Nous sommes ici, ensemble. Mais dans une transe technologique. Nous sommes ici, ensemble, mais divisés par le tribalisme. Nous sommes ici, ensemble, mais distraits par les mythes de masse. Nous sommes séparés par des murs, des fenêtres, des écrans, des frontières. Mais nos cœurs sont unis. Certes, nous nous sommes querellés dans le passé. Mais nous savons que nous partageons un lien commun : l’humanité. 
Pourquoi sommes-nous tous là ? Peut-être pour trouver une clé. Une clé pour déverrouiller la paralysie politique, économique, sociale et culturelle. La solution se trouve peut-être dans un petit mot : l’empathie. Ce n’est pas seulement se mettre à la place de l’autre ou ressentir sa douleur. L’empathie, c’est l’ingrédient secret de la connexion humaine. Je vous invite à ouvrir votre cœur et votre esprit, car à cette époque troublée, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre notre capacité à oser être bienveillant l’un envers l’autre. 
Il y a quelques années, j’ai eu le grand honneur d’être invité à la Maison Blanche pour réaliser ceci. Cela n’a aucun rapport avec la politique. C’est un moment culturel de l’histoire américaine. C’est le premier portrait de la Première Dame, Michelle Obama. 
(Applaudissements) 
Ce jour-là, j’étais très nerveux. Et dans ces cas-là, je deviens socialement maladroit. Vous voyez ce que je veux dire ? 
(Rires) 
J’ai pris mon appareil photo, j’ai réglé l’objectif sur ses cils, et avec un manque de délicatesse patent, j’ai crié : «Voilà, ma chérie, je veux voir ton âme. Donne-moi ton âme ! » 
(Rires) 
Un ange passa. 
(Rires) 
Je crois que le coiffeur a failli lâcher sa bombe de laque, scandalisé. Au moment de cette prise, ce regard dévastateur a traversé son visage. Le sourcil relevé, comme pour dire : «Mais quel malotru ! Pour autant, ça me plaît assez.» 
(Rires) 
C’est là que j’ai réalisé mon effronterie. Alors j’ai dit : «Mais quel malappris je fais ! Je suis anglais. Et ce sont les Anglais qui ont inventé la politesse, même si les Canadiens et les Américains se débrouillent mieux que nous. Et me voilà à la Maison Blanche, à vous appeler ma chérie, et à exiger votre âme. Veuillez excuser mes atrocités.» 
Alors, elle se lève, me serre dans ses bras et me murmure : «Platon, quand on aura tout dit, appelez-moi Michelle. » 
Voici les Pussy Riot. Elles sont célèbres pour leur rock hardcore punk et féministe et pour avoir osé dire la vérité face au pouvoir du nationalisme extrême de Poutine. Le résultat : elles furent envoyées dans une prison en Sibérie pendant deux ans. Mais que se passe-t-il quand on ôte ces masques colorés et agressifs ? C’est très différent. Voici Nadia et Masha photographiées après leur libération. Regardez leurs visages comme ils expriment la vulnérabilité. On constate qu’elles ont payé le prix fort pour avoir apporté leur soutien aux droits LGBTQ et aux droits des femmes en Russie. Pendant leur procès, à la cour, avant d’aller en prison, on les a gardées captives dans une cage comme des animaux sauvages. Nadia, la femme aux cheveux sombres, la co-fondatrice des Pussy Riot, griffonnait constamment des notes sur des bouts de papier. 
Finalement, le juge lui a dit ceci : «Levez-vous et faites votre dernière déclaration avant mon jugement.» 
Je suis convaincu que Nadia savait qu’elle allait aller en prison. Mais elle s’est quand même levée. Elle s’accrochait nerveusement à son morceau de papier. Elle a pris une grande inspiration et a lu ses notes. Ce qu’elle a dit au juge, et au monde, restera, selon moi, dans les annales comme un des plus grands discours de notre génération. Voici ce qu’elle a dit : «Je ne colle pas d’étiquette aux gens. Ici, il n’y a ni gagnant, ni perdant, ni victimes, ni accusés. Nous devons simplement nous retrouver, établir un dialogue et joindre nos efforts pour trouver la vérité, pour trouver ensemble la sagesse, pour devenir ensemble des philosophes, plutôt que de stigmatiser et coller des étiquettes aux gens. C’est une des pires choses que nous puissions faire. » 
Je crois que Nadia pense qu’une des pires choses que nous puissions faire, c’est de juger l’autre. Sans doute devrions-nous juger moins et être plus curieux. 
