Nous avons tous des questions qui nous empêchent de dormir. En voici deux des miennes. La première : qu’est-ce qui fait de nous des humains ? Dans un monde où les êtres humains et la technologie convergent de plus en plus, et où le pouvoir de la réalité virtuelle fait que nous pouvons incarner qui nous voulons, qu’est-ce qui fait que nous restons humain ? 
Il y a une montagne de réponses possibles. Mais l’anthropologue sociale que je suis est attachée au pouvoir humain de l’anticipation. C'est notre capacité à prévoir et se préparer à ce qui pourrait survenir. De toutes les qualités qui nous rendent humains, l’anticipation est une des plus intéressantes car elle nous permet d’imaginer et créer nos avenirs. Elle nous rend capables d’une créativité profonde. 
Ma deuxième question est : Vivons-nous dans la réalité ? Ce n’est pas mon Morpheus interne qui parle. Mais je pense à cela très sérieusement. Je réfléchis comment nous avançons, voire comment nous avons toujours agi ainsi, en vivant dans de multiples couches d’existence. Car après tout, à l’exception des simulations, la réalité n’est que les histoires que nous nous racontons sur ce que nous pensons observer autour de nous et peut être influencée par les récits des autres. Dès lors, chaque histoire que vous avez écoutée ou écouterez, dont celle que je vais vous relater maintenant, influencera votre version de la réalité. 
Quand j’avais cinq ans, j’étais obsédée par « Alice au pays des merveilles » de Lewis Carroll. J’adorais combien ce monde était à la fois impossible et réel. C’était ma réalité virtuelle de l’époque. il y a un dialogue entre Alice et la Reine Blanche où la reine affirme que quand on essaie suffisamment fort, on peut croire en tout, que ce soit possible ou pas. Devenue adulte, je pense être une personne très pragmatique, mais j’essaie de croire en six choses impossibles avant le petit-déjeuner. Et avec la puissance de la réalité virtuelle, je peux les rendre réelles. 
Hélas, en vieillissant, l’imagination s’érode et on perd cette capacité enfantine de l’émerveillement. Il y a les factures à payer, les enfants à nourrir, du travail à abattre. Il y a la monotonie des salles de réunion, des présentations PowerPoint et des vidéo-conférences. Hmmm. J’ai la chance d’avoir pu réaliser à distance une grande partie de ma carrière. C’est fabuleux pour plein de raisons. Sans la technologie disponible aujourd’hui, le travail à distance n’existerait pas. Mais notre sur-dépendance aux vidéo-conférences nuit à notre capacité d’être créatif en équipe. C’est un problème grave car la créativité n’est pas utile qu’aux artistes et aux musiciens. C’est ça qui crée l’innovation au travail. Sans créativité, on ne pourra pas résoudre les problèmes qui menacent l’humanité. 
On vous a certainement demandé d’allumer votre caméra pendant les appels vidéo afin de créer du lien plus aisément avec vos interlocuteurs. Cela semble logique en surface car personne n’aime parler à un écran vide. Mais l'université Carnegie Mellon a mené des recherches qui mettent en relief qu’allumer sa caméra pendant les appels vidéo influence notre capacité à être créatif en équipe. 
Si vous agissez comme moi pendant les appels vidéo, votre attention se disperse. On essaie de regarder les expressions faciales des autres, or elles sont le plus souvent indéchiffrables. On essaie d’écouter le propos des autres, mais en fait, on regarde son image et on vérifie qu’on n’a pas du persil entre les dents. On n’a pas le sentiment de communiquer de façon très naturelle ; c’est le cas. Pendant des millénaires, nos ancêtres humains ont évolué pour être créatifs afin de survivre, tout simplement, et l’ont fait dans un environnement en 3D. C’est ainsi que nos cerveaux sont conçus. Finalement, ce n’est que très récemment que les écrans 2D lumineux nous distraient. Or ces écrans sont conçus pour afficher des choses. Le mot « afficher » le dit bien : ils n’ont jamais été prévus pour que nous communiquions à travers eux. 
