Waouh ! Waouh, waouh, les gars ! Vous savez, j’adore les gens parce que mon travail se focalise sur eux. En fait, il s’agit de réunir les gens. Je suis un artiste, enfin, jusqu’à ce que je trouve un vrai travail, mais ici on dirait que c’est du sérieux. 
(Rires) 
Mais vous savez, j’aime aussi les murs. Je n’ignore pas qu’ils sont censés nous diviser. Mais je pense avoir trouvé un moyen d’utiliser les murs pour nous rassembler. J’ai essayé à plusieurs endroits. Ici, c’est en Israël et en Palestine, il y a 15 ans. Avec mon ami Marco, on a photographié des Israéliens et des Palestiniens de même métier et on a collé les photos dans les villes des deux régions et personne ne pouvait dire qui était qui. Ici, ce sont les favelas au Brésil. Des visages de femmes sur les murs de la communauté. 
(Applaudissements) 
Elles sont les premières cibles de violence là-bas. Voici un petit musée à Paris ; ça s’appelle Le Louvre. J’ignore si vous en avez entendu parler, mais j’ai voulu le mettre à l’honneur. Avec 400 personnes, du papier et de la colle, nous avons refait toute la place pour agrandir la pyramide par 10 fois. Ici, nous sommes à la frontière du Mexique et des États-Unis. Merci. 
(Applaudissements et encouragements) 
Kikito, le petit garçon ici, il a un an et il habitait dans une maison là-haut, à gauche sur la photo. Et je me suis demandé comment il voyait le mur à son âge. 
Chaque fois que je démarre un projet, 
je me demande si je vais pouvoir changer le monde. Pourtant, je ne sais jamais vraiment comment un projet démarre. Il y a quelques années, je préparais le petit-déjeuner et un ami, Saul, m’appelle : 
« JR, tu aimes les murs. Pourquoi tu ne fais pas un projet en prison ? 
- Tu sais, je le ferais bien mais c’est beaucoup de paperasserie, d’administration, de bureaucratie. Et on m’a déjà arrêté 15 fois. Ils ne veulent pas me voir. » 
Mais mon pote insiste : « Je sais, mais tu aimes tellement les murs. Si tu le faisais, que ferais-tu ? » 
J’ai répondu : « Ok, j’ai compris. » J’ai eu une idée. Si je veux terminer mes œufs et mes toasts avant que ça ne refroidisse, je dois me débarrasser de lui. Alors je lui ai dit que j’allais peindre toute la prison. 
Mon pote a trouvé ça formidable et il a raccroché. Je pensais ne plus entendre parler de lui pendant 20 ans. 
Mais Saul a appelé son ami Scott 
et lui dit qu’il m’a parlé et que je suis prêt à aller en prison. 
Scott trouve ça super et propose d'appeler le gouverneur. Il raccroche et c’est ce qu’il fait. 
Le gouverneur demande qui est ce JR. 
«C’est un artiste qui fait du noir et blanc. Il prend les gens en photo, il parle de leur histoire…» 
Le gouverneur n’en a jamais entendu parler. 
Scott insiste sur les fresques 
et le gouverneur l’arrête : «Attends, attends. Avant de devenir gouverneur, j’ai fait partie d’une fresque. Il y avait 1300 personnes, chacun racontait son histoire et je suis l’un d’eux. Est-ce le même artiste ? 
- Oui, oui, c’est lui. 
-Donnez-lui carte blanche pour toutes les prisons de Californie.» 
(Rires) (Applaudissements) 
Mon ami me rappelle et je vais sur Google Earth. Il y a 35 prisons et je les regarde. Je me dis que je fais des fresques en papier. Je ne peux pas travailler sans surface plane. Rien de tout cela n’est adéquat, c’est impossible. Le sol est en sable ou en herbe. Je n’arriverai à rien. Je ne connais rien aux prisons. Mais en regardant celle-ci, je demande qu’on fasse un zoom dessus. «Regardez-moi ça ! La cour au centre semble être en béton. Je pourrais travailler sur ça.» 
On me dit que c’est une prison de très haute sécurité. Elle s’appelle Tehachapi et c’est une des cinq prisons les plus violentes du pays. 
