J’étudie le travail depuis les années 80 et je n’ai jamais vu une chose telle que ce qui se passe actuellement. L’anxiété liée à la pandémie a envahi le monde entier. Aux États-Unis, plus de la moitié des employés avouent se sentir stressés pendant la journée. Le nombre de démissions atteint un niveau record, 4 millions par mois. Les gens sont en burn-out. 
En réaction à ça, un nombre croissant d’entreprises proposent la semaine de quatre jours, 32 heures de travail par semaine, mais avec un salaire équivalent à cinq jours. L’idée n’est pas neuve, mais la pandémie l’a amplifiée. Les employés comprennent que s’ils peuvent réviser la manière dont nous travaillons, ils peuvent aussi réviser le nombre de jours que nous travaillons. 
Cela semble cool, mais est-ce réaliste ? Eh bien, la réponse est oui. Contrairement aux politiques où un interlocuteur retire du bénéfice aux dépens de l’autre, la semaine de quatre jours est positive pour les employés, les entreprises et la société, et elle peut contribuer à contrer le changement climatique. 
Pensons d’abord au lieu de travail. Depuis environ 10 ans, les entreprises et les gouvernements ont testé des heures de travail réduites sans réduction salariale. Les résultats varient certes, mais la recherche montre que l’on est moins stressé, que l’on valorise mieux son emploi et que notre vie privée est meilleure. Dans la plupart des cas, nous sommes aussi productifs en quatre jours qu’en cinq. Les entreprises trouvent un autre intérêt dans un taux de rotation plus bas et une meilleure qualité des candidats. Moins de burn-out signifie moins de frais en soins de santé, moins d’erreurs, et un meilleur service. Avec mes collègues, j’étudie des essais de semaine de quatre jours aux États-Unis et en Irlande, avec des nouveaux projets en Angleterre, en Nouvelle-Zélande et en Australie prévus dès l’été 2022. Des milliers de salariés participent. 
Healthwise, une entreprise du secteur de l’éducation 
ne nous avait pas attendus. En juin 2021, les salariés démissionnaient en masse. En août, ils ont mis en place la semaine de quatre jours. Six mois plus tard, le PDG annonça que les employés se sentaient manifestement plus heureux et n’avaient jamais été aussi productifs. Le nombre de démissions et d’arrêts maladie avait diminué, les revenus augmentaient et la satisfaction des clients était absolument extraordinaire. Les employés de Healthwise peuvent consacrer leurs vendredis libres aux activités familiales, au sport ou aux tâches ménagères. Une maman de jeunes enfants affirma qu’elle se permet occasionnellement un soin de pédicure sans culpabilité. La semaine de quatre jours offre du temps pour prendre soin de soi, pour gérer le stress quotidien du racisme systémique, du sexisme et des préjugés sociaux. 
Un élément central au modèle est qu’en échange d’un jour de congé, les salariés acceptent de concentrer leur productivité sur quatre jours. Ils passent certes moins de temps au travail, mais ils ne travaillent pas nécessairement moins pour autant. La recette miracle est la réorganisation du travail qui supprime toutes les activités les moins productives. Les réunions sont en ligne de mire. Je vois que tout le monde acquiesce. La plupart des entreprises réduisent leur fréquence, leur durée et le nombre de participants. À Healthwise, on gagne du temps en envoyant un message aux collègues plutôt que de téléphoner, et cela réduit automatiquement le bavardage. Les salariés placent les tâches personnelles - aller chez le médecin - sur leur jour de congé. Et oui, la cadence de travail au bureau est plus rapide. Une personne avoue ceci : «Pour être honnête, je fais moins de pauses et je ne regarde plus Facebook, ce que je faisais avant.» Mais les gens se sont adaptés et ils préfèrent obtenir leur temps de repos en tant que jour de congé plutôt que de le prendre par petites tranches. 
Des initiatives du gouvernement arrivent aux mêmes résultats. En 2015, la ville de Reykjavik et le gouvernement d’Islande ont commencé à proposer la semaine de 36 et 35 heures. Plus de 2 500 salariés se sont inscrits. Les résultats sont remarquables. Le stress physique et mental a régressé et l’éthique de travail, la satisfaction au travail, l’équilibre entre la vie professionnelle et privée et l’énergie se sont améliorées. La productivité et la qualité du service sont restées stables, voire, se sont améliorées, et les revenus sont restés stables. Aujourd’hui, 85 % environ de tous les employés islandais sont embarqués ou éligibles à ces horaires de travail. Les gouvernements espagnols et écossais ont annoncé une phase test de la semaine de 4 jours pendant laquelle ils subventionneront pour le jour de congé. 
