En 2017, 
j’ai confié à un très cher ami que mon vœu le plus cher était de voir des baleines bleues. Peu après, je me suis retrouvé avec un groupe de chercheurs à étudier les baleines bleues dans le golfe de Californie. Nous étions sur un bateau qui mesurait 7,5 mètres de long. À côté de nous... se trouvait cette créature majestueuse en train de manger gracieusement. 
Voyez-vous, à ce moment, je ne connaissais rien sur les baleines. Je ne suis qu’un économiste financier. J’ai appris quelque chose de vraiment incroyable sur elles. Les scientifiques savaient que les baleines absorbent beaucoup de carbone dans leur corps, et aussi indirectement. C’est évidemment très important pour nous car nous faisons tous face à la catastrophe climatique et nous essayons tous de voir comment retirer le carbone de l’atmosphère. Il se trouve que les baleines absorbent une quantité importante de carbone de l’atmosphère en mangeant et en faisant caca. Oui, tout tourne autour du caca. 
Comment le système formé par les baleines fonctionne-t-il ? Ça commence dans les océans. Il y a des organismes microscopiques appelés phytoplancton. Ce phytoplancton fait quelque chose d’incroyable. Il absorbe énormément de CO2 de l’atmosphère et il nous donne à tous de l’oxygène en retour. Quelle quantité de CO2 absorbe-t-il de l’atmosphère ? Environ 37 gigatonnes de CO2 de l’atmosphère. Les poumons de la planète se trouvent véritablement dans l’océan. Pour se donner une idée, 37 gigatonnes, c’est la quantité de carbone absorbée chaque année par quatre forêts amazoniennes. Ces organismes photosynthétiques absorbent autant que ça. 
Des organismes plus grands, les krills, adorent le phytoplancton, directement ou indirectement. Les baleines, quant à elles, raffolent des krills. Elles mangent tellement de krills qu’elles n’arrêtent pas de grossir et du carbone s’accumule dans leur corps. Quelle quantité de carbone accumulent-elles dans leur corps ? Environ sept à neuf tonnes de carbone. Une fois converti en CO2, ça donne 33 tonnes de CO2 qui restent hors de l’atmosphère, enfermées dans le corps d’une seule baleine. À titre de comparaison, ça équivaut au travail de 1 500 arbres enfermé dans le corps d’une seule baleine. Vous voyez ? 
Comme ces bêtes mangent beaucoup, que font-elles après ? Elles font beaucoup caca. Leur caca s’avère être extrêmement important, car il fertilise le phytoplancton. C’est un cycle formidable. Les baleines se nourrissent de krills, les krills se nourrissent du phytoplancton et le phytoplancton se nourrit du caca des baleines pour se développer. Quand le phytoplancton se développe, il absorbe plus de CO2 de l’atmosphère. Imaginez. Les baleines accumulent le carbone dans leurs corps. Hélas, elles finissent par mourir et leur poids énorme les entraîne au fond des océans. Sous une profondeur de 1 000 mètres, tout est séquestré presque pour toujours. Grâce à leur caca, elles fertilisent le phytoplancton, elles le font grandir et encore plus de CO2 est absorbé de l’atmosphère. 
Quelque part, les baleines sont des alliées incroyables dans la lutte contre le changement climatique. C’est une bonne nouvelle, n’est-ce pas ? Sauf que les baleines meurent à cause des collisions avec les bateaux, à cause de la pollution et à cause des empêtrements. En fait, elles meurent parce que notre système économique actuel estime à zéro la valeur d’une baleine vivante. Il n’y a qu’en la morcelant et en la vendant pour la viande qu’elle prend de la valeur. La valeur d’une baleine vivante est quant à elle de zéro, zéro euro, zéro, peu importe la devise. 