Mais mon choix est fait et le lendemain, on y est allé en avion. Une fois sur place, vous savez, ce n’est pas facile d’entrer. Il y a des clôtures électriques, des murs, et un peu plus de murs, et plein de gens qui vérifient nos papiers. J’arrive finalement dans la cour. Il y a un type en uniforme avec une veste pare-balles, armé jusqu’aux dents qui me dit : « C’est simple. Il y a des mecs dans le gymnase pour toi. Ce sont des détenus. Tu ne peux pas les approcher, ni les toucher. Tu t’assieds sur la chaise qu’on a prévue pour toi et on va cerner le gymnase.» 
Ça a l’air super convivial. J’entre dans la salle. Mais en France, on a cette habitude, j’ignore si vous l’avez, mais on serre la main des gens. Alors, je serre des mains. « Salut. Moi, c’est JR. Comment t’appelles-tu ? » J’ai fait le tour et je me suis assis. J’ai parlé avec eux. La plupart était là depuis leur adolescence. Certains même depuis l’âge de 13 ans. Je n’avais jamais rien vu de tel. Alors, je leur ai parlé de mon art, de mon idée. 
Ils m’ont demandé quel était le but de mon art. C’est une bonne question. Je ne sais pas vraiment répondre avant de commencer un projet. Alors, je leur ai expliqué mon idée et je leur ai dit qu’avant de commencer, je voulais qu’ils sachent que si certains parmi eux, en participant au projet, risquaient d’offenser leurs victimes, je n’étais pas partant. J’allais leur attirer trop d’attention. Et donc, à leur place, je ne participerais pas. 
Six ou sept types se sont levés et ont quitté la salle. Alors, j’ai commencé à prendre ces hommes en photos. C’est très simple, c’est une petite partie du processus. Je ne suis pas photographe. Mais j’utilise la photo et c’est l’occasion de les rencontrer, de leur parler. Ils ont commencé à me raconter leur histoire, où ils ont grandi, d’où ils viennent, combien d’années - certains ont passé des dizaines d’années dans cette prison. 
Après, je leur ai dit que ces photos n’étaient que le début. Ils devaient aller dans la salle suivante. J’y avais laissé un micro. Je leur ai demandé d’enregistrer leur histoire depuis le début. Je veux comprendre. Envoyez une bouteille à la mer. Je veux comprendre d’où vous venez et ce qui vous a mené à commettre ce crime qui vous a conduit en prison. Et si vous avez changé, comment et pourquoi. 
Ils y sont tous allés, certains 10 minutes, d’autres 20 ou 30. Certains pleuraient. 
Après, je suis retourné dans mon studio imprimer des pièces d’un puzzle géant. On doit les combiner ensemble. Ce n’est que du papier et de la colle. On attribue des chiffres pour les assembler et on est retourné sur place. On a réuni tout le monde dans la cour. Et on a collé. Tout le monde, de tous les gangs, de toutes les races, a participé. 
Mais il ne faut pas oublier qu’on est dans une prison à haute sécurité. Les gardiens nous disaient : « On vous aime bien avec votre papier et tous vos trucs mais on va tout compter et s’assurer que tout ce que vous avez amené, vous partez avec. Toutes les heures, on vous interrompt et on compte pour s’assurer qu’il ne manque pas de ciseaux, pas une brosse, pas un seau, n’importe quoi.» 
On a commencé à coller. J’avais prévu deux à trois jours pour tout coller, mais ces hommes étaient si motivés qu’en deux ou trois heures, c’était fait. 
Alors je leur ai dit d’aller moins vite, sinon on allait les ramener dans leurs cellules. Je suis allé demander aux gardiens de nous aider. 
Ils me dirent qu’ils m’aimaient bien mais il ne fallait pas exagérer. 
«Un instant, », j’ai dit. 
J’ai persévéré et demandé aux gardiens de nous rejoindre. 50 non et puis, un type a dit oui. «C’est cool ! Viens avec moi ! Ils vont te montrer. » Et puis, un autre gardien est venu, et un autre. C’est à ce moment que les vrais murs sont tombés. Car il n’y a pas de communication entre ces gardiens et les détenus. 
(Applaudissements) 
Devinez quoi ! C’était si grand que depuis le sol, on ne distinguait rien. On avait besoin d’un drone. Souvenez-vous, c’est une prison. On n’a pas le droit de la survoler. 
