Je suis ravie d’être parmi vous ce soir. Je m’appelle Katherine Maher, et j’ai été, jusqu’il y a peu, le PDG de la fondation Wikimedia, l’organisation qui gère Wikipedia. 
Mon mandat coïncide avec une époque vraiment étrange pour l’information. La crise mondiale des intox et de la désinformation fait que notre mouvement de la connaissance libre d’accès fut vraiment isolé. Simultanément, on a constaté la désintégration de la confiance dans l’appareil public vis-à-vis de nombreuses institutions civiles critiques. Et la raison de cet effondrement de la confiance dans les sciences publiques ou la presse libre indépendante, voire l’idée même de démocratie, c’est que les gens partout dans le monde sont de plus en plus sceptiques sur la capacité de ces institutions à réagir face aux défis posés par l’avenir et les besoins changeants. Pour autant, durant cette période, la confiance vis-à-vis de Wikipedia a grandi. Cela nous a beaucoup surpris, comme tout le monde. Alors, je me suis demandé ce qui fait que cette organisation, cette expérience radicale de l’ouverture, de l’auto-gouvernance, de l’amateurisme et du bénévolat, est radicalement différente du reste. J’en suis venue à penser que, de multiples façons, tout ce qui rendait Wikipedia improbable, est précisément ce qui l’a préparé à s’adapter à notre monde en transformation, et en a fait un espace que les gens aiment et auquel ils font confiance. 
Un de ces éléments, naturellement, est que Wikipedia est édité par des bénévoles uniquement, des gens ordinaires de partout dans le monde. Toutes les décisions concernant le contenu de l’encyclopédie et des politiques d’organisation sont prises de manière transparente et ouverte. Par conséquent, Wikipedia peut continuer d’évoluer avec le monde qui lui aussi change, intégrer des idées et perspectives nouvelles. 
Mais, selon moi, un des éléments les plus critiques et très important à mes yeux, est que ce modèle nous pousse à travailler ensemble, à délibérer et discuter afin que le produit final devienne ce qui nous semble le plus raisonnable et juste. 
Cela est assez simple pour certains contenus, comme des articles sur des animaux ayant un diplôme frauduleux... 
(Rires) 
C’est un vrai article sur Wikipedia. Mais il y a les sujets complexes, des sujets où nous aurons tendance à ne pas être d’accord, la politique ou la religion, par exemple. 
Eh bien, en fait, non seulement le modèle de Wikipedia fonctionne bien, mais il fonctionne très bien. Car dans nos vies usuelles, ces controverses éclatent dans nos conversations quand il y a un désaccord sur les faits réels. Or les personnes qui écrivent ces articles ne sont pas focalisés sur la vérité, mais sur autre chose, et c’est le mieux que nous puissions connaître aujourd’hui. Après avoir travaillé sept ans avec toutes ces personnes brillantes, j’ai compris qu’ils tiennent quelque chose de puissant. Dans nos désaccords les plus épineux, chercher la vérité et tenter de convaincre autrui de cette vérité pourrait ne pas être la bonne manière de faire. En fait, notre vénération pour la vérité pourrait être une distraction qui nous empêche de trouver un terrain d’entente et de progresser dans notre action. 
Certes, cela ne signifie pas que la vérité n’existe pas, ni qu’elle n’est pas importante. La recherche de la vérité nous a manifestement conduits à réaliser et découvrir de grandes choses, Mais... si je vous invitais à songer sérieusement à ceci, nous serions sans doute tous d’accord sur le fait qu’une part des raisons pour lesquelles nous avons de si bons récits sur ce que signifie être humain dans toutes les cultures, c’est parce que nous reconnaissons qu’il y a différentes sortes de vérités. Et fort de cette idée, je suis persuadée qu’il existe une vérité pour vous et probablement aussi pour votre voisin, mais qu’elles pourraient ne pas être identiques. C’est la conséquence du fait que, chez de nombreuses personnes, la vérité est le fruit de la fusion que nous réalisons entre les faits et nos croyances sur le monde. Nous forgeons donc tous des vérités différentes basées sur des éléments tels que notre origine, notre éducation ou la perception d’autrui à notre sujet. Certes, vous et votre voisin - sans doute une personne très raisonnable, il en a l’air en tout cas, je suis certaine que c’est le cas. 
