Je vais vous parler des limaces de mer et d’énergie solaire. Je suis zoologiste, spécialisé dans les invertébrés, des animaux qui ont la caractéristique de ne pas avoir de colonne vertébrale. Il s’agit de la plupart des animaux sur la planète. Ce sont notamment les insectes, les palourdes, les éponges de mer ou les vers de terre. Et plein d’autres animaux incroyables que nous n’aurons pas le loisir d’évoquer aujourd’hui. 
Sur Terre, la plupart de l’énergie biologique provient du Soleil. Le processus qui convertit la lumière du Soleil en énergie biologique s’appelle la photosynthèse. On est tous familier de ce phénomène ; c’est ce que les plantes font. Toute notre alimentation provient fondamentalement de la photosynthèse, quand on mange des plantes, ou quand on mange des animaux qui mangent des plantes. C’est de là que provient toute l’énergie des animaux. 
Or un petit nombre d’animaux sont parvenus à sauter une étape et à faire la photosynthèse eux-mêmes. Ils sont capables de capter l’énergie du Soleil et de la convertir en énergie biologique. Comme les plantes, grâce à la lumière, ils absorbent le dioxyde de carbone et le transforment en sucre et oxygène. 
Le meilleur exemple, et le plus connu, ce sont les coraux. Les photos à l’écran montrent des coraux de la mer Rouge en Égypte et un récif à Cuba. J’ai pris toutes les photos que je vous montre aujourd’hui. Je mentionne le lieu dans le bas des photos issues du terrain, si l’information vous intéresse. Les photos issues du labo ne sont pas étiquetées ainsi - elles sont entourées d’un cadre noir. Les coraux peuvent faire la photosynthèse grâce à un partenariat privilégié, une symbiose qu’ils ont développée avec une algue unicellulaire appelée zooxanthelle. L’algue vit à l’intérieur des cellules du corail, capte la lumière et fournit du sucre à son hôte. On a donc des animaux de photosynthèse. 
C’est inhabituel, mais en fait, on trouve cela couramment dans les coraux et les espèces cousines. Cela arrive aussi chez un certain nombre d’animaux. On voit cela dans les éponges de mer, dans les vers plats et d’autres animaux de la famille des coraux, comme les anémones de mer et les méduses. 
Voici une méduse à l’envers. C’est un organisme qui, exactement comme nos coraux, ont des zooxanthelles dans leur corps et peuvent faire la photosynthèse. Cet animal vit dans des mangroves peu profondes, partout dans le monde. Ils restent dans le fond et captent la lumière. J’en ai gardé quelques-uns dans mon labo pour enseigner. Il ne faut même pas les nourrir. Je leur donne un peu de lumière issue des aquariums et j’ai gardé certains jusqu’à deux ans. pour mes cours de zoologie des invertébrés. 
J’aime beaucoup les méduses, même si les coraux sont plus connus. Les méduses ont ceci de cool qu’on peut leur prendre un tentacule et l’observer au microscope. Cela nous permet de voir le processus. Ceci est une micrographie, une photo d’une vue microscopique de zooxanthelles d’un tentacule d’une méduse Cassiopée. J’ai fait cela dans mon labo de Tampa. Les petites sphères rousses et dorées que nous voyons, ce sont les cellules des algues. On constate une concentration dense. Elles sont très nombreuses. Ces animaux sont donc capables de faire la photosynthèse ainsi. C’est remarquable que des animaux ne se comportent pas comme des animaux. La méduse peut se nourrir, et elle le fait dans la nature. Mais elle peut aussi obtenir presque toute son énergie du Soleil. C’est fantastique. 
J’étudie principalement un groupe d’organismes appelés mollusques. Ce ne sont pas des animaux inconnus pour tout le monde, ne serait-ce de par leur carapace ou parce qu’on les mange. Cela inclut des animaux comme les escargots ou les palourdes. Mais aussi le poulpe, le calmar, et d’autres animaux étranges que nous ne pourrons pas évoquer. Ils forment un groupe fantastique et diversifié. C’est le deuxième groupe d’animaux le plus diversifié sur notre planète après les arthropodes, le grand gagnant grâce aux insectes. Mais en termes de diversité des formes corporelles, les mollusques, selon moi, battent tous les records de diversités, allant d’animaux plus petits qu’un grain de riz, aux calmars géants qui sont absolument énormes. 
