Il y a environ 1 600 ans, Saint Augustin a écrit « Les Confessions », qui raconte l’histoire de sa chute dans le péché pendant sa jeunesse et sa conversion ultérieure au christianisme. Et le deuxième livre des « Confessions » commence superbement : « Je veux rappeler mes impuretés passées, et les charnelles corruptions de mon âme. » Donc, on s’attend à du sexe. 
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Mais à la grande déception des lecteurs au fil des siècles, le péché évoqué par Augustin ... n’est pas du tout charnel. Il s’agit de poires. Lui et ses amis s’introduisaient dans un verger et volaient des poires. Et c’est tout. Ils n’avaient rien contre le propriétaire du verger. Ils n’avaient pas faim ; ils ont jeté les poires aux cochons. 
Ce qui a étonné et perturbé Augustin était qu’il semblait être motivé par le désir de faire le mal. Il écrit, « Si j’en approchai quelqu’un de ma bouche, je n’y goûtai que la saveur de mon crime. Pour être gratuitement mauvais, sans autre sujet de malice que la malice même. Hideuse qu’elle était, je l’ai aimée. » 
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Je suis psychologue et je m’intéresse aux histoires réelles d’actions perverses. J’ai donc lancé le « Perversity Project ». J’invite les gens à m’envoyer des histoires sur leurs actions perverses. Je définis ces actes comme étant le fait de choisir faire une chose que l’on sait être mal, moralement ou autre, en partie, précisément parce que c’est mal. » 
L’une des premières histoires fut : « J’ai flirté avec le copain d’une autre, sachant qu’il m’aimait bien. Je savais que j’aurais pu l’avoir, en eussé-je eu l’envie. J’avais envie qu’elle se sente mal à l’aise quand nous étions tous les trois dans la même pièce. » 
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« Faire souffrir les gens est mal, mais c’est pour cela que je l’ai fait. » Et de fait, c’est l’intrigue de « Jolene », la chanson de Dolly Parton. 
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Parfois c’est de l’autodestruction. Un jeune homme m’a écrit : « Je patinais sur un étang. Il y a une marque de dégel à 30 mètres. Au lieu de l’éviter, je patine vers elle, je sais mais je me demande si, et puis plouf ! » 
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Les psychologues s’intéressent depuis longtemps à ce genre d’actes violents, perturbateurs et pervers et le type de gens qui les commettent. Un exemple que les gens donnent souvent est le Joker dans « Batman ». Dans le film de Christopher Nolan « The Dark Knight », Alfred, le majordome de Batman, décrit le Joker en disant : « Certains hommes ne peuvent être achetés, intimidés, raisonnés. On ne peut négocier. Certains hommes veulent juste voir le monde brûler. » Des psychologues ont inventé une échelle du « besoin de chaos » qui propose une série d’affirmations et le degré d’accord avec elles pour mesurer à quel point on a envie de voir le monde brûler. 
Faites-le mentalement. « J’ai besoin d’être entouré du chaos. C’est ennuyeux quand rien ne se passe. » « Parfois j’aime juste détruire de belles choses. » 
Mais toutes les histoires que j’ai reçues n’étaient pas de cette nature. Certaines étaient un peu plus bénignes. Voici l’une de mes préférées. « Un jour, dans ma vingtaine, je suis sorti avec un ami. Il a décidé de manger une glace et avant qu’il puisse la goûter, j’ai mis mon doigt dedans. » 
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« J’ai tenter de passer ça pour une blague, mais en fait, j’ai eu cette idée soudaine, que la glace serait gâchée si j’enfonçais mon doigt dedans. » 
Quelqu’un m’a écrit : « Je chantais dans une chorale professionnelle et à tous les concerts, j’avais le désir de chanter quelques fausses notes délibérément. Encore aujourd’hui, je ne comprends pas pourquoi. » Quelqu’un m’a écrit - et c’est en sorte le plus doux et triste exemple de perversité modeste : « Parfois Je marche dans l’herbe et pas sur le chemin juste parce que je sais que c’est mal. » 
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Beaucoup de perversité rend le monde pire. Je ne voudrais pas d’un chauffeur Uber qui a un score élevé sur l’échelle du « besoin de chaos ». Et je ne veux pas d’un tel ami ou collègue non plus. 
Mais parfois, je vous le suggère, la perversité peut être intelligente, créative, belle. On en trouve quelques exemples dans l’art. 
En 1917, une illustre exposition d’art s’est tenue à New York, disant : « Vous pouvez envoyer ce que vous voulez, on acceptera tout. » Marcel Duchamp a envoyé un urinoir, décrit [comme] une fontaine, et ils l’ont rejeté : « Non, on accepte que les œuvres d’art. » Mais Duchamp insista que c’était une œuvre d’art et la résultante polémique s’est avérée être l’un des moments clés de l’histoire de l’art moderne. 
Ou encore Banksy. Il y a quelques années, Banksy a vendu aux enchères une peinture « La petite fille au ballon » à Sotheby’s, et il a monté le cadre de sorte que le moment où la peinture était vendue, le moment où le marteau claque, une machine dans le cadre déchiquette la moitié de la peinture, horrifiant le public. Mais il a fait la Une des journaux dans le monde. Plus tard, Banksy décrivit son geste en citant une anarchiste russe : « Le besoin de détruire est aussi un besoin créatif. » 
Ou encore la comédie. La perversité fait partie intégrante de la comédie. Une grande partie de l’humour nait lorsque les gens font des choses irrationnelles ou immorales. Dans les bonnes mains, la perversité est une telle source de joie. 
