Avant d’avoir l’honneur d’être compositeur à Broadway, ce qui m’a par ailleurs ouvert la porte de la télévision et du cinéma, comme tout le monde, j’ai grandi en nourrissant un rêve. Avant de vous dévoiler quel était ce rêve, promettez-moi de ne pas rire. 
(Rires) 
Vous rirez ? Promis ? Bien. Quand j’étais petit, je voulais devenir... un super-héros. 
Je voulais devenir ce que je lisais avec tant de ferveur dans les pages de mes livres Marvel et mes B.D. Je traînais dans la cité avec mon demi-frère Johnny, et nous imaginions nos propres récits, on les écrivait et on les dessinait. Je dois admettre que des années avant Miles Morales, nous avons créé le premier Spiderman noir. 
(Rires) 
Deux, même ! Que dire ? On venait du Queens. 
(Rires) 
Nous savons bien qu’il y a toujours un moment dans la vie d’un super-héros où il comprend qu’il a des super-pouvoirs. Les miens me furent révélés par mon ennemi juré, mon professeur d’anglais en 4e, 
(Rires) 
quand il assigna à la classe le devoir de rédiger un poème. Ce qui survint après ça allait changer le cours de ma vie à tout jamais. Car quand j’ai rendu mon poème, il était si bon, que mon professeur pensa que je l’avais plagié. Il me demanda comment je connaissais tous ces dispositifs rhétoriques dont j’ignorais qu’ils portaient des noms ! Car jusqu’à ce moment-là, ma dyslexie faisait que l’anglais et la rédaction étaient ma kryptonite. Je n’avais pas conscience que toutes ces années passées à consommer de la musique et de la culture hip-hop m’avaient appris à utiliser des techniques littéraires. 
Quand Tupac dit : « Peinture parfaite, je peins une peinture parfaite », J’allais découvrir que c’est une allitération. Hum. J’avais envie d’essayer. « Des politiciens pompeux pressent les peoples pour progresser vers Dieu. » Hum. 
À cet instant précis, je venais de révéler une nouvelle force. 
« Debout, devant les panneaux plantés dans le peuplement poubelle. Graduellement, géographiquement, on grapha des graffiti sur le granit des murs. Mobilisés dans notre rage de la réaction antiraciste qui... » OK, vous avez compris. 
(Applaudissements) 
Merci. 
J’allais aussi vite découvrir ce qu’est une métaphore. Une comparaison, un double-sens, une onomatopée, rime continue, rime moyenne, etc. Je me sentais devenir plus fort avec chaque mot et phrase que je réunissais. Quelques années plus tard, au lycée, j’allais découvrir le monde de la poésie slam. Je venais d’être viré de mon équipe de basket, alors, j’avais plein de temps libre dont je n’avais jamais pu jouir. Alors, j’ai transposé mon énergie combative du terrain à la scène. 
C’était longtemps avant d’aller à l’université et d’étudier Tchekhov, Meisner, William Shakespeare et August Wilson. Mais à l’époque, j’étudiais des petits rois du rap underground comme Loaded Lux et Mook, et des prophètes qui s’auto-appelaient Def Poets. Ces hommes, ils me ressemblaient et parlaient comme moi. Ils avaient l’accent de mon quartier. Ils avaient l’accent de la maison. 
Alors, comme ces poètes, Lemon Andersen et Black Ice, j’ai commencé à regarder les gens autrement. Les histoires naissaient et sortaient de mon esprit simplement en observant mon monde quotidien. Aujourd’hui, je suis capable de faire un super-héros de l’ouvrier le plus normal, le plus banal, le plus classe moyenne. 
Je me souviens qu’il y avait toujours ce type à un carrefour racontant des histoires et des souvenirs. On en connaît tous un. Toutes ses histoires commençaient par : « J’étais bon avant. » 
(Rires) 
Les gens l’ignoraient le plus souvent. Mais moi, je voyais plus qu’une personne dont le rêve avait été ajourné. Je voyais une personne devenir vivante dans ces histoires. Je savais qu’il était davantage que ces rêves. Qu’il l’ait su... ou pas. 
Avant, j’étais bon. 