Si les conférences vidéo nous perturbent, qu’elles nuisent à notre créativité, pourquoi continuons-nous à en organiser ? Quand je pose cette question, les réponses sont souvent identiques. Les gens me disent qu’on n’a pas mieux, que c’est ce qui est le plus proche de la vraie vie. Ça m’a fait réfléchir. Les conférences vidéo sont-elles vraiment ce que la technologie d’aujourd’hui fait de mieux ? Et qu’est-ce qui rend la vraie vie aussi bonne ? Et si, au lieu d’essayer de recréer la réalité, on tentait autre chose, de mieux ? 
Une industrie qui se chiffre en milliards existe déjà pour faire exactement ça : nous transporter instantanément ailleurs et nous permettre d’être présent et créatif avec des gens venus de partout dans le monde. C’est l’industrie du jeu vidéo. De nombreux jeux vidéo jettent les fondations du métavers. On en entend beaucoup parler récemment, d’ailleurs. Je me le représente comme une version 3D expériencielle de l’Internet. Prenons un exemple. Les marques ont aujourd’hui des sites et des pages sur les réseaux sociaux. Dans le métavers, ces marques pourraient très bien avoir des espaces immersifs expérienciels que l’on peut visiter et dans lesquels on peut interagir avec leurs produits. Le métavers offre ces espaces sociaux créatifs. Vous vous inquiétez peut-être que votre enfant joue trop à Minecraft, Roblox ou Fortnite, mais souvenez-vous que ce ne sont pas que des jeux. Ils passent du temps avec leurs amis. Ils exercent des compétences cruciales comme l’empathie et le travail en équipe. Ils y créent souvent des espaces innovants. Bien davantage que nous durant notre quatrième conférence vidéo de la journée. 
La réalité virtuelle n’est certes pas synonyme du métavers, mais elle est une des technologies les plus puissantes pour accéder à ces espaces. Je suis convaincue qu’avec la puissance de la réalité virtuelle, le métavers va raviver la créativité sur le lieu du travail et nous inspirer à accomplir l’impossible. 
Mais comment ? Les trois caractéristiques centrales de la réalité virtuelle sont l’immersion, l’interaction et l’imagination. Je les appelles les « trois I magiques. » Et ce qui est super cool avec ces trois I magiques, c’est qu’ils sont aussi les trois sources principales, selon moi, de la collaboration créative. Prenons-les un par un. 
L’immersion. L’immersion, par définition, c’est la situation où nos sens sont isolés de notre environnement physique et projetés dans un environnement virtuel entièrement différent. Or la technologie évolue tellement que bientôt, on ne sera plus limité à la vue, l’ouïe et le toucher dans la RV, mais on pourra aussi goûter et sentir les odeurs. « L’Internet des sens » est arrivé. Il bouleverse complètement la manière dont nous interagissons avec autrui dans les environnements virtuels. L’immersion nous offre la coprésence. C’est la sensation d’être vraiment avec les autres. Or notre cerveau ne fait pas la distinction entre la réalité virtuelle et la réalité réelle en matière de coprésence. Ainsi, on peut être ensemble psychologiquement, même à distance. C’est cela qui permet à la créativité sociale d’émerger. 
Le deuxième I magique, c’est l’interaction. L’interaction, c’est le fait de manipuler des choses dans un environnement qui n’existe pas vraiment. Quand on conçoit des produits physiques, on les imagine en 3D, on les fabrique en 3D. Pourtant, on les visualise traditionnellement sur des écrans 2D. Mais avec la RV, on peut aussi très bien visualiser en 3D en temps réel, tout en pouvant co-créer, discuter, et manipuler les plans avec l’équipe. Le troisième I magique : l’imagination, c’est le Saint Graal pour moi. La RV nous permet de faire tout ce que l’on veut et d’être partout, peu importe que cela existe ou pas. Vous souhaitez parler avec quelqu’un dans une autre langue ? La traduction apparaît instantanément au-dessus de votre avatar. Vous souhaitez faire un brainstorming au sommet du Kilimandjaro, ou prendre vos notes sur la Lune ? Pour autant, malgré les possibilités incroyables de la VR, nos environnements virtuels restent hélas le reflet de nos environnements physiques. Il y a une raison psychologique derrière cela : un concept appelé « l’imagination structurée », c’est-à-dire qu’on se repose sur des paradigmes existants quand on crée. 
