Je suis né et j’ai grandi à Caracas dans les années 80 et 90. Le Venezuela est magnifique et regorge de trésors naturels, des plages aux forêts tropicales. Les gens ne le savent pas toujours, mais il y a aussi de très hautes montagnes. Elles sont dans les Andes qui s’étendent jusqu’au Sud au Chili et en Argentine. On y trouve quelques-uns des rares glaciers tropicaux du monde. 
Quand les premières cartes ont été établies en 1910, le Venezuela comptait cinq glaciers tropicaux que nous appelions «les cinq aigles blancs». Malheureusement, il n’en reste aujourd’hui qu’un seul dont la superficie est inférieure à celle de Central Park à New York. La disparition de ces glaciers est due à l’utilisation d’une ressource qui est extraite aux alentours : le pétrole. 
En tant que Vénézuélien, je suis partagé quant au pétrole. D’un côté, c’est la ressource qui a permis le développement de mon pays et celui de la civilisation humaine. De l’autre, elle fait petit à petit peser une menace existentielle : le changement climatique. 
Nous savons désormais que pour contrer les effets du changement climatique, il faudra décarboner toutes nos activités et tout notre environnement au cours des trois prochaines décennies. Ça comprend, entre autres, la transition du pétrole et du gaz naturel vers des sources d’électricité propres, le passage aux véhicules électriques et le réexamen des méthodes de construction des bâtiments. 
Heureusement, des technologies pour y parvenir existent déjà, et des mesures réglementaires pour cadrer et diriger ces efforts sont en train d’être mises en place. Malheureusement, même en faisant tout ça, ça ne sera toujours pas suffisant. Il y a des secteurs de notre économie qui devront être décarbonés pour lesquels la technologie n’est pas encore disponible. Il s’agit par exemple des procédés de fabrication qui servent à produire tout ce qui nous entoure, du ciment et de l’acier, qui font tenir nos bâtiments debout, aux produits chimiques et aux matériaux utilisés pour fabriquer les objets dont nous nous servons quotidiennement. Comme la chaise sur laquelle vous êtes assis, vos chaussures, votre voiture et tous les appareils de la vie quotidienne. 
L’industrie chimique représente à elle seule 10 % de l’énergie consommée et 20 % des émissions de CO2 de l’industrie. Ces émissions proviennent de la combustion de combustibles fossiles destinée à produire la chaleur nécessaire au fonctionnement des processus de nos vieilles usines chimiques. Une solution au problème consiste à se servir de l’électricité à la place de combustibles fossiles pour faire fonctionner ces usines. Ça paraît simple, non ? Il suffit de fermer l’arrivée de gaz et de brancher un câble électrique en s’assurant que l’électricité soit issue de sources propres comme le solaire, l’éolien ou le nucléaire. Malheureusement, la réalité est bien plus compliquée. 
Il va falloir élaborer de nouvelles réactions chimiques qui puissent être alimentées directement avec de l’électricité. Ces réactions sont appelées réactions électrochimiques. C’est le sujet de recherche de mon équipe à l’université de New York : trouver des mécanismes électrochimiques permettant de créer des liens directs entre de l’électricité et des molécules. Dans ces réactions, l’électricité remplace la chaleur comme source d’énergie. Ça nous permet de faire fonctionner les réacteurs et provoquer des réactions à température ambiante avec des pertes d’énergie très faibles. Il y a un problème : pour que les réactions électrochimiques soient viables, elles doivent être plus efficaces et ne pas coûter plus cher que celles réalisées aujourd’hui à partir de chaleur. Les réacteurs électrochimiques devront donc transformer des matériaux bruts en produits de façon très efficace et très sélective avec des pertes faibles. Ça va ensuite inciter les fabricants de produits chimiques à basculer vers des procédés de production électrochimiques au lieu de développer de nouvelles usines à combustibles fossiles. 