Aussi bon que les fadeway de Jordan. Sur le terrain, les étoiles s’alignaient, le monde s’arrêtait, la gravité disparaissait et je sautais plus haut. L’angle de ma forme n’est rien de moins que le dessin de l’homme idéal de Vinci. Les gars, que j’étais bon. 
Je n’étais pas rapide, mais j’étais vif. Ma défense était ardente et mon aide était précise. J’étais choisi à mon berceau, j’écartais des murs comme Moïse. 
Visionnaire, je pouvais envisager la position d’un joueur avant qu’il n’y pense, c’est la condition. Mon manque d’allure était légendaire, pour les découvreurs de talent, hors-pairs. Mon crossover met mon adversaire sur pause et est la cause dans le public de : Oh ! Ouais, j’étais bon. 
Je bloquais les tirs, jamais las, quand c’était mon tour, en tirant, je deviens une chose non humaine. Mais qui aurait pu savoir que ma ruine viendrait d’un type jaloux, il m’a visé. Alors, quand j’ai entendu claquer mon genou, le silence est tombé. Je suis devenu sourd aux cris du public, de mon équipe. Mes années consacrées au sport s’érodèrent avec mon rêve. Couché sur le terrain, quatre minutes à jouer, quatrième quart-temps. Pas d’eau, le maillot en eau, la balle du regret fond sur lui. Inutile de demander pourquoi, c’est mon jeu. Sans manche, impossible de tricher. La défaite est amère. 
Mais j’étais bon. Aussi bon que les fadeway de Jordan. Sur le terrain, les étoiles s’alignaient, le monde s’arrêtait, la gravité disparaissait et je sautais plus haut. Ouais, j’étais bon. 
(Applaudissements) 
Je me suis trouvé une passion dans mon obsession des mots et leur sonorité. J’ai commencé à absorber et porter attention aux façons de parler, quand les gens parlaient dans le train que j’empruntais. Je suis tombé amoureux du jazz car j’ai remarqué que le style que j’étais en train de me créer contenait des éléments d’improvisation comme en jazz. Gil Scott-Heron, Miles Davis, Thelonious. J’ai aussi découvert des nouveaux poètes que je ne connaissais pas. C’est à ce moment que j’ai découvert Langston Hughes et Jean Toomer. 
Comme dans tout récit, tout le monde nourrit un amour particulier. Le mien fut Nikki Giovanni. Je suis littéralement tombé amoureux d’elle. 
J’avais découvert un ange de descendance afrocentrique, seule. Et qu’est-ce qu’elle est belle. Certains moments sont précieux. Voire l’âme d’une personne, c’est voir le paradis. Si c’est vrai, alors, je suis au paradis. Elle peignait le ciel de ses doigts, comme pour dessiner les étoiles. Le monde était silencieux alors que j’écoutais la musique interne faite des battements de mon cœur. 
Je l’ai suivie et j’ai touché son épaule comme le vent. Elle m’a regardé comme une image familière issue de ses rêves. Elle est l’assonance parfaite dans le volume de lignes parfait. 
(Rires) 
Son regard semblait perdu et j’ai voulu lui apprendre à aimer ce qu’elle voit. J’ai reconstruit son personnage comme une mosaïque d’images. Elle est dans mon esprit comme un graffiti sur ceux d’une cathédrale de ce ghetto appelé appartement. Je me suis assis à ses côtés. J’ai pris mon chevalet de Lune, et ma palette de nuages. Et j’ai ajouté des étoiles à son chef-d’œuvre. J’ai rencontré un ange de descendance afrocentrique qui évoque Aphrodite et je me suis demandé quel serait son élixir aphrodisiaque. 
(Rires) 
Elle était seule. Maintenant, je l’accompagne. Et elle est... si... belle. 
(Applaudissements) 
Des années se sont écoulées. Hélas, j’ai commencé à perdre mes amis à cause de la violence et de la prison. C’était dur de ne pas ressentir une sorte de remords du survivant. Alors... Cela me tenait éveillé la nuit de penser comment les honorer. J’ai compris que je pouvais les honorer en racontant mes histoires, et surtout, en relatant les leurs aussi. Afin qu’ils puissent vivre sur et à la page. Pour toujours. 