Chez les mollusques aussi, on trouve de la photosynthèse. Voici des palourdes géantes. Ce sont des animaux vraiment magnifiques qui vivent surtout dans les barrières de corail dans le bassin indo-pacifique. En termes de gigantisme, cela peut varier. Certaines espèces ne sont pas si grandes, mais d’autres sont gigantesques, et elles sont magnifiques. La coloration que nous voyons provient principalement de leurs algues symbiotiques. Elles ont les mêmes zooxanthelles que les coraux. Hélas, on trouve difficilement des palourdes géantes sauvages. Elles ont subi une surpêche car on convoite leurs grandes coquilles autant que leur chair. La symbiose est fascinante ici aussi. 
Le groupe qui me fascine le plus, c’est les gastropodes. Les escargots et les limaces. Les escargots dans nos jardins qui nous sont familiers et tous les coquillages que nous ramassons sur les plages sont des gastropodes. C’est un sous-groupe des mollusques incroyablement diversifié. Le plus diversifié en termes de nombre d’espèces. Ils sont assez nombreux. Et fascinants. J’aimerais en parler davantage. Celui au centre est un cône, un des animaux les plus vénéneux de la planète. Et aussi, le sujet de pas mal de recherches biomédicales sur le potentiel de son venin. 
Ma vraie passion, ce sont les limaces. J’adore faire de la plongée dans les barrières de corail tropicales et chercher des limaces de mer. Les limaces de mer, et finalement, toutes les limaces, sont des escargots qui, au cours de l’évolution, ont perdu leur coquille. Donc, une limace n’est jamais qu’un escargot sans coquille. Cela est survenu à de multiples reprises. Ce ne fut pas un événement unique dans l’évolution, au contraire, il survint encore et encore. Nous avons donc de multiples groupes d’escargots sans lien qui ont fortement réduit ou perdu leur coquille au cours de l’évolution. En voici quelques-uns pour vous illustrer la grande diversité de ces animaux, dont les limaces avec une tête en forme de bouclier. Il y a des concombres de mer, des pulmones, des limaces qui respirent, et que l’on peut trouver dans nos jardins à notre plus grand déplaisir. 
La question qu’on me pose le plus souvent quand j’explique mon métier, et mes recherches sur les limaces, c’est : « Pourquoi ? Pourquoi étudier les limaces ? Et pas autre chose. Pourquoi les limaces ? » La meilleure façon de répondre est de ne pas expliquer, mais de vous montrer. 
Voici quelques spécimens rencontrés durant mes voyages. Elles sont merveilleusement étranges. Elles sont merveilleusement belles. Elles font des choses vraiment bizarres. Et la biologie de ces animaux est fascinante aussi. Il reste tant à découvrir. Pour beaucoup de limaces, le seul article scientifique est une description de l’espèce seulement. Mais beaucoup d’espèces n’ont pas encore été décrites. Il reste tant à apprendre et à découvrir. C’est un univers qui ne demande qu’à être exploré et qui me fascine. 
On trouve beaucoup de sortes de limaces dans les océans. Mes photos vous en ont donné un aperçu. Je vais à présent vous parler de deux familles. La première est sans doute la plus connue des deux, et la plus diversifiée en termes de nombre d’espèces : les nudibranches. « Nudi » signifie nu, et « branche », signifie branchie. Il s'agit de ces touffes poilues que l’on voit sur ces animaux. Elles sont belles, diversifiées, intéressantes et carnivores. Elles mangent d’autres animaux - mais ce sont des limaces, donc, la chasse, ce n’est pas leur truc. Elles mangent des choses lentes, parfois d’autres limaces, des éponges, et parfois encore, des cousins du corail, comme les anémones. Certains nudibranches qui se comportent ainsi sont capables d’aspirer les zooxanthelles que nous avons évoquées et de les insérer dans leurs propres cellules pour devenir photosynthétiques. Elles volent leur capacité à faire la photosynthèse. Ce sont des voleuses aguerries. Certaines s’approprient même les cellules piquantes des méduses et des anémones et les utilisent pour leur propre défense. C’est vraiment fantastique. 
