Les bâtiments ne sont pas ce qu’ils semblent être. Ce ne sont pas de simples structures inertes où vivre et travailler. Ils sont reliés au système énergétique. Cela fait des bâtiments un élément essentiel dans nos efforts pour décarboner notre monde. 
Je vous propose de changer notre mode de pensée au sujet du rôle de la construction dans le système énergétique et comment ils peuvent se transformer pour nous rapprocher de nos objectifs climatiques. 
Laissez-moi d’abord vous emmener là où j’ai grandi, dans cet immeuble d’une ville moyenne en Russie. Il m’a toujours paru comme un grand bloc de béton, comme tant d’autres. Ce genre de bâtiments est très fréquent en Europe et en Asie centrale. C’est un héritage de l’époque soviétique. Ils étaient construits vite pour abriter autant de personnes que possible, sans trop de considération pour leur design, confort et consommation énergétique. C’est le cas de trop nombreuses constructions dans le monde. Des logements quelconques, des bureaux cubiques, construits vite et à moindre coût, tous reliés au réseau énergétique. 
Je vis à Paris maintenant. Les bâtiments sont certes beaucoup plus élégants, mais du point de vue énergétique, ils sont similaires. Une forte consommation d’énergie, la dépendance aux combustibles fossiles, de grands coûts d’énergie, qui montent en flèche à cause de la crise énergétique actuelle. 
À Paris, je travaille auprès de l’Agence internationale de l’Énergie. Nous conseillons les gouvernements dans le monde sur l’énergie. Et pour cela, nous nous basons sur beaucoup de données. Or nos données montrent qu’à l’échelle mondiale, la construction est responsable d’un tiers de la consommation totale énergétique et des émissions de CO2 liées à l’énergie et sa consommation. 
En Europe, par exemple, 90% des bâtiments existants seront encore utilisés en 2050. On construit aussi beaucoup de nouveaux bâtiments. Selon nos données, la surface construite dans le monde devrait augmenter de 75% d’ici 2050. Cela équivaut à ajouter une surface égale à celle de Paris chaque semaine pendant les 30 prochaines années. Si cette augmentation a lieu avec la même consommation qu’aujourd’hui, cela suffira à compromettre notre capacité à atteindre nos objectifs climatiques. 
Heureusement, il y a des solutions pour réduire les émissions directes des bâtiments de plus de 95% d’ici 2050. Pour y arriver, nous avons besoin de trois choses : l’efficacité, l’électrification et la décarbonation. 
On doit commencer par l’efficacité. Dans la construction, on devrait l’améliorer de deux façons. D’abord, en améliorant l’efficacité énergétique de l’enveloppe du bâtiment avec de meilleurs matériaux, des solutions architecturales, des murs, un toit et un sous-sol isolants, des doubles-vitrages. Deuxièmement, en améliorant l’efficacité énergétique des machines et équipements utilisés dans le bâtiment - la climatisation, le chauffage, l’eau chaude, les lumières, la cuisine, le travail et les plaisirs. 
Mais comme on dit, il faut un village pour l’efficacité énergétique. De nombreuses forces et intérêts interagissent pendant la construction et la rénovation. Les promoteurs, les propriétaires, les régulateurs, les architectes, les fournisseurs de technologies, et le marché qui exerce une pression sur les prix. Tout cela doit être aligné. Et cela commence avec un mandat gouvernemental imposant l’efficacité énergétique à travers la réglementation, mettant en place les bonnes incitations et les bons outils pour s’informer. Développer un code énergétique, des standards et étiquetages pour les équipements et les bâtiments font partie des instruments les plus efficaces à notre disposition - quand ils sont appliqués correctement et en association avec d’autres mécanismes d’encouragement. L’efficacité énergétique dépend aussi de nous, le consommateur. Nos choix, les bâtiments où nous décidons de vivre, les équipements que nous achetons, et l’usage que nous en faisons à la maison et au bureau. 
Quel est le résultat quand on améliore l’efficacité énergétique ? Des économies substantielles d’énergie, une réduction des émissions de CO2, des factures d’énergie moins élevées et une amélioration du confort, de la productivité et de la santé des personnes qui vivent dans ces bâtiments. 
La deuxième chose dont nous avons besoin : 
une transition massive vers l’électrification. Je veux naturellement dire une électricité verte et décarbonée, produite par le solaire, l’éolien et d’autres sources pauvres en carbone. En Europe, par exemple, plus de 40% des foyers se chauffe et cuisine avec le gaz naturel. Ça devient encore plus complexe quand on sait que 40% du gaz consommé en Europe provient de Russie. Il y a certes un impératif climatique, mais aussi un impératif géopolitique et de sécurité énergétique puissant pour électrifier et décarboner nos constructions et les rendre aussi efficaces que possible. Il ne suffira pas de remplacer les gazoducs par des lignes électriques pour nous approvisionner en énergie. 
Ceci me ramène à mon premier point. Nous devons penser à la construction autrement. Non pas comme des super boîtes en béton, comme je le faisais auparavant, mais comme de potentiels acteurs actifs dans le système énergétique. Comment rendre le bâtiment actif ? En installant des technologies efficaces et bas carbone, des panneaux solaires, par exemple, ou des pompes à chaleur, des batteries, et en utilisant des outils intelligents et numériques. Ce sont là toutes des technologies dont nous disposons déjà, et dont, le plus souvent, le coût est en train de diminuer. 