La perversité peut aussi être puissante. Rory Sutherland a écrit : « Une personne irrationnelle est plus puissante qu’une personne trop rationnelle. » Il a donné deux raisons pour justifier ça. La première est que leurs menaces sont plus convaincantes. 
Supposons que je sois confronté à vous et que vous me menaciez. Mais vous êtes rationnel et raisonnable. Donc, je connais vos menaces ... 
Femme : Euhh. 
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PB : Je sais que vos menaces seront normales, proportionnelles 
et raisonnables. Mais si, comme quelqu’un le laisse entendre ici, vous êtes un agent pervers, je n’ai aucune idée de ce que vous êtes capable. Cela vous rend bien plus effrayant. 
La deuxième raison est que si on est entièrement prévisible, on apprend à nous contrecarrer. Là aussi, si je dois déjouer quelqu’un de rationnel, trouver ce qu’il va faire ensuite, je penserai qu’il va agir rationnellement. Mais la perversité est moins prévisible. Et donc plus dur à contrecarrer. 
Edgar Allan Poe, en décrivant la perversité, a parlé des diablotins, des petits démons magiques dans nos têtes qui nous font faire des choses terribles. Mais, je suis psychologue, je ne crois pas aux diablotins. Je pense que nous agissons pour des raisons, des motivations et que les actions perverses ont leurs raisons aussi. 
L’une d’elles a été évoquée par Augustin. Ainsi, après avoir décrit l’incident avec les poires, il écrit : « Seul je ne l’eusse pas fait. Mais ce plaisir que ces fruits ne me donnaient pas, je ne le trouvais dans le péché que par cette association de pécheurs. » La pression sociale l’a poussé. 
Et il y a d’autre choses aussi. Une force qui m’intéresse vraiment a plusieurs noms : autogestion, indépendance liberté, agence. Il s’agit de l’autonomie. C’est le désir d’être libre de faire ce que l’on veut, libre des contraintes d’autrui et aussi libre des contraintes de la rationalité et de la moralité. 
Et Jonah Berger donne un bon exemple pour cela. Il parle du défi Tide Pos, il y a quelques années. Des adolescents, au lieu d’utiliser les capsules comme détergents, les croquaient et parfois les consommaient. Comme vous pouvez l’imaginer, Procter et Gamble, le fabricant de ce produit, n’a pas du tout apprécié ce détournement et a mis en place une campagne publicitaire très coûteuse pour empêcher les gens de consommer ces produits. Or l’une de leur campagne associait un joueur de football américain surnommé Gronk. 
La pub commence alors, « Gronk ? Est-ce que manger des capsules est une bonne idée ? » Et Gronk répond : « Non, non, non. » Berger souligne que lorsque la pub fut diffusée, la consommation de capsules a augmenté. 
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Elle n’a pas diminué. « Personne ne me dicte ce que je dois faire. Pour qui il se prend, Gronk ? Je suis un être autonome et libre. » 
Les psychologues appellent cela la réactance. Il s’agit « d’un sentiment désagréable qui surgit quand les gens sont menacés ou perdent leur liberté de comportement. » Il existe une multitude d’études en laboratoire sur la réactance. On teste l’idée que vous essayez de rétablir la liberté menacée. 
Par exemple, une étude sur les campagnes contre la surconsommation d’alcool met en évidence que quand ces campagnes ont la main lourde, les gens réagissent souvent en buvant plus. « Je rétablis ma liberté. » « Je fais ce que je veux. » 
Autre exemple : les menaces de représailles. Une superbe étude réalisée par une équipe de politologues demande aux sujets interrogés d’imaginer être ambassadeur dans pays et de décider s’il convient, ou pas, de poser des sanctions envers ce pays. Dans une condition, le dictateur dit : « Si vous prenez des sanctions contre mon pays, je ne ferai rien. » Dans la deuxième condition, le dictateur dit : « Si vous prenez des sanctions contre mon pays, Je lancerai des attaques terroristes contre vous. » 
La conclusion étonnante de cette étude est que c’est dans la deuxième condition, pas la première, que nous sommes enclins à prendre ces sanctions. Beaucoup de nos actions perverses sont une réaction à des personnes nous disant de ne pas faire ce que l’on veut, et cela nous donne envie de faire cette chose d’autant plus. 
Je pense qu’il y a deux leçons a tirer de l’étude sur la perversité. L’une est d’apprécier son rôle dans notre vie quotidienne. Cela vaut vraiment la peine de savoir qu’il y a des gens qui veulent vraiment voir le monde brûler. Et je pense qu’il vaut aussi la peine de savoir que chacun d’entre nous, à un moment dans notre vie, voudra voir le monde brûler, ne fut-ce qu’un petit peu. 
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Je pense qu’il vaut la peine de savoir, au moins pour les décisions importantes, pour qui voter par exemple, que les gens ne sont pas juste motivés par l’intérêt matériel personnel ou par une affiliation à un groupe social et politique. Parfois les gens veulent être des êtres autonomes, ils veulent être libre. Et dire à ces gens que ce qu’ils font est stupide, que c’est irrationnel, que c’est immoral, peut avoir l’effet paradoxal de les motiver à faire précisément ce que vous ne voulez pas qu’ils fassent. 
La deuxième leçon sur la perversité porte sur notre quotidien. Beaucoup de perversité est horrible. Je pense que le monde serait meilleur sans elle. Mais je pense que nous savons aussi que la perversité peut être drôle. Elle peut être intelligente. Je pense qu’elle peut rendre le monde meilleur. Et donc je suggère qu’une vie avec un peu de perversité, une vie où parfois vous enfoncez votre doigt dans la glace de votre ami, est une vie bien plus intéressante. 
Merci. 
(Applaudissement) 
