Bonjour. C’est aussi intimidant que ça en avait l’air. (Rires) Cependant, on pourrait penser, ou plutôt je pensais que je serais habituée à des situations bien plus stressantes. Je travaille à la sécurité internationale, à la résolution de conflits. Et je suis présente aujourd’hui pour parler de certaines lacunes de la décarbonation. Mais, vous vous demandez sûrement quel est le rapport entre les deux. Bonne question. On entend souvent qu’un bon avenir climatique est nécessaire pour la paix. C’est vrai. On entend souvent aussi que les énergies renouvelables sont celles de la paix. Ce n’est pas si vrai. Pour comprendre cela, je dois vous faire part des matériaux nécessaires afin de pouvoir décarboner. Ils sont très beaux. Et peuvent être létaux. Leur histoire nous dit qu’affronter la notion de conflit et créer de nouvelles formes de paix mondiale seront les fondations essentielles d’un bon avenir climatique. 
Laissez-moi vous parler d’eux, en commençant par aujourd’hui. Quand on parle d’un futur décarboné, on a souvent en tête la possibilité de découpler la croissance économique des émissions de gaz à effet de serre. On appelle ça la « croissance verte ». En revanche, on a tendance à oublier que pour en arriver là, il faut recoupler la croissance économique avec l’extraction intensive de minerais. Pour maîtriser ces énergies renouvelables comme le soleil ou le vent, il faut bien évidemment construire des panneaux solaires, des éoliennes, des batteries, n’est-ce pas ? Et, afin de les construire, il faut extraire de grandes quantités  de matériaux non renouvelables comme ceux-là. Il faut des mines de cette taille pour produire cette quantité de matériaux utilisables. En d’autres termes, notre ticket vers une économie verte revient à creuser dans l’environnement. 
Nous savons que l’extraction peut être nocive pour les écosystèmes et les populations locales. Je l’ai constaté par moi-même et ce n’est pas beau à voir. Mais, ce dont je veux parler ici, ce sont les zones d’extraction et le rythme nécessaire, et l’impact sur la sécurité mondiale et les rapports géopolitiques. 
Commençons par ceci. L’Histoire nous a appris que dès lors que la source d’énergie principale change, les rapports de force font de même. Les pays ayant la possibilité de convertir une énergie à leur avantage peuvent dominer économiquement et politiquement, et peuvent ainsi se hisser au sommet de l’ordre mondial. Le Royaume-Uni avec le charbon en est un exemple, ou bien le pétrole, qui a permis aux U.S.A de devenir une superpuissance. Ces exemples nous montrent que l’accès et le traitement des énergies se convertissent en une capacité à façonner les rapports de force mondiaux. Et aujourd’hui, nous faisons face à l’instauration de la plus grosse transition énergétique de l’histoire de l’humanité dans un contre-la-montre climatique. La course pour une nouvelle génération d’énergie est lancée. En son milieu se trouve d’une part les matériaux nécessaires à la décarbonation et ceux pour numériser de l’autre. 
Qu’advient-t-il de ces matériaux ? La hausse exponentielle de la demande ne fait que commencer. Prenons l’exemple du lithium, un élément important des batteries, sa production mondiale a déjà grimpé de presque 300 pourcents entre 2010 et 2020. Arrêtons-nous un instant. C’est une très bonne nouvelle. Ça veut dire que la décarbonation est en marche. La moins bonne nouvelle, c’est que notre avenir « propre » demandera bien plus de matériaux qu’avant. Prenons une mesure simple, l’Agence Internationale de l’Energie nous dit qu’avec nos innovations actuelles, une voiture électrique a besoin de six fois plus de minéraux qu’une voiture normale. Et ce n’est que le début. La Banque mondiale nous dit qu’avec nos prédictions actuelles, la production mondiale de minerais comme le graphite et le cobalt aurait augmenté de 500 pourcents en 2050, seulement pour répondre à la demande  des technologies aux énergies propres. 
Regardons du côté de l’offre. C’est ici que les choses deviennent intéressantes. Ceux qui exploitent et transforment ces minéraux ainsi que les emplacements des gisements pour répondre aux futures demandes nous disent avec précision comment cette transition changera la géopolitique. Pour le lithium, le Chili et l’Australie règnent souvent  en maître sur son extraction, tandis que la Chine domine son traitement. Pour le cobalt, la République Démocratique du Congo règne en maître sur l’extraction, tandis que la Chine domine son traitement. Pour le nickel, des pays comme l’Indonésie et les Philippines règnent sur son extraction, tandis que la Chine,  comme vous l’aurez deviné, merci beaucoup, domine son traitement. Et pour les terres rares, la Chine règne sur leur extraction tandis que la Chine domine leur traitement. 