(Rit) 
Vous pourriez donc vous réunir et trouver un terrain d’entente commun. Mais si une troisième personne s’associe à votre discussion, ou une quatrième, une cinquième. Que se passe-t-il quand on élargit encore ce cercle à l’échelle de nos 7,8 milliards d’humains ? La réalité, c’est que nous constituons un monde vaste et diversifié. Alors, quand on cherche à utiliser nos vérités personnelles dans des débats qui requièrent une prise de décision collective sur des sujets cruciaux, on a vite un problème. Car la prise de décision collective, ce genre de choses que nous souhaitons dans nos sociétés démocratiques et ouvertes, exige que nous trouvions une compréhension commune sur le fond d’un problème et sur les hypothèses possibles pour le résoudre. Mais si on se fonde sur nos vérités personnelles, on finit par débattre de valeurs et d’identités. Car, souvenez-vous, nos vérités émanent de nos origines intimes. Ensuite, on finit par se fixer sur ce qui nous divise au lieu de se fixer sur ce qui nous met d’accord. Cela nous mène à débattre de la vérité de sorte que nous nous focalisons sur nos croyances et non sur ce qu’il est possible de savoir. C’est une définition qui est profondément clivante et nocive. 
Prenons le peu d’actions urgentes prises en faveur du climat. Nous connaissons depuis très longtemps les impacts négatifs du carbone émis par l’homme dans l’atmosphère. Mais... les implications des données remettent en question notre identité, notre industrie et nos communautés de sorte que cela nous a conduits à résister, voire à désinformer, et le débat qui résulte sur les faits relatifs au changement climatique, a entravé toute action spécifique et concrète de notre part susceptible de minimiser les dommages causés par la montée du niveau des mers, les vagues de chaleur et de froid de plus en plus létales et les ouragans. 
Ces menaces sont urgentes et nous devons trouver de meilleurs moyens de partager notre compréhension. Heureusement, j’ai vu à Wikipedia comment nous pouvons organiser des débats féconds fondés sur la coopération autour de désaccords et de la prise de décision sans utiliser une seule vérité partagée comme toile de fond. Cette approche généreuse et accommodante propose une manière prosaïque de désamorcer tout ça en se fixant sur un élément un peu moins stressant : le meilleur que nous puissions savoir maintenant. 
Et la bonne nouvelle, c’est que nous pouvons savoir beaucoup. On a de l’information de haute qualité, des faits et des données qui nous permettent de faire des choses telles que tracer la migration des espèces en danger ou la diffusion d’une pandémie dans le monde. Ce sont des outils très utiles à notre disposition mais qui seuls, ne peuvent pas changer les opinions ou faire se rapprocher des visions disparates. Comment faire ? Il suffit de cesser de se focaliser sur une vérité clé pour trouver le plus petit dénominateur commun de vérité viable, c’est-à-dire une vérité suffisamment juste suffisamment longtemps pour être suffisamment utile à un nombre suffisant de personnes. Cela signifie mettre de côté nos systèmes de croyances principaux et cesser d’être si exigeant avec la perfection. Cette idée du plus petit dénominateur commun de vérité est empreinte d’indulgence - c’est ce que je préfère dans cette idée. La reconnaissance de notre humanité brouillonne. La reconnaissance du besoin d’espace pour l’incertitude, les biais et les désaccords durant notre quête de réponse. 
Donc... Vous ignorez sans doute que Wikipedia prend comme facteur d’entrée le fait que nous avons tous des biais. C’est la raison pour laquelle on n’est pas censé rédiger d’article sur soi-même. Car personne ne peut vraiment estimer objectivement sa propre intelligence ou l’ampleur de son extraordinaireté. 
(Rires) 
J’en étais sûre. Mais quand on est forcé de défendre ses biais, de creuser les données et les citations et vraiment s’engager, et lutter avec un défi intellectuel issu de la rencontre avec les biais des autres, nos horizons peuvent s’élargir et l’on peut acquérir une compréhension nouvelle et meilleure du monde. 
Comment ça marche ? En 2019, des chercheurs a publié une étude sur la façon dont les auteurs de Wikipedia traitent des sujets les plus difficiles et controversés. Ils ont découvert que le système fonctionne plutôt bien. Voici quelques-uns des meilleurs articles publiés sur Wikipedia. Et de nombreux sont rédigés par des personnes qui ne sont pas d’accord entre elles. Ils ont aussi trouvé quelque chose d’intéressant : plus ces contributeurs polarisés s’engagent dans un débat, plus leurs contributions deviennent équilibrées et productives. Cela signifie que Wikipedia pourrait bien être un des seuls espaces sur Internet où les désaccords nous rendent plus prônes à agréer. 
