Lorsque nous pensons au changement climatique et à la pollution, nous pensons généralement aux oiseaux englués dans du pétrole, aux plates-formes de forage de gaz dans l’Arctique ou aux fumées noires au-dessus des centrales à charbon. Nous ne pensons jamais aux banques, aux assurances et aux investisseurs. Pourtant, nous devrions. Car l’argent est la force derrière l’extraction des combustibles fossiles et la destruction de l’environnement. 
Le secteur le plus polluant de la planète n'est pas celui des combustibles fossiles. C'est la finance. 
Certes on lit que les banques investissent de plus en plus dans des projets verts, et oui, elles financent des projets verts, mais tout en finançant des nouveaux projets polluants liés au pétrole, au charbon et au gaz. Cela fait une dizaine d’années que j’étudie les chiffres, et ce n’est toujours qu’une goutte d’eau verte dans l’océan de la pollution. J’ai commencé à militer pour la protection de l’environnement et les droits de l’Homme lorsque j’étais à l’université. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu des financiers me dire : « Désolé, nous avons besoin du charbon. » Parfois, ils ajoutent : « Nous pouvons le rendre propre. » Mais la plupart du temps, c’était : « C’est impossible. On ne peut rien y faire. » 
Plutôt que de me décourager, cela m’a donné la force de leur prouver qu’ils avaient tort. Mais comment quelqu’un comme moi, avec un petit groupe, peut-il affronter les grandes banques et les assurances ? Eh bien, nous commençons par faire des demandes intelligentes. Ensuite, nous incitons à l'action. Et enfin, nous ajoutons une cuillerée de chantage que j'aime à considérer comme un coup de pouce amical. 
(Rires) 
Quand on essaye de résoudre des problèmes mondiaux, on risque de vouloir trop de choses à la fois. La fin de la pauvreté, un monde en paix, une planète saine. Mais comment escalader une montagne impossible à gravir, un pas après l'autre ? La chose la plus importante est de suivre la démarche SMART. S, M, A, R, T. Quelque chose qui est spécifique, mesurable, atteignable, réaliste et temporellement défini. Quelque chose que vous pouvez réaliser en fonction des ressources dont vous disposez, de votre cible et de l'équilibre des forces entre vous et votre cible. Pas quelque chose qui nécessite plus de 12 à 18 mois pour être réalisé, car vous perdriez votre dynamique. La victoire fait vendre, pas la défaite. Il ne faut pas non plus que votre objectif soit trop facile, car si c’est le cas, il ne changera probablement rien au système. Et nous voulons que le système change. Vous voulez donc que votre objectif soit disruptif et transformateur pour vous rapprocher de votre objectif final. 
Au cours des 10 dernières années, mon objectif a toujours été la fin du financement de tous les combustibles fossiles. Mais en 2013, l’idée même que les banques puissent rejeter systématiquement un secteur entier de l'économie apparaissait comme folle et n’était pas un sujet de discussion. Donc, à cette époque, un objectif intelligent était de convaincre une banque de se retirer d'un projet. Il ne m’a pas fallu longtemps pour tomber sur l’un des projets les plus fous : une énorme mine de charbon qui allait engendrer huit autres projets et détruire la Grande Barrière de Corail, un site classé par l’UNESCO. Il s’agissait du projet Alpha Coal en Australie, soutenue par la banque française Société Générale. Notre premier objectif SMART était de faire sortir cette banque de ce projet, et nous avons réussi après une année de campagne acharnée. Aujourd’hui - 
(Applaudissements) 
Aujourd’hui, le charbon de cette mine est toujours dans le sol. 
Ensuite, nous sommes passés à notre deuxième objectif : faire que les banques françaises s’engagent à ne financer aucun des projets situés dans la même zone qu’Alpha Coal. 
Et nous avons réussi. Nous sommes passés à notre 3e objectif : faire qu’elles s’engagent à ne financer aucune nouvelle mine de charbon, aucune nouvelle centrale à charbon dans le monde. Nous avons fait une, deux, trois, quatre banques, jusqu’à ce que nous les convainquions toutes - le quatrième plus grand secteur bancaire au monde - de rejeter tout financement de projet dans le secteur du charbon. 
(Applaudissements) 
Nous continuerons jusqu’à atteindre notre objectif final : amener les institutions financières françaises, les banques, et les assurances, les investisseurs, AXA et Amundi, à se retirer entièrement du secteur du charbon. Refuser les projets, mais aussi ne plus financer les entreprises qui exploitent du charbon. Cet objectif semblait totalement impossible il y a quelques années, et pourtant c'est en train de se produire. Aujourd’hui, 6 000 milliards de dollars d’actifs gérés par les institutions financières françaises sont couverts par une politique de sortie du charbon. 