Permettez-moi de vous présenter un terme peu utilisé : « prosommateur ». Dans ce cas, le bâtiment est non seulement un consommateur d’énergie, mais il devient prosommateur, consommateur et producteur d’énergie. La plupart des constructions peuvent produire une partie de leur énergie. Dans de nombreux cas, elles peuvent en produire plus. De tels constructions existent déjà dans le monde. En Suisse, par exemple, il y a même une maison unifamiliale qui produit 800% de l’énergie consommée par le foyer. 
Toutefois, la route est encore longue avant que cela devienne fréquent. Hormis les défis liés à l’amélioration de l’efficacité énergétique et à l’installation de technologies à bas carbone, il y a un autre obstacle : nos réseaux électriques, nos réseaux, furent conçus pour fonctionner avec de grandes sources d’énergie centralisées : les centrales électriques. Et leur architecture n’a pas vraiment évolué durant le siècle précédent. Dès lors, augmenter la décentralisation, la distribution de centrales de génération de plus petite échelle, surtout des sources renouvelables variables comme le solaire ou l’éolien, met les réseaux actuels sous pression. C’est un réel défi par rapport à leur stabilité. 
Nous devons en fait repenser complètement l’architecture de nos réseaux électriques. Les réseaux intelligents peuvent communiquer avec les bâtiments grâce aux algorithmes, aux systèmes de réglage intelligents, et, par exemple, envoyer un signal à un équipement connecté, disons le chauffage, pour interrompre temporairement ou réduire la consommation d’énergie, ou, si possible, fonctionner à un moment où l’électricité est plus disponible, plus propre, moins chère. Ceci peut vraiment améliorer la robustesse du réseau électrique et prévenir les coupures d’électricité par exemple, de plus en plus courantes, et conduire à rémunérer les consommateurs. Les propriétaires de véhicules électriques chargent leur véhicule pendant de longues périodes, pourraient, avec un système intelligent, définir le meilleur moment pour recharger, sur la base des données issues du réseau. On fait des économies et on contribue à entretenir le réseau électrique. Mais ce n’est que le début. Les véhicules électriques ne sont que des batteries sur des roues. Dès lors, la voiture peut devenir un moyen d’emmagasiner l’énergie et la distribuer dans le foyer ou sur le réseau quand cela est nécessaire. Un bâtiment aussi peut certes servir de batterie, mais il doit d’abord et avant tout être efficace. On peut potentiellement être rémunéré pour mettre à disposition ses capacités de stockage afin que le système électrique conserve l’électricité renouvelable quand elle est en surabondance, notamment quand il fait très ensoleillé ou venteux, mais que la demande n’est pas suffisante pour la consommer en totalité. C’est une forme de Airbnb, mais pour l’électricité. 
Imaginez un avenir avec vraiment beaucoup de bâtiments, panneaux solaires, véhicules électriques, batteries et d’autres équipements décentralisés, qui retirent l’électricité du réseau et la réinjectent. Manifestement, il faudra trouver un moyen de gérer ces données efficacement et en temps réel, s’assurer que les équipements interagissent ensemble et soient capables de communiquer avec le réseau pour optimiser l’offre et la demande d’électricité pour le système dans sa globalité. Des centrales électriques virtuelles, les plates-formes numériques intelligentes peuvent faire ça. Elles peuvent agréger la consommation et la production d’électricité de multiples sources décentralisées, utiliser les capacités locales de stockage, et gérer des interactions complexes. Les centrales électriques virtuelles peuvent aussi favoriser l’échange d’électricité renouvelable pair-à-pair. Imaginez que l’électricité que vous avez produite, avec vos panneaux solaires par exemple, mais dont vous n’avez pas besoin pour le moment, puisse être revendue par vous à un autre bâtiment qui en a le besoin, via une plate-forme en ligne. Un tel projet est en place depuis plusieurs années dans un quartier de Bangkok. Il démontre les bénéfices de ce principe aux consommateurs, au réseau et au monde. 
De tels projets ont lieu aussi dans d’autres pays. Mais pour passer à l’échelle, on doit transformer en profondeur cadres réglementaires et architecture du marché de l’électricité. On doit rendre nos bâtiments plus efficaces, faire de nos réseaux des gestionnaires agiles des sources d’énergie décentralisées. C’est une transformation profonde. C’est comme passer la télévision avec une seule chaîne à un nouveau monde connecté où tout le monde peut produire et partager son propre contenu. 
Souvenez-vous de ce bâtiment où j’ai grandi. Cela pourrait vous surprendre, mais pendant l’hiver, il faisait souvent trop chaud dans l’appartement, même quand il faisait -30 °C à l’extérieur. C’est parce que le chauffage central était très inefficace et on ne pouvait pas le moduler, ni rien faire. Et voici notre solution. On devait ouvrir les fenêtres pour avoir de l’air frais et avoir plus de confort. 
Dans mon appartement actuel de Paris, j’ai des petits boîtiers intelligents reliés aux radiateurs qui les allument ou éteignent automatiquement pour conserver une température agréable, et ce en réduisant ma facture énergétique et permettant au réseau d’être flexible. Je peux aussi les contrôler depuis mon smartphone. Ce sont des technologies que nous avons tous. Maintenant, il nous faut les politiques, les investissements, la volonté - et une nouvelle façon de concevoir la construction, non plus comme de simples utilisateurs passifs d’énergie, mais comme des acteurs dans le système électrique. Des bâtiments capables de consommer et produire efficacement de l’énergie, d’interagir avec un réseau intelligent et de réagir à ses signaux, nous offrant la flexibilité et la possibilité de nous rapprocher de nos objectifs climatiques. 
Merci. 
(Applaudissements) 
