Leo Lanna : « L’Amazonie est le centre du monde ». C’est une citation de la journaliste brésilienne Eliane Brum et j’y crois profondément. Aujourd’hui, nous allons vous y emmener. Un voyage à travers un univers exotique. C’est le cœur de notre planète, là où l’essentiel de la biodiversité prospère avec une infinité d’organismes excentriques et mystérieux qui attendent d’être découverts. Mais voici la surprise : nous allons vous emmener dans la forêt tropicale amazonienne de nuit. Lvcas Fiat : Quand la nuit tombe, la forêt tropicale prend une nouvelle dimension dans laquelle émerge une réalité spectaculaire et éphémère. C’est quand l’obscurité s’abat que ce royaume en péril se remplit d’une vie qui dépasse notre imagination. Avec Leo, nous sommes seuls sur le sentier d’une réserve nationale. Il fait nuit noire. Dans le silence total, on entend le chant des grenouilles arboricoles et les bruits de pas des tapirs. Les feuilles et les branches au sol craquent sous nos pieds. Il fait chaud et humide, les étoiles scintillantes nous observent à travers l’épaisse canopée. Une fois nos lampes torches allumées, la vie est tout autour de nous. 
LL : Chaque nuit, dès que la forêt est plongée dans l’obscurité, un nouveau monde grouillant de vie apparaît. Des animaux fantastiques pourtant bien réels, particulièrement vivants et menacés. Des boas, des kinkajous, des opossums, des tarentules, des salamandres et des papillons. La chance de les voir peut ne se présenter qu’une seule fois, car chaque nuit la vie de la forêt, ancienne et infinie, évolue. Je suis un scientifique et Lvcas est un artiste. Nous avons travaillé ensemble pendant six ans. Nos expéditions nous emmènent, nos partenaires et nous, dans la nature. De ce monde étrange des forêts tropicales, nous voulons vous présenter la créature dont nous sommes tombés amoureux : la mante religieuse. Silencieuse et inodore. Puissante et patiente. Elle est notre guide pour ce voyage à travers l’obscurité. 
LF : Pourquoi la mante religieuse ? (Rires) Parce qu’elle nous fascine avec ses yeux énormes, ses pattes en forme de pincettes et sa démarche hypnotisante. Beaucoup ont peur des insectes. Nous en avions peur aussi. Mais après avoir appris davantage sur ces petits êtres majestueux, notre peur est devenue une passion. Rechercher la mante religieuse est devenue une porte d’entrée vers un labyrinthe merveilleux où chaque recoin offre quelque chose de nouveau à découvrir et à s’inspirer. 
Voici des portraits d’une variété de mantes religieuses, toutes issues de la forêt tropicale brésilienne. Laquelle vous ressemble le plus ? 
(Rires) 
Elles pourraient toutes jouer un rôle dans un roman de science-fiction : « Les visages des habitants d’une planète exotique ». Sauf que ces créatures vivent sur la même planète que nous. Il existe plus de 2 500 espèces de mantes religieuses dont 10 % se trouvent au Brésil, le pays le plus riche en biodiversité au monde. Nous estimons qu’au moins 300 autres espèces restent encore à découvrir. 
LL : Dans leur petit monde, ce sont des prédateurs féroces qui traquent tout ce qu’elles peuvent : des moustiques aux cigales en passant, même si c’est rare, par des vertébrés comme des grenouilles et des oiseaux. Elles peuvent tout manger, des mouches tendres aux scarabées à ailes dures. Elles peuvent même manger et digérer des chenilles venimeuses sans problème. L’année dernière, nous avons diffusé le premier cas connu d’une mante se nourrissant de sève. Une mante végétarienne ? 
Les ballades dans ce monde étrange font surgir plus de questions que de réponses. D’ailleurs, leur corps ne contient pas de venin. C’est grâce à la force de leurs pattes à épines, les ravisseuses, et à leur rapidité qu’elles attrapent leur proie. Leur vue, très précise, perçoit avec précision le relief grâce à un système de vision 3D, unique dans le règne animal, qui réagit aux mouvements. Leurs yeux se synchronisent ou s’adaptent à la lumière en changeant de couleur selon qu’il fasse jour ou nuit. La qualité de leur vision nocturne est encore en doute, même si elles se déplacent activement dans l’obscurité. 
LF : Elles sont, pour la plupart, expertes du camouflage, un art ancien très utile dans les habitats naturels. Ce mâle coloré disparaît dans les champs herbeux où il habite. Est-ce que vous voyez une mante religieuse sur ces photos ? Oui ? Non ? En fait, sur ces photos, il n’y a que des mantes. La première ressemble à une feuille séchée, la deuxième à une branche et la troisième à du lichen. Leurs formes s’apparentent à celles des feuilles, des mousses, des branches et à tout ce qui y ressemble. C’est incroyable la façon dont l’évolution a conduit ces prédateurs à se fondre dans leur environnement naturel. Si elles se sentent menacées, elles peuvent faire le mort ou exhiber des couleurs comme un paon. Tout ça avec un corps extrêmement léger. Les gros mâles comme celui-ci mesurent huit centimètres et peuvent peser seulement un gramme. Il y en a même des plus petits. Elles subissent aussi des changements permanents tout aussi impressionnants. Comme les autres insectes, elles grandissent grâce à des mues en changeant de peau, et une fois adultes, en développant des ailes en fonction de leur espèce. 
