Du point de vue de la géographie humaine, les raisons pour lesquelles nous vivons là où nous vivons dans le monde sont dues à un ensemble de variables assez bien catégorisées. Certes, ces variables se télescopent, mais on peut les segmenter. 
Les inégalités démographiques : l’écart entre les jeunes et les vieux. Les jeunes déménagent là où les personnes âgées et prospères ont besoin d’eux. Cela survient depuis des générations. L’agitation politique : les guerres civiles et les conflits internationaux, comme aujourd’hui, mais le 20e siècle n’en manque pas. Conséquences : des vagues de réfugiés, des distorsions économiques comme les crises financières, où les gens quittent les régions qui se désindustrialisent notamment, comme la Ceinture de la rouille aux États-Unis ou l’Europe du Sud. Des inégalités technologiques : l’IA et l’automatisation forçant les gens à quitter un emploi stable, Mais Zoom intervient aussi. On peut vivre n’importe où et faire son zoom, son travail. Il y a du positif et du négatif. 
Le changement climatique, la force première qui détermine où nous vivons, et elle est de retour. Ce fut la force qui détermina la sédentarisation des hommes pendant des centaines de milliers d’années. Or cette force change. Tout cela ensemble et amplifié par la connectivité, toutes les infrastructures qui permettent la mobilité de l’homme, fait qu’on a un monde où cette capacité de mobilité facilitera les migrations de masse à une échelle encore jamais vue. Et c’est ce sujet que je souhaite creuser. 
Commençons avec l’angle climatique. Cette carte illustre la distribution actuelle de la population mondiale. Nous sommes tous là, où que vous viviez, vous êtes un point sur cette carte. Il y a huit milliards de points. Regardez la tragédie qui survient au fur et à mesure du changement climatique et de ce qu’on appelle l’adaptation des milieux géographiques, c’est-à-dire l’adaptation de l’habitat humain et sa capacité de survie. 
Cette animation que vous venez de voir reflète ce qu’on appelle l’index d’adaptation, une dérivée des mesures de l’évolution de la température. D’autres influences climatiques existent clairement, la hausse du niveau de la mer, notamment. Mais ici, on mesure uniquement la température. Le rouge ne signifie pas qu’on ne peut pas vivre. Ça signifie que cela devient de moins en moins adapté pour la vie humaine, alors que les zones vertes signifient, qu’en comparaison à ce que ce fut, elles deviennent plus adaptées à la vie humaine. 
Telle est la grande ironie du monde. Je ne trouve pas de paradoxe plus grand que celui-ci. Pensez à la première carte. La majorité de la population vivait dans des régions qui deviennent rouges. Les régions qui deviennent vertes sur la carte sont les régions en phase d’exode. De moins en moins de personnes en conséquence du vieillissement, de la mortalité et des taux bas de natalité. Les pays riches dans le monde, les États-Unis, le Canada, l’Europe, la Russie ou le Japon subiraient un déclin de population, La Russie, sans aucun doute, sans l’immigration. 
C’est le problème à résoudre et le défi est de taille. Dans une image qui vaut mille mots, voici le monde vers lequel nous avançons. Nous devons trouver un moyen pour permettre à huit milliards de personnes de résider sur ce territoire. La superficie de ce territoire est de 150 millions de kilomètres carrés. Nous sommes huit milliards. Où aller pour optimiser notre survie en tant qu’espèce ? 
Et comme cette carte ignore les frontières qui n’apparaissent pas, ceci est encore plus problématique qu’il ne pourrait l’être, puissions-nous vagabonder là où il nous plaît, comme nous l’avons fait quand nous avons peuplé les continents les 100 000 dernières années. 
Depuis 30 ans, il y a une forme de stabilité dans les migrations mondiales. Les plus grands flux de personnes qui voyagent entre des régions sont documentés ici. Il y a les populations de l’ancien bloc soviétique entre elles : des Ukrainiens vers la Russie et des Russes vers l’Ukraine. Aujourd’hui, des Ukrainiens quittent la Russie et l’Ukraine. Des populations d’Asie du Sud vont vers les pays du golfe persique, celle de l’Amérique latine vont en Amérique centrale et du nord, celles d’Europe se mélangent en Europe, etc. Ce sont des flux stables, en quelque sorte, de ces 30 dernières années. Mais les 30 prochaines années ne seront pas identiques. Et nous n’avons pas de carte pour cela car il n’y a pas vraiment de précédent historique pour ce genre de flux probables entre les régions et les continents. 