Quand on regarde mes photos, on se surprend parfois à poser un jugement sur cette personne. Mais que se passe-t-il si je vous enlève cette capacité à poser un jugement ? Si je retire 95 % de la photo et que je vous laisse avec les 5 % que vous ne pourrez pas reconnaître ? Ça pourrait être leur part la plus fondamentale. La fenêtre vers leur personnalité. Les yeux. De qui est-ce les yeux ? Ils nous observent toujours. Est-ce quelqu’un que vous aimez ? Est-ce quelqu’un que vous haïssez ? Ils appartiennent à cet homme-ci. Cet homme-là. 
C’est le moment pour moi de rendre hommage à tous les héros courageux, téméraires et résilients qui combattent l’oppression, qui se battent pour les droits de l’Homme, la dignité, la liberté et la justice dans le monde entier. Applaudissons-les. Allez ! 
(Applaudissements) 
On m’a conduit dans les rues de Moscou, on m’a fait passer les portes du Kremlin et on a continué dans les rues pour sortir de Moscou, dans la forêt obscure, morose et gothique. Nous sommes arrivés devant un des bâtiments les plus sinistres que j’aie jamais vus. Sa résidence privée, sa datcha personnelle. Elle est entourée par un mur de sécurité haut de deux étages en haut duquel des snipers sont en poste. Alors, je sors de la limousine, on m’escorte jusque dans le bâtiment sous la menace des armes, jusque dans une salle. Là, j’attends et il arrive avec un entourage gigantesque. Je dis : « Monsieur le Président, avant de saisir ce moment de l’Histoire sur une pellicule, permettez-moi de vous poser une question. Mes parents m’ont élevé avec la musique des Beatles. Mais vous, avez-vous déjà écouté les Beatles ?» 
Ses deux traducteurs lui murmurent mon propos. L’entourage a l’air désorienté. Son humeur change soudain. Et en russe, il donne l’ordre à ses deux traducteurs et tous ses conseillers politiques de quitter la salle immédiatement. Les gardes du corps sont restés. Puis, Poutine s’est tourné vers moi et dans un anglais parfait, il a dit : «J’adore les Beatles. » 
(Rires) 
J’ai dit : «Vous parlez anglais ! » 
Il m’a répondu : «Parfaitement. 
- Alors quel est votre Beatle préféré ? » 
Il m’a dit : «Paul. » 
J’ai dit : «Et votre chanson favorite ? Est-ce ’Back in the USSR ?′» [Retour en URSS] 
(Rires) 
Il n’a pas apprécié. Et il répondu : «Non. C’est ‘Yesterday’. Pensez-y. » 
Et j’y ai réfléchi. J’ai entendu son message subliminal sur la bonne vieille époque de l’Union soviétique puissante et autoritaire à travers la voix de Paul McCartney. Cette connexion humaine que je venais de créer m’a ouvert la porte. J’ai fini à 5 centimètres de son nez pour prendre cette photo-ci. Je sentais sa respiration froide sur ma main en réglant l’objectif. C’est ainsi que j’ai compris la vérité. La vérité est que c’est le visage froid du pouvoir et de l’autorité en Russie. Et là, il incarne le pouvoir pour moi, depuis sa chaise. 
Depuis lors, la communauté LGBTQ et celle des droits de l’Homme en Russie et de nombreux de leurs membres ont adopté mes portraits de Poutine, ils les utilisent comme étendard pour exhiber tout ce qu’ils pensent être mauvais dans le pouvoir de leur pays. On m’a dit récemment que quiconque en Russie pris en train de faire circuler mes portraits en ligne en lien avec les violations des droits de l’Homme, est arrêté et envoyé en prison immédiatement. 
Et ces yeux-ci, à qui sont-ils ? Quelqu’un que vous aimez ? Quelqu’un que vous haïssez ? 