LL : Depuis le tout début, il y a six ans, de « Projecto Mantis », nous nous sommes occupés de chaque mante collectée pour les recherches. Elles vivent à la maison avec nous. Nos proches les voient comme des animaux de compagnie. Ce protocole particulier, qui ne les tue pas, nous fait comprendre leurs cycles de vie et leur comportement, mais surtout, il les met en contact avec notre entourage. Nous avons plus de 40 mantes chez nous dont certaines vivront jusqu’à deux ans. 
Nous venons de découvrir une nouvelle espèce cette année. Cette petite mante verte, au corps translucide, nous fascine car elle n’a été trouvée que dans nos pièges lumineux, non mortels, qui attirent les mâles ailés. Nous pensons qu’elle vit très haut dans la canopée, hors de notre vue. Malgré les progrès de la technologie qui permettent à l’homme d’explorer les abysses, l’espace et maintenant le métavers, nous manquons encore d’outils performants pour la recherche et l’étude des couches supérieures de l’Amazonie, juste là où les scientifiques s’attendent à trouver la plus grande biodiversité de la forêt tropicale. Pour notre dernière expédition, des essais ont été faits avec des drones la nuit, sans résultats. Aujourd’hui, la science se sert de la créativité de la technologie et nous cherchons des idées pour aller explorer l’inaccessible cime des arbres et en apprendre davantage sur les mantes dans la nature. 
LF : Plus on regarde de près, plus la complexité qui se dévoile est fabuleuse, par exemple dans cette rangée d’ailes de mantes religieuses. Il y a la mante dragon brésilienne, la mante fleur et la mante licorne. Bien sûr, la forêt tropicale n’est pas qu’un endroit merveilleux et fantastique. « Et si on a peur dans le noir ? », vous dites-vous peut-être. Tous les explorateurs vont diront la même chose : « Dehors, entourés de toutes sortes de créatures, la seule chose à craindre, c’est l’homme. » De retour à la maison, notre crainte, c’est de constater à notre prochaine visite dans la forêt qu’elle a été encore plus détruite. 
LL : Les forêts tropicales sont des écosystèmes fragiles et menacés qui sont essentiels à l’équilibre de la planète. La majorité de sa vie reste encore à découvrir. Depuis le début de cette conférence, nous avons perdu environ quinze hectares de forêt tropicale amazonienne au Brésil à cause de la déforestation. Ça correspond à plus de 20 terrains de foot. Toutes les dix minutes, de nombreuses mantes disparaissent. Peu importe la magie de l’obscurité, lorsqu’elle s’abattra ce soir sur l’Amazonie, ces espaces seront vides. Une tristesse silencieuse de laquelle très peu seront informés. Nous découvrons des espèces qui risquent de disparaître dans le futur. Nous commençons tout juste à les étudier. Nous partageons nos découvertes afin d’augmenter leurs chances de survie. 
En octobre dernier, nous étions en expédition financée par National Geographic, « L’Amazonie de l’aube au crépuscule ». L’équipe de scientifiques et de journalistes était formidable et motivée à trouver d’autres façons d’explorer la nuit. Ici, pour la première fois, vous allez voir ce qui se passe en exposant une mante religieuse à de la lumière ultraviolette pure. 
LF : Cette lumière est reflétée dans des couleurs que nous n’aurions pas pu imaginer, même en rêve. Un bleu éclatant pour certaines espèces, un orange doux et chaleureux pour d’autres, et une palette de couleurs complète pour cette jolie mante à capuchon. Ces couleurs sont réelles, la technologie nous permet de les observer à l’œil nu. Une fluorescence visible et magique. Même la mante feuille morte étincelait tel un feu liquide. Aussi, pour notre plus grand plaisir, la jungle reflétait des couleurs inimaginables. Qu’essayent-elles de transmettre ? Quels sont les secrets qui nous échappent ? 
Une fois de plus, la forêt tropicale nous prouve que nous en savons peu sur sa beauté. Même après des centaines d’heures de virées nocturnes, nos expéditions dans la zootopie de la forêt sont pleines de merveilles. Nous espérons que ces découvertes marqueront le début d’une nouvelle ère où la science, les arts et la technologie s’épanouiront à nouveau au bénéfice de la nature. L’ère de l’exploration sur Terre est loin d’être terminée. Elle commence tout juste dans les nuits de la forêt tropicale. 
LL et LF : Merci. 
(Applaudissements et acclamations) 