Le deuxième facteur démographique est la population mondiale globale. Tout ceci survient à une époque où, au lieu d’atteindre une population de 15 milliards, comme cela parfois fut prédit dans les années 80 et 90, nous pourrions bien atteindre une population mondiale qui ne s’approchera même pas des 10 milliards. C’est le pic de l’humanité. La fertilité est en déclin. À nouveau, il y a une inadéquation. Les pays riches du nord sont ceux où la population s’effondre, alors que les pays du sud et les pays en développement ont toujours une population abondante et jeune. On doit trouver des moyens de lisser cette inadéquation pour obtenir une population mondiale qui sera stable et aura l’envie de se reproduire. On ne souhaite pas une explosion démographique, mais on ne veut pas un effondrement non plus. On doit réfléchir comment la jeunesse pourra gérer le climat, la géopolitique, la pression économique et vivre dans des endroits où ils pourront produire la prochaine génération de façon substantielle. Mais aujourd’hui, les jeunes n’ont pas d’enfant. Et cela va mener à un effondrement brutal de la population de multiples façons. 
J’ai donc réfléchi à la manière dont les jeunes pensent. Ceci est une grande partie des arguments du livre «Move », car quand nous, et je ne parle pas de nous en tant qu’individus, mais quand les gens disons de mon âge ou davantage, la génération X, ou les baby boomers, on s’identifie avec confiance à un pronom pluriel, comme si notre vision représentait la vision des populations dans le monde. Les jeunes urbains sans enfant qui vivent difficilement sont l’avenir de l’humanité. C’est le présent et l’avenir de l’humanité. Et je m’intéresse aux actes que nous pouvons poser pour rendre leur vie meilleure, car ils représentent le présent et l’avenir de la population de notre espèce. Et ils pensent très différemment des générations précédentes. Ils n’ont pas de loyauté envers une patrie, ils sont plus attentifs à certains ensembles de valeurs. Et ces valeurs, très bien documentées, sont le droit à la connectivité, un monde durable et la mobilité, leur droit à être mobile. C’est de fait la génération la plus mobile de toute l’histoire du monde, car nous en avons les outils et les infrastructures physiques. Mais surtout parce que ce qui sédentarisait les gens prioritairement, c’est la propriété immobilière et les enfants. Mais si on n’a ni maison ni enfant, on devient par définition très mobile, surtout si on ne ressent aucun attachement à sa patrie, pour la seule raison d’y être né. 
Alors, où iront les jeunes est une question cruciale que je cherche à résoudre. Qu’est-ce qu’ils recherchent ? Des opportunités, du travail, surtout des opportunités professionnelles, éducatives, une qualité de vie décente, la stabilité politique et climatique, des éléments de base auxquels on peut s’attendre. Mais soyons lucides, les pays devront réviser leur modernité, se ré-équiper, pour tenter et attirer, et fournir ces types de milieux aux jeunes. Car c’est là qu’ils voudront aller. Or je crains que les pays entrent en concurrence pour attirer les jeunes talents, pour attirer les jeunes alors qu’eux, ils vieillissent. 
On a donc une feuille de route pour nous libérer de ce dilemme causé par la fragmentation politique, un monde sous pression climatique, une population en déclin, une jeunesse fragile. Que sommes-nous censés faire ? 
Eh bien, on ne peut pas prédire l’avenir. Mais on peut faire des scénarios. J’ai créé quatre scénarios le long de ces axes de plus ou moins de durabilité et de plus ou moins de mobilité. En fait, tout ceci est déjà visible aujourd’hui. On vit dans un monde où les régions se transforment en forteresses, l’Europe, par exemple, en investissant dans leur durabilité, mais en tentant de refouler l’immigration. On vit dans un monde médiéval, un monde de conflits, où les gens sont projetés dans le mode survie des chasseurs-cueilleurs. Ils fuient les sécheresses, les inondations, la guerre civile et les conflits, et veulent traverser les frontières comme celle entre le Mexique et les États-Unis, ou la Méditerranée, où les pays se disputent des terres et des mers pour mettre la main sur des ressources. Mais on vit aussi dans un monde où il y a des pays comme le Canada, qui ouvre ses frontières, accueillant des centaines de milliers, environ 400 000 nouveaux migrants par an, soit 1 % de sa population. Plusieurs pays d’Europe ont compris aussi qu’ils doivent agir pareillement, et adaptent leur ton au sujet de l’immigration. Ils essaient de faire ça de façon durable, veillant à construire des résidences abordables et à décarboner leur économie ou au minimum, à réduire leurs émissions. Tous ces scénarios ont lieu simultanément. C’est notre responsabilité de donner l’orientation vers laquelle le monde se dirige, ou celle vers laquelle les régions où nous vivons se dirigeront. La géographie sera ce que nous en ferons. 