Ce sont les yeux d’un homme prêt à aller en prison pour ses convictions. Le grand et regretté Mohamed Ali. Je lui ai dit : «Mohamed, vous êtes le plus grand. Dites-moi comment être grand. Comment ma génération peut-elle devenir aussi grande que la vôtre le fut durant l’époque des droits civiques ? » 
Il n’arrivait pas à bien articuler, à cause de Parkinson. Alors, je me suis approché et il a murmuré : «Je dois vous avouer quelque chose. » 
«Quoi ? », ai-je dit. 
«Je n’étais pas aussi grand que ce que je clamais. » 
(Rires) 
«Merde alors ! », ai-je dit. 
(Rires) 
«C’est l’aveu le plus grand que j’ai jamais entendu. Le monde entier vous connaît comme Ali, le plus grand.» 
Alors, il m’a dit : «Vous m’avez mal compris, je crains. Je vais vous dire ce qui était grand. Ce n’était pas moi. C’étaient les gens, ils se sont reconnus dans mon combat, dans mon histoire.» 
Et puis, il m’a offert ceci. Et j’ai le grand privilège de vous le transmettre. Il m’a dit : «Si vous parvenez à ce que les gens se reconnaissent dans vos récits, vous avez une chance d’atteindre la grandeur. Mais cette grandeur n’est jamais la vôtre personnellement. C’est quelque chose de plus grand, qu’on appelle construire des ponts. » 
Ça a fait tilt et j’ai pris cette photo-ci. Mon tout dernier portrait de Mohamed Ali. Pas en tant que champion de boxe, mais en tant que créateur de pont humain, se souvenant de l’outsider. 
Ces yeux-ci, à qui sont-ils ? Quelqu’un que vous aimez ou que vous haïssez ? Un autre type d’outsider. Voici leur propriétaire. 
Je lui ai dit : «Donald, Soyons humain l’un envers l’autre pour quelques minutes. On connaît tous par cœur votre carrière. Nul ne doute que c’est un parcours extraordinaire. Mais il y a ce truc avec vous. Il y a toujours une sorte de tension et de controverse dans vos propos et vos actes publics. Or je suis convaincu que c’est intentionnel. Mais j’ai l’impression que vous êtes au cœur d’un orage émotionnel. Moi, je ne pourrais jamais vivre avec cette anxiété constante. Comment faites-vous pour dominer cet ouragan ?» 
Il m’a regardé calmement et dit : «Je suis l’ouragan. » 
(Murmure dans le public) 
Les yeux nous observent toujours. Mais comment utilisons-nous nos yeux ? Regarde-t-on ? Voit-on simplement ? 
En regardant cette photo-ci, on peut faire le lien avec la politique de la guerre. Mais si on regarde la personne, on découvre Jessica. Jessica tient le drapeau qui recouvrait le cercueil de son mari, mort récemment au combat en Irak pour l’Amérique. J’ai pris cette photo chez elle. Maintenant, elle porte l’alliance de son mari sur son cou. Quand on est tué au combat, l’armée américaine renvoie les affaires personnelles emballés dans une caisse, à la famille. Jessica venait de recevoir cette caisse mais n’avait pas encore eu le courage de l’ouvrir. Elle l’avait déposée au pied du lit, dans sa chambre. Alors je lui ai dit : «Jessica, pourquoi pas porter un T-shirt de l’armée de votre mari, en hommage.» 
Elle m’a dit : «Pourquoi pas ? Mais tous ses T-shirts sont encore dans la caisse. C’est peut-être en effet le moment de faire face à cette émotion-là.» 
Alors, on s’est rendu dans sa chambre. On s’est agenouillé à côté du lit, et on a ouvert la caisse. Jessica a fondu en larmes. Je me sentais si misérable de l’y avoir poussée. Pour la première fois de ma vie, j’avais mis la priorité sur une photo avant le bien-être d’une personne. 
Je lui ai présenté mes excuses, mais elle m’a dit : «Vous ne comprenez pas pourquoi je pleure. Je pleure parce que je viens de comprendre qu’ils ont lavé ses affaires. Je voulais sentir son odeur encore une fois.» 