(Rires) 
Mais on lance un drone. Ces hommes n’ont jamais vu un drone de leur vie. Ils étaient plus excités par le drone que par le projet. Moi, je mourais de peur. J’espérais vraiment que le puzzle était bon sans quoi ça allait être horrible vu d’en-haut. Et voici ce qu’on voit d’en-haut. 
(Applaudissements) (Encouragements) 
Merci. 
Toute la cour recouverte de leurs visages. Et si on zoome dessus, on discerne la table de pique-nique, Cela ressemble à un trou, mais c’est un effet d’optique. On voit même les hommes marcher dessus. 
Le truc le plus fou de ce projet, c’est à cause de cette autorisation incroyable que j’avais reçue. Je suis entré là sans être fouillé. J’avais mon téléphone. Alors, j’ai filmé à l’intérieur et posté cela sur les réseaux sociaux. Ce type-là m’a montré ses tatouages le premier jour. Le soir, il appelle sa famille qui lui dit qu’elle l’a vu sur mon Instagram. « C’est incroyable, on voit ce que vous faites. » 
Il était si fier que le lendemain, il me dit : « JR, tu veux bien me montrer mon diplôme ? » 
Ils ont enfin compris l’impact d’avoir une connexion avec l’extérieur. 
Et puis ce type-ci est arrivé. Il s’appelle Kevin. En le voyant, je me suis dit : «Waouh ! » Dans ma vie, espérons, je n’aurais jamais une deuxième chance de demander à un type pourquoi il a une croix gammée sur son visage. (Rires) 
Alors, je lui ai posé la question. Il me répond : « J’avais oublié ce truc. C’est un truc de gang quand je suis entré en prison. Mais si je pouvais, je l’effacerais. » 
Je lui ai demandé si je pouvais le prendre en photo et la partager. 
Il a accepté. Vous imaginez que sur les réseaux sociaux, beaucoup de gens furent aussi scandalisés et offensés que je l’avais été. Mais beaucoup de personnes ont  trouvé ça étrange car cela ne faisait pas écho à la beauté dans son regard et à son humanité. 
Je suis retourné le voir et je lui ai dit : « Kevin, il y a ce truc, les réseaux sociaux. Tu es ici depuis trop longtemps et tu ne sais pas ce que c’est mais les gens formulent des commentaires et je vais te les lire. Tu devrais répondre à certains. » On a commencé à discuter et j’ai pris beaucoup de vidéos, lui demandant encore et encore et il répondait et approfondissait toujours plus. Et ça a démarré une chaîne de personnes qui ont voulu l’aider à effacer son tatouage. 
L’image suivante, je ne voulais pas la diffuser n’importe comment. 
A date, seuls les détenus et moi l’avons vue. On a lancé une appli, gratuite, accessible à tous, et on peut cliquer sur chaque visage et écouter son histoire autant qu’on veut. 
(Applaudissements) 
Et donc, j’ai vu comment cela se passait. Les gens me parlaient des histoires qu’ils avaient écoutées, des podcasts. Mais je voulais savoir ce que ressentaient les prisonniers, leurs impressions. 
Alors, j’ai demandé une autorisation pour retourner en prison, en disant que je cherchais une idée et qu’il me fallait aller à l’intérieur. Et donc j’y retourne pour travailler sur le mur, mais c’était un prétexte pour leur parler. « Quoi de neuf, les gars ? » 
Et ils sont un peu surpris : « Que veux-tu dire ? 
- Eh bien, j’étais à l’extérieur, je ne pouvais pas vous parler. Quel fut l’effet dans la prison ? 
- Oh, c’est simple. Moi, par exemple, ma fille ne m’a jamais rendu visite en 14 ans. Et là, elle est dans sa chambre et elle écoute mes enregistrements et elle vient me voir toutes les semaines. Demande à chacun d’entre nous ici. Ils te diront la même chose. » 
(Applaudissements) 
Ils me dirent qu’autre chose était survenu aussi. Les gardiens ont commencé à écouter leurs histoires et les traitent autrement. 
On a vu les murs tomber. Alors, j’ai laissé un souvenir dans la cour, pour faire tomber un autre mur avant de partir. On a collé les montagnes de l’autre côté des murs sur les murs et c’est encore là en fait. 
(Applaudissements) 
C’est toujours sur les murs de la prison haute sécurité. En hiver, la montagne est couverte de neige. Et du coup, on ne voit plus la différence entre la réalité et le mur. 