Nous disposons des outils pour construire un autre modèle de civilisation. Et selon moi, cela repose sur deux principes que l’on peut appliquer. On peut déplacer les gens là où il y a les ressources en abondance pour survivre, ou bien, on apporte les technologies aux gens, là où on a besoin d’elles. On fait une de ces deux actions. Si on ne fait pas une de ces deux choses, il convient de penser à notre impact positif sur l’avenir, et sur les populations du présent et du futur. 
Ensuite, je plaide en faveur de la mobilité comme droit de l’homme. Cela ne signifie pas abolir les frontières. Ça signifie que l’on crée des systèmes où les inadéquations entre vieux et jeunes, entre l’offre et la demande du travail, entre la durabilité et la non durabilité sont corrigées. On pourrait corriger ça, mais on ne le fait pas. Nous devons clairement penser au-delà de la souveraineté, à une gestion des biens communs mondiaux. Nous devons préconcevoir ces habitats du futur, c’est-à-dire réfléchir comment permettre aux gens d’être perpétuellement mobiles alors qu’ils doivent réagir à la géopolitique, au changement climatique, mais en agissant de manière à ne pas piétiner l’environnement. 
Whitney Pennington Rodgers : Kim, un TED Member, a une question. Il demande : «Immigrer aux États-Unis semble impossible. Comment changer l’attitude des États-Unis vis-à-vis de l’accueil des immigrants ?» Cette question se focalise sur les États-Unis mais elle est générale. Comment changer l’attitude des pays vis-à-vis de l’accueil aux frontières ? 
PK : La pertinence de cette question est universelle, surtout dans les économies matures et sociétés occidentales où on trouve beaucoup de frictions, de réactions de rejet et de circonspection au sujet de l’immigration massive, depuis environ 10, 15 ans. On pense aux États-Unis, au Canada, à l’Europe de l’Ouest, au Japon. Tous ces pays changent jusqu’à un certain point. Mais à quelle vitesse ? Le Canada sort du lot en accueillant, comme je l’ai dit, 400 000 personnes tous les ans, 1 % de sa population en termes d’objectif de croissance. Mais les États-Unis sont si bureaucratiques, si procéduriers, or, le fait est que durant les années Trump, l’immigration a commencé à décliner et puis le COVID est arrivé, et c’est encore devenu plus difficile. 
Mais il y a quelque chose d’unique aux États-Unis. En 2022, selon une délégation du Congrès que je viens d’accueillir à Singapour, les États-Unis vont sans doute accueillir un million de nouveaux migrants. Un million. Je veux être limpide. Aucun pays sur Terre ne passe de 200 000 à un million du jour au lendemain sans l’avoir planifié. Mais c’est ça, les États-Unis. Tout ce qui n’allait pas bien dans l’immigration peut être corrigé et compensé positivement par le type de réformes en train de survenir aujourd’hui : les visas destinés aux travailleurs migrants qualifiés, les réfugiés, la migration qualifiée, la numérisation des procédures, le report de certains quotas gelés dans le passé. Tout cela est en train de se mettre en place. Aurait-on dû commencer il y a des années ? Oui. Faut-il aller plus vite ? Oui. Les politiques d’immigration devraient-elles se focaliser sur les trop nombreuses carences en main-d’œuvre ? On mutile notre propre économie avec des processus d’immigration si lents. On aurait dû faire ça il y a bien longtemps et à plus grande échelle. Ainsi, on aurait dépolitisé l’immigration. C’est à notre propre détriment. Les États-Unis pourront-ils résoudre ça plus vite que - de façon très cynique, surtout si on a été du mauvais côté du processus d’immigration et qu’on a oublié de mettre un point sur un i qui a retardé la procédure de deux ans, on peut légitimement devenir cynique. Moi-même, je suis immigrant et je suis venu aux États-Unis après mes six ans. Je me souviens de ma naturalisation, combien mes parents ont sué sur la paperasserie. Je les ai regardé faire. Mais tout cela peut être résolu et nul ne peut résoudre cela comme les États-Unis, c’est sûr. J’ai beaucoup d’espoir. À nouveau, l’Europe aussi évolue. L’Allemagne a accueilli plus d’un million, non pas intentionnellement, mais souvenez-vous de la crise des réfugiés syriens. Plus d’un million de personnes sont arrivées en Allemagne. Beaucoup sont restés. Ils sont plus nombreux à venir d’Ukraine. Et l’Europe a aménagé ses politiques pour combattre les partis populistes d’extrême-droite. Ils ont une coalition de centre gauche. 
Le Canada, les États-Unis, l’Allemagne, l’Angleterre, en dépit du Brexit. C’est plus facile aujourd’hui de déménager en Angleterre que pendant le Brexit. Personne ne sait ça. Car à nouveau, ils ont eu des carences massives pour le personnel infirmier ou les routiers. 
