Prenez le temps de penser à votre vie sexuelle. Ne vous inquiétez pas, c’est mon travail, je pose cette question tout le temps. Je dirais que la plupart d’entre vous pensent aux plaisirs solitaires ou à l’interaction entre vous et une autre personne. Vous devez être peu nombreux à penser comment votre vie sexuelle est en lien avec les dynamiques sociétales. 
Je vais donc rembobiner mon propos et l’exposer différemment. L’inégalité salariales entre les genres au Royaume-Uni a baissé ces dernières 30 années. On a davantage de femmes dans des positions de direction qu’auparavant. Mais la route est encore longue. Le Royaume-Uni est à la 21e position mondiale en termes d’égalité des genres. Et toutes les femmes ne bénéficient pas des avancées de façon égale. Aujourd’hui, je vais évoquer l’inégalité devant l’orgasme, c’est-à-dire l’inégalité des genres du point de vue de la science sexuelle, car il s’agit d’un indicateur peu connu mais puissant des inégalités à combler. 
Le progrès, quel que soit le domaine, consiste à se libérer des normes sociales qui nous entravent. C’est particulièrement le cas en matière de sexe. Dans mon travail de psychologue clinicienne spécialisée dans le soutien aux personnes par rapport à leur vie sexuelle, j’ai constaté que nous sommes souvent inconscients combien notre sexualité est dictée par des forces extérieures à nous-mêmes, ou extérieures à nos relations sexuelles. Ce que nous devons dire, comment nous devons nous comporter, les attentes sur notre apparence, qui fait quoi et quand, ce qu’on devrait aimer. Ces scripts sont tous écrits pour nous, on les apprend par notre langue, nos pairs et les médias. 
Voyez-vous, comme moi, que des petits changements surviennent dans ces scripts ? Récemment, l’émancipation sexuelle des femmes occupe la première place sur le fil de mes réseaux sociaux, tout comme l’autonomie physique des femmes, comparé à il y a 5 ans. Et c’est formidable. Mais dans mon travail, je constate que ce changement ne s’est pas encore traduit dans la vraie vie, ou dans la chambre à coucher, il n’y a pas que la chambre à coucher mais vous l’aviez compris. 
(Rires) 
Dans mon cabinet, je rencontre plein de femmes qui me disent qu’elles se sentent émancipées comme jamais, pour occuper l’espace, pour stigmatiser la misogynie, pour avoir leur mot à dire. Mais en matière de vie sexuelle, elles ne semblent pas avoir le courage de se sentir émancipées de la même façon. Elles me disent se sentir réduites au silence, soumises, et être poussées à penser que le problème est chez elles. Elles ignorent comment faire. 
Pourquoi cela a-t-il lieu ? Eh bien, on pensait que l’orgasme féminin était une chose difficile à atteindre, parce que les femmes sont « compliquées ». C’était l’explication évidente pour laquelle, quand un homme et une femme ont une relation sexuelle ensemble, c’est plus souvent l’homme qui est satisfait. C’est un mythe très banal. Et cela nous a empêché de distinguer et remettre en question l’inégalité des genres devant le plaisir. Le mythe de l’orgasme compliqué a été remis en question par de nombreuses études sur la sexualité ces dernières décennies, et on sait maintenant que quand on se masturbe, il n’y a pas de différence dans le taux d’orgasme ou dans le temps pour l’atteindre entre les genres, ce qui bouleverse l’idée que l’orgasme féminin est plus complexe ou prend plus de temps. Mais cette science de la sexualité et le fait que seule une minorité de femmes jouissent avec une pénétration vaginale sans stimulation du clitoris, sont finalement peu connues. Et cela laisse les femmes penser qu’elles sont le problème, qu’elles ont besoin de trop de temps, ou de quelque chose d’inhabituel pour venir. Alors qu’en fait, elles sont tout à fait normales. Se sentir anormale conduit à simuler, et simuler donne au partenaire une mauvaise idée sur les besoins du corps des femmes. Dès lors, la prochaine partenaire qui essaie de communiquer ses vœux ou ses besoins à son amant lui paraît difficile ou exigeante. Par conséquent, la recherche nous dit que les hommes surestiment de façon consistante le nombre d’orgasmes de leur partenaire pendant leurs relations sexuelles. Et ils sous-estiment souvent la fréquence de simulation des femmes. C’est pour cette raison que certaines femmes décrivent les relations sexuelles comme écouter sa chanson favorite mais avec quelqu’un qui éteint la radio avant le meilleur morceau. 
(Rires) 
Pourquoi est-ce important ? D’abord, il faut savoir que l’orgasme n’est pas l’alpha et l’oméga d’une relation agréable et que nous ne devrions pas le penser. Une relation sexuelle réussie apporte de la connexion, libère du stress, permet l’expression de soi, l’intimité et l’amusement. L’orgasme n’est qu’une gratification de la sexualité parmi les autres qui nous conduisent à nous sentir bien et qui font que les humains en redemandent. Or que se passe-t-il si le plaisir d’un groupe est constamment privilégié par rapport au plaisir de l’autre groupe ? Qu’est-ce que cela dit de nous en tant que société ? 