D’instinct, je sais que cela est correct car je suis le témoin de ce que peut accomplir une friction constructive, comment les erreurs et le débat peuvent engager les gens dans une discussion. On ne reste pas les bras croisés quand on n’est pas d’accord, car s’engager dans le débat offre une chance de modeler les archives publiques. Avec ce processus, on peut affûter ses idées, les améliorer, les rendre plus aisément compréhensibles. Ainsi, les graines de nos désaccords peuvent se transformer en racines de notre mission commune. 
Tout ceci est très bien, mais qu’est-ce que ça signifie et comment l’appliquer dans d’autres organisations, institutions et systèmes auxquels nous appartenons afin d’augmenter la confiance, diminuer l’effet de polarisation et peut-être parvenir à agir un peu ? Je viens d’évoquer les frictions constructives, celles du genre qui améliorent nos idées. C’est possible grâce à plusieurs choses : évidemment, des règles claires et des normes communautaires fortes. Des règles claires nous permettent de nous engager sur le fond plutôt que de débattre sur l’identité de l’auteur. Ces règles ne sont pas défendues par un gardien du temple. Elles sont maintenues et défendues par toute la communauté. Ainsi, nous partageons tous le même sens de responsabilité pour réussir. 
L’autre élément important, est qu’il est essentiel que les décisions ne soient pas prises uniquement par ceux qui sont présents. Il faut montrer de la détermination pour rassembler toutes les voix. Au début de Wikipedia, la majorité des auteurs étaient des hommes blancs occidentaux. Cela a conduit à des biais et écarts importants dans les types d’articles écrits et l’orientation du contenu. On a reconnu ça et nourri l’intention de défaire certains de ces systèmes qui excluaient activement des personnes pour reconstruire avec persévérance afin que plus de personnes se sentent les bienvenues dans le débat. Par conséquent, on a un meilleur reflet des connaissances dans le monde. 
L’élément suivant concerne l’interdépendance. La manière dont le système fonctionne fait que c’est impossible de travailler seul. Pour qu’une contribution demeure, elle doit obtenir l’accord des alter ego contributeurs. C’est un mécanisme puissant pour faire travailler les gens ensemble. 
L’idée suivante est le partage du pouvoir. Tous ces débats ont comme fruit 350 éditions par minute sur Wikipedia. En clair, aucune personne seule ne peut tout faire toute seule. Il faut lâcher le pouvoir. Il faut le déléguer à d’autres. Il faut avoir confiance dans leur capacité à gérer leurs domaines d’expertise et centres d’intérêt. En agissant ainsi, on conquiert l’engagement et le sens des responsabilités pour réussir le projet. Cela nécessite aussi de l’humilité car on se trompe de temps en temps. Mais se tromper de temps en temps vaut la peine car on est juste la plupart du temps. 
Et quand on parle du temps. On développe une relation à l’urgence très différente. Tout dans notre monde doit aller vite. Mais aller vite a contribué à endommager beaucoup de choses. Notre confiance, d’abord. Cela a sapé notre confiance dans de nombreux systèmes de gouvernance, peut-être même dans notre foi dans la démocratie. En ralentissant un peu, en réintroduisant le débat, en écoutant avec sincérité, en débattant avec respect, en consultant largement, en réfléchissant aux décisions complexes avec candeur, on peut véritablement construire un système résilient. Mais le plus important, c’est qu’on peut développer la confiance, cette qualité qui semble tant nous faire défaut aujourd’hui. Or nous avons besoin de cette confiance mutuelle pour faire front à l’incertitude et nous engager dans des actions courageuses. 
Je vous invite donc aujourd’hui à remiser vos vérités personnelles un petit instant et de saisir ainsi l’opportunité de vous mettre dans la peau d’autrui. Il s’agit de conquérir le processus de frictions positives menant à un accord commun avec quelqu’un dont vous ne partagez pas les vues, ou que vous n’appréciez pas. Avec le dosage suffisant de règles, pas plus, et un peu de temps, je suis convaincue, que vous pouvez y parvenir. Nous pourrions même nous apercevoir, que les choses les plus importantes que nous accomplissons sont celles que nous accomplissons ensemble. 
Merci. 
(Applaudissements) 