J’ai mentionné la Chine souvent, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est parce qu’elle a réussi à tirer parti de son ascension géoéconomique durant ces vingt dernières années après avoir intégré des chaînes d’approvisionnement pour les terres rares de son extraction à son exportation en passant par sa transformation. Actuellement, la Chine est accusé d’être à la traîne en ce qui concerne sa transition énergétique, mais en vérité, il y a longtemps que la Chine a compris qu’elle jouerait un rôle essentiel dans la transition des autres pays. Et c’est le cas. L’Union Européenne, par exemple, est dépendante à 98% de la Chine en ce qui concerne les terres rares. Cela va sans dire que la Chine dans une position avantageuse pour remodeler l’équilibre des puissances. 
Vous me direz peut-être que c’est une bonne chose car cet équilibre a besoin d’un renouveau de toute façon. Et vous savez quoi ? Ça ne me dérangerait pas. Mais; et cela vaut pour la Chine, les États-Unis, et tout autre acteur majeur : nous devons faire en sorte que le processus de refonte ne compromette pas les droits humains ni les sociétés ouvertes. Il ne faut pas que cela mène à une militarisation des chaînes durant une période d’instabilité mondiale, plus important encore, durant une période d’effondrement climatique. Malheureusement, cela commence déjà à se produire. La Chine essaye en ce moment même d’accéder à plus de ressources minières par son projet « la Ceinture et la Route ». Les Etats-Unis et l’Europe réfléchissent sur la relocalisation des extractions et transformations importantes et d’orienter certains partenariats internationaux afin de faciliter l’accès aux ressources minérales. Le Japon explore certaines  des ses réserves maritimes afin de construire des réserves stratégiques. Je parle aussi dans un contexte de peur de la guerre sur le continent européen. Au premier abord, l’invasion de l’Ukraine par la Russie n’a  aucun rapport avec cette présentation. Sauf que l’Ukraine est riche en minéraux. C’est aussi un des deux pays qui a signé un partenariat avec l’Union Européenne afin de diversifier et développer ses chaînes pour ces matériaux bruts. Ce partenariat a été mis en place afin d’aider l’UE dans sa décarbonation d’une part, ainsi que de mieux s’intégrer avec l’Ukraine d’un point de vue politique et économique. Huit mois après la signature du partenariat, l’invasion a eu lieu. Cette guerre ne s’explique pas uniquement par les ressources minérales. Mais pour analyser ces événements, elles ne peuvent pas être ignorées. Car, dans cette course aux matériaux bruts critiques, la réalité, est que nous avons de nouveau plongé dans une ruée féroce vers ces ressources, et au cœur de celle-ci se trouvent les grands acteurs lorgnant les pays avec de vastes gisements de minéraux. 
Cependant, cela n’échappera à personne que ces pays se trouvent en grande partie en Afrique, en Amérique latine, en Asie centrale et dans l’espace Indo-Pacifique. Les économistes vous diront que c’est une bonne nouvelle, car ces pays, ou du moins, la plupart, ont besoin de beaucoup de ressources économiques, afin d’améliorer leur développement ainsi que leur adaptation climatique. Mais. Un nombre non négligeable de ces pays ont des profils de risque similaires. L’Institut International du Développement Durable a crée cette carte en 2018. Est-ce que vous voyez les points verts ? Ils représentent tous les matériaux dont nous avons besoin pour la décarbonation, leur emplacement géographique et la taille des gisements. Et, il se trouve que ces gisements sont dans des pays où l’indice de perception de corruption est plutôt élevé. On peut les voir sur la carte, représentés par des teintes allant du marron au rouge. Et il se trouve que beaucoup de matériaux sont situés dans ces pays fragiles, tels que le Sri Lanka, ou atteints par des conflits, comme le Myanmar et la République centrafricaine. 
Ce n’est pas tout. Selon cette carte  de l’Institut Notre-Dame, dans laquelle nous voyons encore  du rouge et de l’orange, que les pays vulnérables au changement climatique sont ceux qui possèdent beaucoup de ressources. Une dernière chose. Vous voyez ces grands écosystèmes que nous devons protéger afin de stabiliser le régime climatique ? Pour faire revivre le cycle de l’eau et protéger la biodiversité ? Ils sont représentés sur cette carte en rouge et orange également. La plupart de ces écosystèmes se trouvent dans ces pays fragiles dont j’ai parlé auparavant. Et ils se trouvent au-dessus de vastes gisements de minéraux. Modifier ou éliminer ces écosystèmes par l’extraction, la déforestation ou quoi que ce soit d’autre mettrait en péril la sécurité planétaire. Oui, pas seulement la sécurité internationale. La sécurité planétaire. 
C’est comme une crise qui ne demande qu’à éclater. Corruption, fragilité institutionnelle et socioéconomique, dérèglement climatique et pillage environnemental, tout cela peint la toile de fond d’une bataille pour l’accès aux minéraux nécessaires à la décarbonation. Tous ces facteurs seront amplifiés si nous ne ralentissons pas cette course. Chaque facteur renforcera les autres. 
Et je veux bien me faire comprendre. Les pays au cœur de cette ruée subiront les pires conséquences pour leur développement, pour s’adapter au changement climatique et pour éviter la violence. Mais leur destin n’aura pas des répercussions que chez eux. Leurs problèmes ne sont pas  lointains géographiquement. Notre grande lacune se trouve dans le fait que notre  trajectoire de décarbonation finira par possiblement nuire à l’intégrité écologique et augmentera les risques de conflits et d’insécurité ce qui peut avoir des conséquences à l’échelle mondiale. 