Je suis économiste financier. J’entends ces scientifiques qui déplorent la situation des baleines. Je voulais aider, mais je ne savais pas comment puis je me suis dit que je pourrais diffuser leur message au public à travers le monde. Je pourrais traduire la valeur des services qu’elles nous rendent dans une langue comprise par tous. Malheureusement, cette langue est celle des euros et des centimes. Je suis donc parti avec mon équipe pour estimer ces services, et même si elles en rendent beaucoup, j’en ai choisi un seul. Je voulais estimer une seule chose : combien vaut le service de séquestration de carbone rendu ? Comment faire ? Après tout, une baleine est un organisme vivant. Une baleine accumule du carbone dans son corps, puis elle fait des baleineaux qui, en grandissant, accumuleront aussi du carbone. Ils donneront eux-mêmes naissance à d’autres baleines, etc. et ils fertiliseront le phytoplancton. Alors, comment s’y prendre pour y parvenir ? Pour y arriver, j’ai dû faire appel à ce que je fais de mieux : estimer. J’ai réfléchi et je me suis dit : « Ça ressemble à des actions qui rapportent des dividendes. Sauf que ces dividendes sont vivants. Ils donnent naissance à d’autres dividendes. Donc, si je suivais une baleine tout au long de sa vie, que je gardais une trace de tous ces dividendes sur le long terme, que je les multipliais par le prix du carbone et que je le ramenais à la date d’aujourd’hui hui, je pourrais déterminer la valeur actuelle, la valeur ramenée à aujourd’hui, des gains pour une seule baleine au cours de sa vie. » Voulez-vous connaître le montant ? 
(Applaudissements) 
Voulez-vous connaître le montant ? 
Public : Oui ! 
Ralph Chami : Au moins 2,8 millions d’euros. Au moins, car j’ai omis beaucoup de choses. Je veux partager les bonnes nouvelles que j’ai apprises sur le bateau. Je ne savais pas quoi faire, j’essayais de les aider. Ces bonnes nouvelles, voulez-vous les entendre ? 
Public : Oui ! 
RC : Leurs cousins terrestres, les éléphants des forêts d’Afrique, dans le bassin du Congo, ils font la même chose. Il s’avère qu’en marchant, en mangeant et en faisant caca, ils augmentent la séquestration du carbone des arbres dans les forêts de 7 à 14 %. Imaginez, juste en gambadant, ils nous aident à absorber le CO2 de l’atmosphère et à le fixer. Je me suis alors dit qu’on pourrait aussi estimer leurs services. Pourquoi pas ? Pareil. On estime de la même façon. On suit la même méthode, et on ramène à la date d’aujourd’hui. Vous vous demandez : « Quelle est la valeur des services rendus par un seul éléphant concernant la séquestration de carbone ? » Voulez-vous savoir ? 
Public : Oui ! 
RC : Voilà, 2,5 millions d’euros. Voulez-vous d’autres bonnes nouvelles ? 
Public : Oui ! 
RC : Laissons les forêts  - nous vivons sur terre et nous ne pensons qu’aux forêts - et partons un instant dans l’eau. Les herbiers marins, les marais salants, les mangroves, les forêts de varech, les tourbières et les marécages sont des systèmes vivants dont les quantités de CO2 absorbées vont au-delà de notre imagination. Ils les gardent pour toujours dans leurs racines, tant qu’on n’y touche pas et qu’on en prend soin. 
Alors, si vous vous dites  que ces chiffres sont impressionnants, attendez d’entendre ce que je vais vous dire maintenant. Rien que pour les herbiers marins, le carbone séquestré par les herbiers marins. Selon vous, quel est le montant... Si on prend tous les herbiers du monde et qu’on estime la valeur de leur service de séquestration de carbone, à combien s’élève-t-elle selon vous ? Êtes-vous prêts ? Le montant s’élève à 2,2 billions d’euros. Ça équivaut à la bourse allemande. Alors. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’une nature vivante et prospère n’a pas qu’une valeur intrinsèque, elle a aussi une valeur économique. 
Mais alors, à quoi ça sert ? La science nous dit que nous vivons sur une planète merveilleuse. Nous pouvons l’estimer en euros. Mais à quoi ça va nous servir ? Devinez. On peut construire une économie entière autour d’une nature vivante et prospère. Pas une nature de l’extraction, mais une nature de la régénération. Cette économie... 