Une des raisons de ces réussites est qu’avec un temps de travail plus court, chaque heure devient mécaniquement plus productive. La Norvège et le Danemark, deux pays européens où la moyenne des heures de travail est la plus courte, environ 1 380 heures [par an], ont une productivité exceptionnelle. La France et l’Allemagne sont semblables. Au contraire, les pays où on travaille plus longtemps, comme le Royaume-Uni et l’Italie, ont une productivité clairement plus basse. Les États-Unis, leader historique de la productivité, auraient de meilleurs résultats le temps de travail fût-il moins long. Alors que les entreprises technologiques font partie de la majorité des entreprises ayant adopté un temps de travail réduit, on constate un changement dans le monde bancaire, les relations publiques, le marketing et le graphisme, les ONG, les biens de consommation et même les chaînes de restauration. 
Mais il est vrai aussi qu’accomplir 100 % du travail en 80 % du temps n’est pas faisable partout. La production fut accélérée il y a des décennies de cela. De nombreux professeurs ou personnels de cabine ont besoin de ralentir, pas d’intensifier leur travail. Et naturellement, le personnel soignant en première ligne de la pandémie doivent travailler moins, pas davantage. 
(Applaudissements) 
Merci à vous, membres du personnel soignant. 
Ici, un autre effort public est plein d’enseignements. En 2014, la ville de Göteborg, en Suède, a mis en place la journée de six heures pour les infirmières d’un centre. Comme prévu, leur santé et leur bien-être global se sont améliorés autant que la productivité et les soins des patients. Mais dans cet essai, ils ont aussi recruté du personnel pour les heures non couvertes. On a découvert avec stupéfaction que la baisse des congés maladie et des allocations de chômage compensait l’augmentation salariale de ces nouvelles recrues. 
Le cas suédois soulève une question plus grande et plus existentielle. Combien de temps devrions-nous consacrer au travail ? Dans de nombreux pays, le travail devient plus exigeant, pas moins. Le principe de rareté, l’idée que même les pays riches doivent se serrer la ceinture, a pris racine. Mais en fait, nous devrions nous diriger dans la direction opposée car la numérisation et l’intelligence artificielle nous offrent une chance de réduire le temps de travail. Nous sommes las de la pandémie, mais nous devrions redoubler d’efforts pour restaurer notre qualité de vie et notre tissu social, surtout dans les pays riches où nous produisons déjà en suffisance pour garantir un bon standard de vie à tous. 
Et ce chemin offre un autre avantage lié à la crise climatique. On pourrait se demander comment. Eh bien, avec la semaine de quatre jours, on prendra moins sa voiture, c’est un premier impact. Mais si on s’appuie sur la croissance de la productivité pour réduire davantage les heures de travail de quelques pourcents par an, on peut créer une dynamique de décarbonation sur le long terme. Mes recherches et d’autres montrent cela encore et encore, quel que soit le pays, l’État ou les foyers. Une raison est que lorsque les gens sont pressés par le temps, ils choisissent des moyens de transport et des activités quotidiennes plus rapides et donc plus polluants. Par contre, quand les gens obtiennent du temps, et non de l’argent, leur empreinte carbone a tendance à se réduire. Mais la raison principale est liée à la taille de l’économie. En choisissant de travailler moins, les pays choisissent de ne pas développer leur production à son maximum, et donc, ils évitent des émissions supplémentaires. Les réussites de décarbonation comme l’Allemagne et le Danemark, sont souvent liées à un travail annuel moyen plutôt bas. La France et les Pays-Bas aussi ont une empreinte et un temps de travail bas. La semaine de quatre jours est la rémunération d’un nouveau mode de vie et de travail. Et oui, nous aurons besoin du soutien de l’État pour aller au-delà des entreprises innovantes qui ont déjà vu ces avantages. Alors que le week-end de trois jours se répandra, on prendra conscience que tout le monde mérite le droit au temps libre. Et logiquement, cela nous mène au revenu de base universel. Car sans soutien financier, les personnes aux bas revenus ne pourront pas se permettre un jour de congé. 
L’avenir du travail est le sujet à la mode de nos jours, tout comme les opportunités que cela entraîne. Mais il y a plus en jeu que de simples opportunités. Nous avons une obligation. Une obligation de faire face aux défis de notre situation actuelle. La pandémie, le burn-out et la dépression, les inégalités des races et des revenus, la crise climatique. La semaine de quatre jours touche chacun de ces sujets. 
Aujourd’hui, on travaille une entreprise à la fois, Mais au point de basculement, quand cela sera devenu universel, nous aurons fait une transition du principe de rareté vers l’appréciation de la vraie richesse que nous possédons : notre ingéniosité, notre compassion et notre humanité. 
Merci. 
(Applaudissements) 
Helen Walters : Merci Juliet. J’ai une question très prosaïque. Vous évoquez un vendredi de congé. Est-ce une recommandation de prendre le même jour de congé pour tous ou bien chacun est-il libre de choisir le jour qui lui convient ? Quel est le mécanisme idéal ? 
Juliet Schor : Chaque entreprise choisit le système qui lui convient. C’est un des éléments que nous testons. Nous formons et accompagnons les entreprises avant la mise en place pour identifier s’il est possible de fermer l’activité pendant un jour. Ont-elles besoin d’un service clientèle 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 ? Cela dépend donc, et on voit toutes les options. 
HW : Merci beaucoup Juliet. 
(Applaudissements) 