Au cours des recherches, nous avons étudié une réaction chimique employée pour fabriquer un des plus importants polymères au monde, le Nylon 6-6. Plus de cinq millions de tonnes de différents nylons sont produites chaque année. Sur ces cinq millions, le Nylon 6-6 en représente deux millions. Il est utilisé par exemple pour faire les fibres textiles qu’on retrouve dans les blousons d’hiver ou dans les pièces automobiles qui réduisent le poids des véhicules et leur consommation. Au cours de nos études, nous sommes parvenus à trouver des mélanges de réactions, avec les additifs et les tensions adéquats, aptes à transformer des matériaux bruts en précurseur du nylon très sélectivement. La sélectivité obtenue est supérieure à 80 %, soit autant que celle des réacteurs industriels. Nous ne nous sommes pas arrêtés là. Comme la plupart des réactions électrochimiques se déroulent dans un flux continu de courants électriques, nous savions qu’en contrôlant les interactions entre l’apport d’électricité et les molécules, nous pourrions obtenir de meilleures performances. Pour y parvenir, nous avons essayé différentes impulsions électriques pour trouver la séquence d’impulsion qui fournirait des électrons au même rythme que celui permettant aux molécules de réagir. Au vu du nombre important d’impulsions à essayer, nous avons choisi de nous servir d’un petit nombre de résultats de diverses impulsions pour initier des programmes d’apprentissage automatique afin de trouver la séquence d’impulsion appropriée pour cette réaction. C’était la première fois que l’intelligence artificielle a servi à optimiser une réaction électrochimique. La séquence d’impulsion découverte nous a permis d’augmenter de 30 % le taux de production des réacteurs. Ces améliorations de l’efficacité, de la sélectivité et des taux de production sont cruciales car cela garantit la compétitivité des réactions électrochimiques face à celles à combustible fossile qui sont déjà très optimisées. 
Le nylon n’est qu’une molécule d’un réseau composé de milliers de produits chimiques, visibles en partie sur ce diagramme, dont beaucoup font partie de notre vie quotidienne. Pensez aux plastiques des ordinateurs et des téléphones, aux vitrages des murs autour de nous ou aux médicaments qui nous gardent en bonne santé. Nous avons 30 ans pour tout décarboner. Ça signifie que nous allons devoir découvrir, développer et déployer des procédés chimiques beaucoup plus rapidement qu’au cours du siècle dernier. 
Pour y parvenir, mon équipe à l’université associe l’intelligence artificielle à des outils de recherche autonomes pour conduire des centaines de milliers d’expériences chaque jour. De cette façon, nous espérons réduire le délai entre l’idée et la découverte de plus de 100 fois. À côté du nylon, nous nous intéressons aussi aux procédés de production d’autres produits chimiques comme l’éthylène et le propylène. Ce sont les précurseurs principaux du plastique dans le monde. Avec l’électrochimie, nous avons déjà réussi à électrifier les étapes les plus énergivores des processus de production de ces produits. Ces étapes représentent une part très importante de l’énergie consommée par l’industrie chimique. Nous réexaminons aussi la façon de faire nos produits et la chaîne d’approvisionnement en développant de nouveaux procédés qui transforment les déchets alimentaires en produits chimiques créés aujourd’hui à partir de pétrole. C’est possible en extrayant des molécules des déchets pour s’en servir comme précurseurs pour les plastiques, les additifs, les produits cosmétiques et pharmaceutiques, et bien d’autres. De cette façon, nous améliorons davantage la durabilité dans la production des produits chimiques. 
L’industrie chimique est essentielle à l’économie moderne et à nos modes de vie. La décarbonation va prendre plusieurs décennies. Cela passera par la modernisation des usines afin d’utiliser l’électricité directement, la séquestration et le stockage du CO2 à la sortie des cheminées, mais avant tout, le développement de nouveaux procédés chimiques plus performants qui peuvent être alimentés directement à partir d’électricité propre. En forçant les recherches sur l’électrochimie industrielle, notre objectif est de développer certaines de ces réactions pour transformer l’industrie chimique, une réaction à la fois. Quand on aura fini, l’empreinte carbone de l’industrie chimique aura disparu. Nous ne pourrons pas ramener nos glaciers tropicaux mais nous aurons agi à la durabilité pour le futur de notre planète. 
Merci. 
(Applaudissements) 
