer. Il se forme sur des centaines  ou des milliers d’années, les roches se désagrègent et les plantes et les animaux se décomposent. En se formant, il emprisonne le carbone. Il y a donc des milliards de tonnes  de carbone emmagasinées dans le sol. Deux à trois fois plus que ce que l’on trouve dans l’atmosphère. Les plantes et le sol s’associent pour réaliser la transformation de carbone la plus importante sur cette planète, la photosynthèse. Les plantes absorbent  le dioxyde de carbone dans l’air, et l’associent à l’eau et l’ensoleillement pour créer des sucres, pour la croissance des plantes. Les plantes et leurs sucres se décomposent dans le sol, nourrissant ainsi les microbes. En fait, la majorité du carbone qui passe par les plantes finit dans le sol tôt ou tard. Le cycle du carbone suit son cours. Les microbes et leur carbone  finissent par se décomposer, et le carbone des microbes  colle aux particules du sol, créant ce que l’on appelle des mottes ou agrégats de sol, car le carbone microbien est collant. Quand il finit dans un agrégat de sol, il est physiquement protégé et ne se décompose pas davantage. Nous savons maintenant que la majorité du carbone séquestrée dans le sol est constituée de microbes morts, ce qu’on appelle la nécromasse. Cette nécromasse peut rester dans le sol pendant des décennies ou millénaires, surtout si le sol n’est pas travaillé. 
Mais pendant ces 12 000 dernières années, nous avons perdu des milliards  de tonnes de carbone du sol alors que les humains convertissaient les prairies et les forêts en terre agricoles et en pâturages, en construisant des routes et des villes. La principale raison de cette perte  a été l’invention de la charrue, qui, à l’époque, fut une avancée majeure, révolutionnant l’agriculture et modifiant la trajectoire de l’histoire de l’humanité. À chaque passage de la charrue, les racines des plantes et les agrégats, qui, nous le savons, sont très importants, sont cassés, exposant ainsi le carbone à la décomposition. Aujourd’hui on utilise plus d’un tiers des terres pour nourrir et habiller des milliards de gens sur cette planète. Le sol se décompose à un rythme alarmant, et avec cela, sa fertilité diminue aussi. Sans ce sol, il sera vraiment plus difficile de nourrir ce qui sera près de 10 milliards de personnes sur cette planète en 2050. Cela accentuera la pression sur une ressource en train de disparaître et franchement sous-estimée. 
Aucune machine ne peut ramener le sol. Aucune technologie ne peut faire ce que des milliers d’années d’érosion et d’activité biologique ont accompli. Mais nous pouvons améliorer le sol et y séquestrer plus de carbone avec un peu d’aide des plantes et des microbes. Reconstruire le sol va nous demander de revoir fondamentalement notre recours à la technologie et aux produits chimiques pour produire ce que le sol peut faire seul : favoriser la vie. 
Or la vie du sol est surtout microbienne. Le scientifique hollandais, Antoni van Leeuwenhoek, a observé ces petits organismes, qu’il a nommés «petites bestioles », avec son microscope il y a environ 350 ans. L’innovation rapide des équipements moléculaires et informatiques a permis d’apercevoir ce qu’ils sont et comment ils vivent dans le monde. 
La chose importante, c’est qu’il y a des milliards d’organismes dans une cuillère à café : des bactéries, des champignons, des protistes et des archées. Ces microbes sont les forces vives du cycle du carbone naturel. Ils gèrent de très importants processus dans le sol, ils absorbent la matière organique et la convertissent en des molécules complexes de carbone. Or avoir plus de carbone dans le sol est transformateur. Avec son accumulation, les champs agricoles peuvent contenir plus d’eau et de nutriments. Cette résilience accrue contribue à soutenir leur adaptation aux variations liées au changement climatique. Cette résilience signifie que les plantes peuvent croître de façon plus consistante, même quand le climat est capricieux. Le truc le plus cool, c’est qu’un sol riche en carbone sert d’amortisseur contre ce qui est un avenir climatique très incertain. Pour cela, il faut repenser entièrement notre agriculture. 
La bonne nouvelle, 
c’est qu’il existe des façons éprouvées 
pour accumuler plus de carbone dans nos sols et les reconstruire. On peut labourer moins, on peut veiller à ce qu’il y ait des racines dans les sols  toute l’année, pour nourrir les microbes et alimenter ce moteur microbien qui tourne sous nos pieds. C’est possible. 
Il y a un autre élément : la diversité est un ingrédient crucial de la recette. Chaque communauté distincte de plantes a ses propres communautés microbiennes capables de transformer et d’emmagasiner davantage de carbone. La diversité est bénéfique pour les sols et elle contribue à atténuer les effets du climat. On a autant besoin de tous les microbes, que de tous les agriculteurs et fermiers, que de toutes les solutions climatiques. 
C’est pour cela que des sols sains, riches en carbone n’ont jamais autant été nécessaires. Un autre avantage des sols riches en carbone, c’est qu’ils permettent aux agriculteurs d’avoir une exploitation plus consistante et plus durable, capable de supporter les variations liées au changement climatique. C’est un bénéfice immense pour nos agriculteurs, pour le climat et pour nous, les consommateurs des produits agricoles. Comment faire ? 
Il y a trois choses simples que nous pouvons faire. D’abord, nous devons protéger nos sols et le carbone qu’ils contiennent déjà. Ensuite, nous pouvons accumuler plus de carbone dans le sous-sol en cultivant des plantes diversifiées et adaptées au climat. Troisièmement, on peut laisser les microbes faire ce qu’ils font de mieux en les laissant en paix, en évitant de perturber le sol. Cela paraît simple, et c’est parce que, en quelque sorte, ça l’est. Il reste toutefois quelques questions sans réponse et cela signifie beaucoup d’occasions d’innover. Nous devons faire un suivi et mesurer la progression de notre climat. Nous devons développer davantage de cultures résistantes au climat, avec des racines plus profondes, qui envoient le carbone plus profondément en terre. On doit en outre réviser nos modèles économiques et notre agriculture et encourager et subventionner les pratiques agricoles qui séquestrent le carbone. Il y a plein d’occasions pour la recherche et l’innovation. C’est une bonne nouvelle pour les scientifiques. 
Mais il n’y a plus de temps à perdre. Le changement climatique, c’est maintenant, et il nous affecte tous, qu’on en soit conscient ou pas. Cela affecte tous les écosystèmes, dont l’agriculture. Les sols sont littéralement le fondement de la vie sur notre planète, la source de notre alimentation et la solution climatique qui attend d’être mise en œuvre. Alors, reconstruisons nos sols, aidons notre planète en regardant vers le sol. 
Merci. 
(Applaudissements) 