C’est mon groupe préféré. Voici les limaces de mer sacoglosses. Des voleuses, elles aussi ! Vous le constatez, elles sont vertes. Certaines le sont par camouflage, mais pour beaucoup d’autres, la raison est différente. Ces limaces sont herbivores et elles sont pourvues d’une petite dent spéciale qui leur permet de percer un tout petit trou dans les algues pour en aspirer le contenu. Elles ingèrent une partie du contenu et le digèrent. D’autres parties, les chloroplastes - les organites présents dans les cellules de la plante qui permettent la photosynthèse - les limaces les collent à l’intérieur de leurs cellules, ce qui les rend photosynthétiques. On appelle cela la kleptoplastie. « Klepto », signifie voler, et « plastie », comme dans chloroplaste. Elles se sont approprié les chloroplastes. Certaines limaces sont capables de faire cela pendant quelques jours seulement, mais d’autres le font pendant des mois, même durant leur cycle de vie entier. 
Observons maintenant le système digestif d’une de ces limaces. Voici une photo prise par mon collègue Nick Curtis. On voit les tubules digestifs de ces animaux. Le système digestif a beaucoup de ramifications allant dans tous les sens. Au bout de ces branches, il y a des sortes de cul-de-sac remplis de chloroplastes. Quand on observe une cellule logée dans une de ces poches - cette photo est de Nick Curtis, c’est une cellule que nous regardons. La structure annotée N est le noyau de la cellule. Mais les structures annotées C et les cercles qui leur ressemblent, ce sont les chloroplastes. Il y en a tant, en une densité si grande qu’il y a plus de chloroplastes dans la cellule qu’on en trouve dans l’algue, en termes de densité, tout du moins. C’est merveilleux, ces animaux ont dérobé la photosynthèse et certains ressemblent même à des feuilles. Ils sont super verts, et photosynthétiques à souhait. 
Comment ils accomplissent cela reste certes un mystère. Car prendre et se coller un chloroplaste dans une cellule n’est pas suffisant. Les chloroplastes ont besoin d’éléments pourvus par les algues que les animaux sont incapables de lui fournir. On commence à comprendre seulement. C’est un processus lent qu’on vient à peine de commencer à étudier. Mais on a découvert notamment chez les deux limaces à l’écran, l’élysie émeraude, capable de faire la photosynthèse durant toute sa vie adulte, neuf mois après un seul repas. Et l’élysie laitue, qui vit dans les Caraïbes, et que j’étudie en particulier, capable de faire la photosynthèse 3 ou 4 mois après un repas. Les deux animaux sont capables de produire de la chlorophylle, un des éléments chimiques indispensables à la photosynthèse. Les animaux ne sont pas censés faire cela. Mais ces limaces y sont parvenues. C’est une des choses qui me fascinent et qu’on essaie de comprendre. 
Mais il reste tant de choses dont on ignore tout. Tant de questions qui ne nous sont pas encore venues à l’esprit. Que se passe-t-il au niveau cellulaire ? Au niveau moléculaire ? Au niveau biochimique ? On entraperçoit les réponses à ces questions. Mais il reste beaucoup à découvrir. Pourquoi certaines limaces sont-elles bleues ? Aucune idée. Certaines arborent parfois ce bleu extraordinaire et on espère bien comprendre un jour pourquoi. 
J’espère que mon introduction aux limaces de mer vous aura plu et que cela vous aura rendus curieux à leur égard et celui des autres invertébrés. Il reste tant à découvrir et apprendre. 
Merci. 
(Applaudissements) 