En bref, il y a deux sortes de pays dans le monde. Ceux qui ont compris qu’ils ont besoin de plus de migrants, et les autres. Les premiers sont les plus malins. Ils s’en sortiront haut la main dans la guerre des talents. 
WPR : Heidi a une question : « Nous constatons que les gouvernements et les pays deviennent nationalistes et xénophobes face à un afflux d’immigrants. Comment prévenir nos démocraties de ces réactions à l’avenir ? » 
PK : D’abord, je ne pense pas que l’immigration en soi, comme «laisser venir tout le monde », soit la panacée. Je suis un fervent convaincu de l’assimilation. Un des éléments-clés pour empêcher ces réactions est de maintenir une sorte d’éthos national, une identité et une culture nationale. Mais la culture ne signifie pas la façon de faire d’il y a 400 ans, comme si on ne lui avait pas permis d’évoluer. Ça, c’est une approche très archaïque, ethnique et chauviniste. La culture a de la valeur. La culture évolue et change. Quand on prend le Canada, le multiculturalisme est l’identité du pays. L’Angleterre change ses réglementations pour faciliter l’entrée sur le territoire. C’est un fait légal qu’on peut désormais entrer en Angleterre sans offre d’emploi, sans devoir payer une garantie. Ces réformes sur l’immigration sont massives. Au Japon, il n’y a jamais eu autant d’étrangers qu’aujourd’hui. Même dans ces pays que l’on considère comme culturellement insulaire, même là, on constate une immigration à grande échelle. 
Ce n’est absolument pas vrai que le monde est gouverné par la droite, par des populistes xénophobes anti-immigration. C’est dans les faits, l’exact opposé. Les grands pays du monde sont gouvernés par des dirigeants pragmatiques qui reconnaissent l’importance de l’immigration à grande échelle comme un part importante de leur santé économique et de la dynamique sociale. C’est ainsi que les grands pays sont gouvernés, et ce, depuis 75 ans. Si cela n’était pas vrai, nous ne serions pas là à en discuter, car nous tous qui sommes migrants, n’aurions pas pu émigrer. On ne nous aurait pas admis. 
WPR : Certaines personnes pourraient contre-argumenter et dire que la lutte contre l’inégalité persiste, et que la situation n’est ni équitable, ni bonne, pour ceux et celles qui entrent dans ces pays. Je me demande s’il y a des choses spécifiques que nous pourrions améliorer dans ces espaces, qui sont déjà des réussites qui serviraient de modèle aux nations qui envisagent d’accueillir l’immigration pour garantir que tout le monde nourrisse le sentiment d’avoir une bonne vie. 
PK : Il y a beaucoup d’apprentissages positifs, et ce ne sont pas des propos utopiques. C’est un domaine majeur de la recherche en sociologie politique : que pouvons-nous faire ? Prenons des pays européens plus petits, les Pays-Bas, par exemple. Ils ont une politique d’adoption linguistique très forte. C’est impossible d’obtenir la nationalité hollandaise sans parler le hollandais, par exemple. Et l’Allemagne, un bien plus grand pays, est très claire à ce sujet-là aussi, on doit apprendre l’allemand, point. C’est un sujet très important, selon moi. Il ne s’agit pas de réprimer l’identité et la langue d’origine des gens. Mais c’est un fait que si on ne souhaite pas être un poids pour la société d’accueil, et être au contraire un participant, être accueilli, et respecté par tous les segments de la société qui est devenue la vôtre, cela facilite grandement les choses d’apprendre la langue. Et c’est le genre de chose pour lesquelles on peut dépenser un peu d’argent, allouer un peu de budget pour des formations linguistiques qui auront un effet en profondeur. 
Donc, on parle emploi, compétences, éducation, langue et logement public. C’est ce que fait Singapour, le pays où je vis actuellement. Il y a le logement public universel. Avoir davantage de logements plus abordables réduirait les inégalités. Les inégalités sont rampantes dans de nombreux pays, dans les sociétés d’accueil vis-à-vis des nouveaux arrivants sans moyens économiques. On peut résoudre ça. Il y a une solution physique à l’inadéquation des logements publics. On appelle ça la construction de logements. Si on prend à nouveau le Canada comme exemple, les Pays-Bas, la France ou la Finlande, c’est ce qu’il se passe. De nombreux pays augmentent leur offre de logements publics abordables et cela va réellement contribuer à réduire des tensions locales. 
Ces réponses émanent d’une réflexion très terre à terre, de l’expérience concrète de vrais pays. Et ce sont de vrais politiciens, de vrais journalistes et de vrais fonctionnaires qui ont accompli cela. C’est une bonne nouvelle de savoir qu’il existe une méthode claire comment faire et comment agir pour qu’on se sente accueilli, et pour que tout le monde s’en porte mieux. 
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