Il est utile de se mettre à la place de la personne que l'on veut convaincre. Ma vie serait plus facile si mon travail consistait à convaincre chaque banquier de la nécessité morale d'arrêter de financer les combustibles fossiles. Mais ce n'est pas mon travail. Le mien  consiste à m’assurer qu’ils arrêtent, quelles que soient les raisons. En tant que militants, notre première responsabilité est de penser à qui il faut convaincre, quel type d’arguments il est susceptible d’entendre le mieux. Les banquiers, les assureurs, ne vivent pas dans une bulle. Ils ont vu les incendies et les inondations de ces derniers mois, et comme beaucoup ici, la plupart s’inquiètent pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Mais le monde est dirigé par les chiffres, gouverné par un système qui exige des profits. 
Donc, quand je rencontre ceux qui décident des investissements, je ne leur hurle pas : « Notre planète brûle » - ce qui est le cas - mais je leur dis : « Avez-vous pensé à votre profil de risque à long terme ? Le projet que votre client est en train de développer pourrait être obligé de fermer à cause d’une nouvelle réglementation verte ou parce qu’une alternative écologique est devenue moins chère. Non seulement vous pourriez ne pas en tirer profit, mais vous pourriez même y perdre de l’argent. » 
Les banquiers et les institutions financières réalisent peu à peu que cette question du climat est un sujet dont ils doivent se préoccuper. S’ils ne le font pas, le changement climatique s'occupera d'eux. 
(Applaudissements) 
Pourtant, même l'argument du risque financier ne fait pas toujours mouche. Mais il reste un argument qui est plus fort que tous les autres : le risque réputationnel. Les institutions financières dépensent des millions pour paraître aussi vertes que possible, et elles ne veulent pas que ces dépenses en relations publiques soit gaspillées. Construire sa réputation prend des années, mais on peut la perdre en une semaine. Nous pouvons utiliser cela à notre avantage. Si vous ne faites pas ce qu'il faut et que votre financement sale est révélé, vous risquez de perdre des clients, des employés, les nouveaux talents. D'où viendra votre prochaine génération d'employés si les gens ont honte de travailler pour vous ? 
Un jour, j’ai écrit un rapport sur l’hypocrisie d’une banque française. Cette banque avait cessé de financer les mines de charbon et affirmait que c’était pour des raisons climatiques. Mais elle soutenait la construction de nouvelles centrales à charbon. Quelle hypocrisie, n'est-ce pas ? J’ai donc rédigé le rapport, mais je ne l’ai pas publié immédiatement. Au lieu de cela, je l’ai envoyé à la banque en lui laissant le choix : soit je jetais le rapport, soit je l’envoyais à la presse, en fonction de la décision de la banque de satisfaire mes exigences dans un délai précis : cesser de financer des centrales à charbon en plus des mines de charbon. 
(Rires et applaudissements) 
Ce n’est pas du chantage, ni un piège, juste un coup de pouce amical. Si je peux aider... tant que la banque est prête à considérer mes demandes et à faire un essai. 
(Rires et applaudissements) 
Nous aidons en fournissant des informations et des données, parfois meilleures que les entreprises du secteur. Nous ne sommes pas là pour pleurer et critiquer. Lorsque les choses vont dans la bonne direction, nous le soutenons totalement. Et lorsque, enfin, des institutions financières s'engagent publiquement à se retirer d'un secteur polluant, nous nous réjouissons. 
En moins de dix ans, 25 institutions financières ont arrêté définitivement de financer le charbon. En 2017, AXA a été la première assurance à ne plus assurer de projets de charbon et à cesser d’investir dans les sociétés développant des centrales à charbon. En 2019, le Crédit agricole est devenu la première banque mondiale à adopter une politique totale de sortie du charbon. Étape par étape, nous gravissons cette montagne infranchissable, et cela fonctionne. Aujourd’hui, les entreprises du charbon ont du mal à obtenir le financement et la couverture nécessaires à leurs activités. Aujourd'hui, le petit groupe de personnes est devenu une foule beaucoup plus grande, et ces personnes s'attaquent aux institutions financières européennes, américaines et asiatiques. Il ne s’agit plus seulement du charbon, mais aussi du pétrole et du gaz. Pour décarboner la finance, pour résoudre les problèmes climatiques, il ne suffit pas de voter avec son portefeuille et de transférer son argent dans une banque éthique. Il s'agit de rejoindre ces personnes et de défiler devant les portes des grandes banques et des assurances pour exiger l'impossible. 
Merci. 
(Applaudissements) 