Je sais que cela n’est pas une image très optimiste. Et qu’elle se trouve sur une pile d’images qui ne le sont pas non plus. Nos économies modernes ont évolué pendant deux siècles grâce à cette lacune énorme qu’est l’extraction de combustibles fossiles et ses conséquences inopinées. La leçon à retenir est qu’on ne peut pas se permettre de changer notre panoplie d’énergies, de technologies et matériaux sans prendre gare aux conséquences inopinées. Les enjeux sont trop importants. Notre futur est pris en compte. Ça, nous le savions. Mais ils prennent en compte notre humanité. Ils prennent en compte notre nature, j’entends par là la nature que nous choisissons par nous-même. 
La décarbonation est le chemin à suivre. Il n’y a aucun doute possible à ce sujet. Mais ce chemin nous demande dès aujourd’hui de penser à un futur au-delà de la décarbonation. Vous vous souvenez du début ? Un bon avenir climatique est nécessaire pour la paix. Mais nous ne parviendrons pas à atteindre cet avenir sans la paix. Et pour avoir cette paix, nous devons revoir les politiques internationales et comment nous voyons l’économie et les affaires. Par où commencer, alors ? J’aimerais vous faire part de l’ébauche d’un plan en quatre parties. 
Premièrement, la science. La science peut nous indiquer les lieux ou l’extraction est sûre et inversement, d’un point de vue écologique. Là où l’extraction n’est pas sûre, il faut faire comme si ces minéraux n’existent pas et mettre en place des zones protégées au sein desquelles aucun permis d’exploitation ne peut être donné. Là où il y a exploitation minière, nous pouvons intégrer une régénération socioéconomique et écologique dans les modèles d’affaires. 
Deuxièmement, un bon régime public mondial. Si la décarbonation permet la survie de l’espèce humaine, alors, les matériaux nécessaires à la décarbonation doivent être gérés de manière collective sous un bon régime public mondial. Sans quoi nous sombrerions dans le conflit et l’effondrement planétaire. Pendant que nous réfléchissons à la construction de ce régime, les pays au cœur de la ruée aux ressources doivent recevoir un soutien adapté, un soutien utile et logique afin de faire face aux défis de la compétition géopolitique d’un côté et du dérèglement climatique de l’autre. En d’autres termes, investir dans la résolution de conflits, dans le combat contre la corruption et dans d’autres barrières plus spécifiques, devrait être la priorité de notre transition énergétique mondiale. 
Troisièmement, changer notre vision de l’économie et des affaires. Changer de gamme d’énergies si rapidement est irréel. Je pense avoir été claire, non ? À la place, nous devons réduire nos besoins en matière  d’énergie et de matériaux. Cela commence par de grands investissements publics et privés dans une économie circulaire favorisant le recyclage et la substitution de matériaux. Mais voilà. Nous savons que c’est une étape nécessaire, mais pas suffisante. Ce dont on a également besoin, c’est d’évaluer écologiquement les chaînes d’approvisionnement en prenant en compte les gaz à effet de serre, mais également l’eau, la terre, la biodiversité, l’empreinte énergétique et matérielle, et cela simultanément. Seulement après avoir pris en compte tout cela, nous comprendrons à quel point ces chaînes ont besoin de changer et, de ce fait, la manière dont la mondialisation doit se transformer. 
Quatrièmement, l’innovation. Tout cela ne peut arriver que si nous regardons l’innovation d’un œil nouveau. L’innovation de notre époque consiste à réduire l’empreinte économique dans des limites planétaires. Tout le reste, même le meilleur des nouveaux produits, si cela ne rentre pas dans ce cadre, ce n’est pas une innovation, et c’est la routine habituelle. Dans notre petit bout du monde, À Carnegie Europe, nous avons travaillé d’arrache-pied pour identifier les politiques de régénération à l’étranger et ce qu’elles comptent faire. Nous savons deux choses pour le moment. L’une est évidente, nous devons faire face aux problèmes fondamentaux en rapport avec la redistribution économique mondiale. La deuxième chose, nous devons calmer les tensions géopolitiques autour de la décarbonation et de la régénération. Nous avons traduit cela dans un concept nommé la diplomatie écologique. Et nous poussons l’Union Européenne pour qu’elle adopte ce cadre dans sa politique étrangère. Car, s’il y a une chose que nous avons compris, c’est que l’intégrité écologique est la base de tout type de sécurité. Ce qui en fait le point sur lequel nous pouvons travailler ensemble. Et nous pouvons y arriver. Je crois réellement  que nous pouvons y arriver. Tant que nous mettons en lumière les lacunes de notre transition et que nous en faisons nos lanternes afin d’identifier les bons chemins systémiques, ceux qui sont réellement pacifiques et sûrs, afin de voir à quoi ils ressemblent dans l’ère des avenirs climatiques déréglés. 
Merci beaucoup. 
(Applaudissements) 