(Applaudissements) 
Cette économie va nous offrir une prospérité partagée et durable à tous, les petits et les grands ; à toutes les espèces sur cette planète. Il n’est pas nécessaire d’avoir des gagnants et des perdants. C’est gagnant-gagnant. Je vais vous expliquer. 
Nous pouvons construire... Il nous faut trois choses  pour construire cette économie : la science, la comptabilité et la comptabilité scientifique. Qu’est-ce que vous avez ? Combien en avez-vous ? Vient ensuite la question des économistes financiers : « Quelle est sa valeur ? » Notre travail d’estimation consiste simplement à la traduire dans une langue comprise par les décideurs politiques pour qu’ils prennent des décisions. C’est tout. C’est de la traduction. Le troisième pilier est très important, il s’agit du cadre juridique. Le cadre juridique est très important car nous devons protéger les droits de la nature, une nature vivante et prospère. 
Trois choses, qui une fois réalisées, nous offre la possibilité de créer des marchés autour de la nature. Quand je dis « marchés », je ne pense pas à une nature de l’extraction, mais à une nature de la régénération. Je vais vous expliquer. Je vais vous expliquer. 
Il y a 57 000 éléphants au Gabon. Si on les laisse vivre leur vie, ce nombre peut monter jusqu’à 195 000. Le Gabon peut vendre les crédits carbone de ses éléphants. Puisque ces éléphants absorbent le carbone des arbres, le carbone compensé par ces éléphants peut être vendu. À qui ? À nous, car nous sommes obsédés par le Net Zéro, les émissions négatives et la neutralité carbone. Notre argent va servir à s’occuper de ces éléphants à vie. Combien est-ce que le Gabon peut-il en tirer ? Un milliard d’euros par an. En laissant ces éléphants gambader librement, en ne les attachant pas, juste en les laissant vivre leur vie. Ces éléphants, en mangeant, en faisant caca, en vivant, en ayant des bébés ; peu importe ce qu’ils font, ils participent à la séquestration du carbone dans les forêts. Une forêt sans animaux est une forêt morte. Ça ne concerne pas la flore, ça concerne la flore et la faune. Ça concerne la nature elle-même. C’est ça le message. 
Qui achèterait ces crédits carbone ? Tous ces pays et ces entreprises qui se sont engagés pour le Net Zéro, les émissions négatives et la neutralité carbone. Ils achèteraient le carbone compensé en crédits carbone. L’argent affluerait de ces services rendus par les écosystèmes, qu’ils viennent des baleines, des éléphants, des mangroves, des herbiers ou des marais. Les entrées d’argent se feraient au moyen de contrats qui se servent de la blockchain pour s’occuper à vie de la nature - c’est très important - et pour s’occuper à vie des gardiens de la nature. Les gardiens de la nature sont  les populations indigènes et locales. Ce sont eux qui se chargent de la conservation, pas vous ni moi. 
(Applaudissements) 
Une fois que c’est fait, constatez. C’est un gain pour la nature. C’est un gain pour l’économie. L’État en question sera gagnant car il percevra toutes les recettes. Ça changera sa position financière. Ça diversifiera son économie. Sa croissance sera durable. C’est un gain pour l’environnement. C’est un gain pour toutes les espèces que nous avons tellement fait souffrir. C’est un gain pour notre belle planète. Carl Sagan a dit un jour : « La seule Terre que nous connaîtrons. La seule maison que nous connaîtrons. » C’est un gain pour nous. 
Nous exportons ce travail en Afrique au Libéria, au Cameroun, au Kenya et en Afrique du Sud. Nous exportons ce travail aux Amériques, au Chili et en Argentine. Nous sommes actifs aux États-Unis et au Royaume-Uni. Tout a commencé avec ma simple envie de voir une baleine bleue. Je n’aurais pas imaginé que ça se serait transformé en une vision sur la façon dont nous devrions vivre pour le futur. 
Merci. 
(Applaudissements) 