J’ai évoqué le fait que les personnes de tous genres ont des orgasmes à des taux semblables quand elles sont seules. Ce taux est de 95% du temps. L’inégalité d’orgasme se réfère aux données de la science de la sexualité qui nous montrent la variation des chances d’atteindre un orgasme quand on a une relation sexuelle avec une autre personne. Le plus grand écart concerne les relations entre une femme et un homme. La chance des femmes d’avoir un orgasme chute de 95% possible en solitaire à 65% avec un partenaire régulier. La différence est encore plus grande dans des relations non sérieuses ou d’un soir entre partenaires hétéros, et dans ce cas, l’orgasme de la femme est encore plus lointain. Ce qui est fondamental, c’est que l’orgasme masculin avec une femme reste autour de 85 ou 95%, qu’il s’agisse d’une partenaire régulière, de sexe libertin ou de sexe en solitaire. On ne constate pas d’écart aussi grand quand des personnes LGBTQ+ ont des relations sexuelles. Par exemple, des relations sexuelles entre femmes peuvent s’attendre à un taux d’orgasme légèrement inférieur que quand elles se masturbent. 
Ces données sont essentielles car elles pointent du doigt le genre comme responsable des inégalités dans l’atteinte de l’orgasme. Ce n’est pas l’anatomie, ou la capacité de ressentir du plaisir, mais bien la priorité sur le plaisir d’un des partenaires qui influence. En tant que société, nous n’adhérons pas encore à l’idée que le plaisir sexuel de la femme est aussi important que celui de l’homme. On aime certes bien d’atteindre l’orgasme seulement si cela n’entrave pas le plaisir de l’homme en cours de route. 
L’écart d’orgasme est modulé par un mélange complexe de facteurs. D’abord, savoir ce qui est normal. Et ressentir que c’est notre corps qui a tort. Tomber dans le piège que nos orgasmes sont compliqués, même en sachant que ce n’est pas le cas quand on est en solitaire. Deuxièmement, on inculque aux femmes de privilégier les besoins d’autrui et d’être courtoise afin de ne pas blesser les sentiments ou l’ego de l’autre. Enfin, le simple fait que le patriarcat s’exprime dans la façon dont l’homme et la femme ont des relations sexuelles ensemble. Les mécanismes physiques des scripts sexuels consacrant la sexualité pénis-vagin comme « vrai sexe » sur toute autre forme de sexe sont mieux adaptés à l’anatomie masculine. C’est pour ça qu’on ne constate pas d’écart d’orgasme aussi important quand des femmes dont l’amour avec des femmes et cela nous apprend quelque chose. Oublions ces scripts et ayons des relations sexuelles plus proches de ce que nous avons quand nous sommes en solitaire. 
Que faire alors ? Cessons de simuler. Je sais que c’est une pratique répandue. Et qu’on est toutes très bonnes à ça. 
(Rires) 
Je sais que cela provient de ce sentiment de ne pas sentir normale, de vouloir communiquer quelque chose, ou de vouloir protéger les sentiments de l’autre. Mais simuler ne fait que renforcer le script patriarcal et signifie que nos besoins seront encore moins satisfaits à l’avenir. On constate aussi comment l’inégalité s’exprime dans la chambre à coucher. Acceptez-vous que vos besoins soient mis de côté pour privilégier ceux de l’autre ? Cela est-il en harmonie avec vos valeurs sur l’égalité et d’autres pans de votre vie ? C’est très bien d’être motivé par autre chose que l’orgasme pendant les relations sexuelles. Mais cela doit rester votre choix, et non pas être un plafond de verre sexuel fondé sur le genre. 
Et c’est bien d’être présent l’un pour l’autre. Si plus de femmes se sentaient capables d’assumer leur plaisir et les besoins de leur corps, cela ouvrirait le chemin vers un bénéfice collectif pour les femmes. Car la prochaine femme qui parlera ouvertement de ses besoins ne sera plus aussi facilement traitée de compliquée ou inhabituelle. Cela transformera le fil narratif. Cela rétablira l’équilibre. 
Mais ce chemin ne doit pas être parcouru uniquement par les femmes. Les hommes aussi doivent s’engager en croyant les femmes quand elles expriment leurs besoins. Ces femmes ne sont pas des cas rares comme vous le pensez. Elles sont la voix du changement. Les hommes peuvent aussi s’engager en comprenant que la capacité des femmes au plaisir est égale à la leur et en promouvant sincèrement une sexualité qui se focalise sur le plaisir mutuel, même si cela signifie sacrifier le sien, ou une position de privilège plus confortable de temps en temps. 
Lançons cette révolution. Après tout, qui sait quel impact l’égalité des genres dans l’intimité peut avoir sur le reste de la société ? 
Merci. 
(Applaudissements) 