Kevin était toujours en prison. Je lui ai rendu visite à nouveau. Quelque chose avait changé en lui. Il aidait les autres. Il avait presque oublié son tatouage même s’il était encore là, car on ne peut pas faire effacer ses tatouages en prison. Alors, je lui ai acheté un livre. Je lui ai montré la croix gammée sur la couverture. J’ai pensé qu’il apprécierait. Ça l’a fait rire. Mais ce n’était pas une blague. L’auteur est mon ami Ars Spiegelman. Il relate l’histoire de sa famille pendant l’Holocauste. 
Ce soir-là, Kevin a lu le livre. Ça l’a vraiment ému. Il a appelé sa mère et expliqué qu’un Français lui avait apporté un livre sur l’Holocauste. 
Alors sa mère lui a dit : « Mais quel crétin tu fais. Ta famille vient de Pologne. Ils cachaient des Juifs et ils sont morts à Auschwitz parce qu’ils les protégeaient et toi, tu vas en prison et tu fais ça sur le visage ? » Ça l’a soufflé. 
Quelques jours plus tard, c’est-à-dire il y a quelques mois, il a été libéré. Comme la plupart des détenus qui ont participé au projet et qui ont été transférés dans des prisons de sécurité moindre, et un tiers fut libéré, après avoir reçu des bonnes évaluations des gardiens, après le projet. Kevin est sorti et la première chose qu’il a faite fut de monter en haut de cette montagne qu’il a observée pendant presque 17 ans, pour observer la prison où il a vécu. Et la deuxième chose, comme je le lui avais promis, on est allé ensemble chez un médecin pour effacer son tatouage. La session a commencé au laser. C’est très douloureux. Quand elle a eu terminé, le docteur lui a dit : « Il aura fallu un docteur juif pour retirer votre croix gammée. » 
(Rires) (Applaudissements) 
Le voici maintenant. 
(Rires) (Applaudissements) 
On a vraiment essayé de le faire venir ici aujourd’hui. Mais son agent de conditionnelle, un type super sympa, a dit : « JR, tu vas trop loin. Il ne va pas au Canada. Désolé, mais c’est non. » Mais il sait que je vous parle de lui. 
Je veux que l’art soit un pont qui permette aux gens de se parler. Je ne suis pas activiste, rien qu’artiste. Je ne dis pas aux gens ce qu’ils devraient penser. J’essaie de les faire réfléchir. Pour moi, l’art, c’est le processus. C’est ça qui est important. Et après tout ce grand projet et ce que je vous ai montré, ce qui les a le plus émus, c’est que je leur aie serré la main. À la fin, ils me demandaient de les serrer dans mes bras. 
Je me souviens de leur toute première question : « Quel est le but de ton art ? » L’art peut changer la donne, mais peut-il changer le monde ? Peut-il changer un homme ? Avant de répondre à cette question, réfléchissez : avez-vous changé à certains moments de votre vie ? Et si c’est le cas, pourquoi pas eux ? 
Merci. 
(Applaudissements) (Encouragements) 
Helen Walters : C’est incroyable, vous êtes incroyable. Vous revenez d’Ukraine en fait, et je voulais présenter une autre de vos œuvres. 
JR : Oui, c’est en Ukraine. La plus grande ville à l’ouest, du pays, c’est Lviv. Un de mes amis a pris cette photo à la frontière. Il me l’a envoyée et je l’ai imprimée sur 50 mètres. On l’a enroulée comme une bâche pour traverser la frontière. C’est plutôt facile d’entrer en Ukraine. On a hésité un peu mais c’est vite passé. On a fait de la route, j’ai fait des connaissances sur Instagram et elles sont venues me chercher en voiture. Des centaines de personnes se sont réunies. On voulait que les avions de Poutine sachent sur qui ils tiraient. 
(Applaudissements) 
Cette petite fille est saine et sauve. Elle quittait le pays quand on a pris cette photo. Maintenant, elle est à Varsovie et en sécurité. Depuis ce jour-là, on transporte l’image partout en Europe. Pendant les quatre jours de TED, la photo a été à Berlin, Dusseldorf et Venise ce matin. On va continuer de la faire voyager et à chaque nouvel endroit, les gens se rassemblent spontanément pour la dérouler. 
HW : C’est incroyable, JR, merci. 
JR : Merci. (Applaudissements) 