Ça vous a pris aux tripes ? Ça vous a pris aux tripes ? Si cela vous a ému... alors quelque chose de beau vient de survenir. Nous sommes arrivés ici définis par nos différences. Hommes, femmes, vieux, jeunes, Noirs, Blancs. Oserais-je dire, avec une opinion de gauche, ou avec une opinion de droite. Des genres différents, des religions, des cultures différentes. Mais on a tous ressenti ça à l’unisson. Nous avons ressenti de la compassion. De la compassion pour une inconnue. C’est ça, le pouvoir de la connexion humaine. C’est pour cette raison que nous ne deviendrons pas la génération déchue de la connectivité qui se déconnecta de l’autre. Je pense au contraire que nous allons nous élever. Je pense que nous allons raviver la flamme de l’optimisme. Je pense qu’ils ont sous-estimé la résilience de l’humanité. 
Et ces yeux-ci, à qui sont-ils ? Quelqu’un que vous aimez ? Quelqu’un que vous haïssez ? Ce sont les yeux d’un homme qui fut dépourvu du pouvoir de la connexion humaine. Le professeur Stephen Hawking. Il était très affecté par la maladie au moment de la photo. En fait, son corps entier s’était déjà éteint. Il lui restait un seul muscle qu’il pouvait mobiliser, celui en-dessous de son œil. Son équipe scientifique a posé un capteur à la base de ses lunettes. On le voit sur la photo. Et ce capteur enregistre les mouvements de ce muscle. Avec ce muscle, il bouge un curseur sur chaque lettre de l’alphabet sur l’écran de son ordi. Il choisit une lettre, construit un mot, puis un paragraphe, et c’est ainsi qu’il nous communiquait ses affirmations épiques sur l’espace le temps et l’humanité. 
À la fin de la session, je lui ai dit : « Professeur, vous photographier est un honneur immense pour moi. J’ai vu combien vous éprouvez des difficultés pour communiquer. Mais j’ai une grande faveur à vous demander. Quel mot encapsule la sagesse selon vous ? Un seul mot de vous vaudra un million de mots de n’importe qui d’autre. » 
On a tous patienté. Son infirmière était un peu inquiète. Je savais que son muscle commençait à faillir. Et la plupart des choses qu’il écrivait ne ressemblait plus à rien. 
Soudain, on a entendu un bip, bip, bip, bip, bip. Il écrivait. On s’est tous penchés sur son écran pour observer le curseur bouger sur les lettres et s’arrêter sur le W. Ensuite, la lettre suivante, bip, bip, bip, bip, jusqu’à la lettre O. Et la dernière lettre : bip, bip, bip, bip, bip, bip, jusqu’au W. 
Un membre de l’équipe a dit : «W-O-W, ça veut dire quoi ? Ça ne veut rien dire, c’est une erreur.» 
Mais j’ai répliqué : «Une minute. Ce n’est pas une erreur. Il vient d’écrire le mot ‘Waouh’. Il m’offre un mot que mes enfants diraient quand ils sont émerveillés par la beauté et la majesté de la vie. N’est-ce pas impressionnant qu’un homme confronté à autant d’adversité puisse continuer de voir le monde avec un regard d’émerveillement ?» 
Son infirmière a alors dit qu’il était fatigué et qu’il devait se reposer. Elle a proposé d’ôter le capteur, ses lunettes et de les remplacer par ses lunettes de soleil sombres. C’est à ce moment que je l’ai vu. Une vision d’un espoir rock-and-roll et redoutable. J’ai pris la photo. C’est mon meilleur hommage à une légende de notre époque, un homme qui croyait que la connexion équivalait à la compassion. 
Je ne vais pas vous quitter avec une réponse. Je vais vous quitter avec une question. Sommes-nous destinés à rester spectateurs, qui, telles des phalènes, dansent autour de la flamme d’autrui ? Ou bien sommes-nous destinés à devenir acteurs, et à illuminer l’obscurité avec notre propre torche de compassion ? Car là où il y a la lumière, on se retrouve non pas en inconnus, non pas en ennemis, mais en partenaires créatifs. Et alors ensemble, pourrons-nous reconstruire ce monde troublé. Ensemble, nous nous reconnecterons. Ensemble, nous gagnerons l’estime de l’Histoire et nous transformerons ce chaos en un cosmos magnifique. 
Merci de m’avoir écouté. 
(Applaudissements) 