Tentons une expérience rapide. Imaginez un animal qui n’existe pas et essayez d’être aussi créatif que possible. Vous le visualisez ? Même si je vous ai demandé d’être aussi créatif que possible, l’imagination structurée me dit que la plupart auront imaginé un animal avec des sortes d’yeux et de pattes, une chose qui pourrait ressembler à ceci. Mais c’est peut-être lié à moi. Mais nous faisons pareil dans notre environnement de travail. On pense au bureau comme un bâtiment avec un toit, des chaises et des bureaux. Mais on n’a pas besoin de toit dans le métavers car il n’y pleut pas. On n’a pas besoin de chaises munies de pieds car il n’y a pas de sol. En fait, on n’a même pas besoin de chaises. Vous pensez que vous respirez de l’air maintenant ? Le problème quand on recrée des choses comme des salles de réunion, c’est que nous savons que ces espaces austères des entreprises ne favorisent pas la collaboration créative. 
Que savons-nous d’autre sur la collaboration créative ? Heureusement, nous en savons beaucoup. Nous savons que nous retirer et casser les routines quotidiennes, peut induire la pensée créative. Nous savons que du temps seul passé à la réflexion contribue à rendre l’équipe plus créative quand elle se réunit à nouveau. Quand on parle avec des psychologues des couleurs, ils nous disent que le gris n’est pas la meilleure couleur quand on veut encourager la créativité. Nous savons que la nature, l’inattendu, et même le désordre peuvent induire une pensée divergente. Alors, au moment de développer nos lieux de travail dans le métavers, on peut laisser notre imagination nous inspirer, tout en étant guidé par les recherches déjà menées. 
On me pose souvent la question de savoir si le métavers est encore loin. Mais je n’ai pas la réponse. Ou plutôt si, j’en ai une, mais ça risque d’être long. Je peux cependant affirmer deux choses. D’abord, l’utilisation de la technologie d’immersion n’est pas l’avenir de la communication au travail. C’est le présent. Les organisations, petites ou grandes, fournissent déjà des lunettes de RV à leurs employés exactement comme elles le font avec les ordinateurs, pour aider les membres des équipes à se sentir plus proches, pour nourrir la confiance et approfondir les relations. Ensuite, et c’est très important, l’impact que le métavers aura sur divers pans de nos vies sera profond. Et comme pour toute chose créée par l’humain, il aura le potentiel d’être incroyablement positif ou épouvantablement négatif. Tout comme les réseaux sociaux, dans les itérations passées de l’Internet, ont donné une voix à ceux qui n’en avait pas et ont créé des emplois qui n’existaient pas. Ils ont aussi forgé la base pour des monopoles dangereux et pour des campagnes de désinformation qui ont déstabilisé nos démocraties. Donc... Nous sommes devant une opportunité incroyable, la chance de repenser complètement le travail et notre façon de collaborer. Mais nous devons utiliser notre pouvoir humain d’anticipation pour créer un avenir que nous souhaitons voir advenir. Nous devons devenir les créateurs conscients et délibérés de notre destin. 
« Alice au pays des merveilles » symbolise la curiosité, l’imagination et le vécu de l’impossible. La réalité virtuelle nous permet de devenir Alice. Je suis venue solliciter tous les dirigeants. Mettons ces lunettes de RV et suivons le lapin blanc. Poursuivons notre curiosité dans le métavers vers des lieux impossibles, là où tout peut survenir, là où on pourra résoudre ensemble les plus grands problèmes de l’humanité. 
(Applaudissements) 