Je viens d’un lieu où les maisons sont grosses et où il y a des conjoints. Non, je viens d’un lieu où les mères célibataires voyagent deux heures pour travailler en jupe fourreau et en joli chemisier. Je viens d’un lieu où les mecs sont assis devant la taverne et essaient de rester calme. Je viens d’un lieu où il y a des escrocs et des démons. Les flics sont là, parfois invisibles. 
Je viens d’un lieu où les garçons élèvent les garçons, les hommes sont absents et les mères sont jeunes. Alors, comment espérez-vous que cela puisse se passer pour nous ? Admirer les escrocs est notre lot. On nous a dit que nos récompenses sont faites de jupons. 
Dans le quartier, on tord les doigts, la rhétorique réplique, les tirs résonnent chez les orphelins. Derrières les cercueils, des gens en T-shirt, beaucoup trop de cercueils, car on nous dit d’agir sans regret, à représenter son clan. On lance des signaux, on n’est même pas sourd. Parent de la mort, notre vie est aussi longue que le verset : « Jésus pleura. » 
Voilà pourquoi j’ai hâte du jour où ma peau ne sera plus nouvelle, où nos récits ne seront plus synonymes de pauvreté. Car c’est dur de gérer avec modestie, quand on doit gérer la dichotomie de l’identité. Avouons quand même que je suis humain, moi aussi. Quand l’ADN prouve que je suis profondément en toi. On a construit des pyramides pour admirer une jolie vue. On a créé des statues au nez large, représentant la simple vérité. Imaginez alors quelqu’un affirmer que ce n’est pas toi. Ceux qui ont créé ces grandes choses sont pourtant plus légers que toi. Mais comment, quand tu as découvert les tombes, les cheveux de maman étaient tressés dans les racines. 
La vérité, ai vous voulez vraiment aider mes jeunes frères, cessons de faire des écoles qui ressemblent à des prisons. Cessons de décider combien de prisons construire du haut de tes résultats en lecture. Les points, mauvaise cause. Donne un ballon à un enfant noir et admire-le marquer des points. Donne un bon rythme à un enfant noir et fais-le tourner. Donne une grosse chaîne à un enfant noir car il adore la loi. La foule hurle car il est inlassable. Observez aussi le peuple noir être perturbé car un ou deux enfants noirs apparaissent dans Forbes. Un album supérieur selon Source. Mais agissez selon vos biais et jugez. Envoyez l’enfant noir en prison, nourrissez-le bien ; c’est un Maure. Il est enfermé, qui va le manquer ? 
Il est en colère, il en veut plus. Il crie de tous ses poumons, sa voix est rauque. Car il se souvient du jour où il jouait au polo avec un homme à cheval. Mais bien sûr, ce n’est pas la faute de l’enfant noir. Il regarde fixement, le regard dur. 
Son Dieu ne lui ressemble pas mais on l’oblige à l’appeler Seigneur. Les garçons noirs se battent dans la cour sous le regard des gardes, Ali et Foreman, comme toujours, avec leur mâchoire brisée. La société lui brise les ailes, mais lui demande de s’envoler. Un autre garçon noir est mort, dans l’ignorance de tous. 
Une autre mère noire pleure dans la rue, les émotions à vif. Et elle prie le même Dieu : « Pourquoi, Seigneur, as-tu repris mon petit garçon noir ? Il avait tant à donner, mais maintenant, ce n’est plus qu’un autre jeune garçon noir mort. » 
Je viens d’un lieu où les garçons élèvent les garçons, où il n’y a pas d’homme et où les mères sont jeunes. Alors, je prie pour le garçon noir. 
(Applaudissements) 
Vous voyez, ce petit garçon dyslexique, qui a passé la moitié de son éducation dans l’éducation spéciale et des classes de remédiation, qui a toujours eu du mal en anglais et en écriture, a finalement trouvé sa voie pour apprendre et a pu s’envoler. Ce même petit garçon a réussi à Broadway, à atteindre le sommet de l’écriture. 
En relatant des histoires et en étant authentique, je suis devenu le super-héros que je voulais devenir, enfant. 
Merci. 
(Applaudissements) 
