A cet instant précis, il est 20:35 en Afghanistan. A la même heure, il y a 10 jours, j’étais assis dans une cellule de 6 m² dans le sous-sol d’une prison de sécurité maximale à Kaboul, où j’étais détenu par les Talibans. Cela faisait 104 jours que j’étais dans cette cellule. Pourtant, je faisais partie des privilégiés. 
Mais je vais trop vite. Revenons au tout début. Me voici. J’ai cinq ans et je vis dans un camp de réfugiés d’Afghans à Peshawar, au Pakistan. Regardez les deux écussons sur le jeans que m’a donné l’UNHCR. Le premier est le drapeau américain et deuxième, la statue de la liberté, les symboles mêmes du rêve américain dont je rêvais tant. Mais en tant que réfugié, je n’avais pas de patrie. Et sans patrie, j’étais dénué de droits. Et sans droits, je n’avais pas de voix. J’avais besoin d’une personne qui me défendrait. J’avais la chance d’en avoir deux. Mes parents, qui avaient émigré aux États-Unis quatre ans avant moi, se battirent en effet sans relâche pour me faire venir aux États-Unis. Ils furent ma voix. Ils me firent don du rêve américain. Le plaidoyer de mes parents m’a permis de les rejoindre, d’émigrer à Omaha, dans le Nebraska, d’aller au lycée, de faire mon service militaire, d’obtenir mon diplôme universitaire de Tillman Scholar en Géorgie et d’entrer en Faculté de médecine. Je suis devenu le rêve américain. 
(Encouragements et applaudissements) 
Dans mon rêve, tout se passait bien. L’été dernier, j’ai remplacé un rêve par un autre, en mettant la fac de médecine de côté pour fonder Human First Coalition, une organisation dédiée à aider les Afghans dans le besoin. J’ai passé les 17 premières années de ma vie apatride et voilà que je me retrouvais dans le rôle de l’aide humanitaire qui avait façonné tant de choses dans ma vie. Je devins le porte-parole et la voix d’autrui. En tant qu’aide humanitaire, je fournissais de la nourriture, des soins médicaux et un refuge à des milliers d’Afghans. J’ai organisé plus de mille vols de déplacements et j’ai fait de multiples voyages à Kaboul, avec la bénédiction des Talibans pour superviser tout cela. 
Mais le 18 décembre 2021, tout bascula. Ce matin-là démarra comme tous les autres mais soudain, inexplicablement et de façon inattendue, les Talibans me mirent sous les verrous. Alors qu’on me conduisait au quartier général de l’agence de renseignement du directorat taliban, on me dit que je devais juste répondre à quelques questions de routine, après quoi je retournerais à mon hôtel. Toutefois, quelques heures plus tard, on m’amena dans cette salle au sous-sol. Trois locataires, pas de couverture, de matelas ou d’oreiller, pas de soleil, aucun moyen de communiquer avec le monde extérieur et aucune idée de ce qu’il allait m’arriver. À partir de cet instant, je suis resté dans ce sous-sol, au cœur de l’hiver afghan, pendant 105 jours. 
Tout ce temps, j’ai craint qu’on m’emmène devant un peloton d’exécution. Le 45e jour, 11 hommes m’ont tabassé et torturé avec des arcs à souder, après huit jours de grève de la faim. Je n’avais rien commis de mal. 
Mais j’avais de la chance. J’avais non seulement plusieurs avocats exceptionnels, mais j’avais aussi un pays. Le gouvernement américain m’a donné une voix et affirmé mes droits humains. Or c’est ça qui a finalement conduit à ma libération il y a 10 jours. 
(Applaudissements) 
Le jour de ma libération, après un vol de quatre heures entre Kaboul et le Qatar, j’ai ressenti une euphorie indescriptible en descendant de l’avion. Mais dans toute cette joie d’un retour triomphal, quelque chose détonnait. Le jour de ma libération, je suis retourné dans la société pour trouver que la crise humanitaire en Afghanistan allait en s’empirant, que l’attention du monde entier était fixée sur l’Ukraine et que les efforts de déplacements des Afghans étaient à l’arrêt, ou presque, sans solution possible en vue. Ce fut une immense déception. Pour cela, j’ai décidé de retourner au travail avant de rendre visite à ma famille. Car le fait crucial est que 95 % des Afghans n’ont pas suffisamment à manger. 22,8 millions de personnes sont confrontées à la famine. 97 % vivent sous le seuil de pauvreté. 9 millions de personnes vivent dans l’extrême pauvreté. Et ce sont les personnes qui ont combattu à nos côtés dans la coalition internationale ces 20 dernières années. Ce sont nos alliés. Ce sont nos frères et nos sœurs et ils sont dans une situation désespérée. 
L’amplitude du travail qu’il reste à accomplir est étourdissante. Mais il faut commencer quelque part. La question devient donc : que devons-nous faire ? Selon moi, quatre choses. 
D’abord, amplifier les provisions de l’aide humanitaire de la communauté internationale en augmentant le soutien et les dons aux organisations sur le terrain qui ont les infrastructures qui garantissent que l’aide arrive directement auprès de ceux qui en ont le plus besoin. Et il n’y a pas que mon organisation ; tant de groupes de soutien accomplissent un travail extraordinaire en Afghanistan, et nous avons besoin des ressources maintenant. 
Deuxièmement, nous, le gouvernement et les citoyens des 36 nations qui ont combattu en Afghanistan, devons honorer notre promesse envers nos alliés afghans - nous leur sommes redevables - en fluidifiant leur réinsertion aux États-Unis ou ailleurs. 
(Applaudissements) 
Ceci requiert avant tout une relocalisation des réfugiés actuellement dans des camps partout dans le monde vers un lieu qu’ils pourront appeler leur foyer. Cela nécessite aussi que la communauté internationale augmente les quotas des alliés afghans en acceptant davantage d’Afghans dont la vie est menacée et élargisse ses programmes d’exception humanitaire pour créer davantage de voies pour ceux dans le besoin. 
Troisièmement... Dans ces nouvelles filières humanitaires, il faudra veiller à ne pas séparer les familles, à les préserver. 
(Applaudissements) 
Ou, au minimum, créer des limites strictes quant à la durée durant lesquelles ces familles sont séparées. La séparation des familles comme la mienne génère un mal irréparable. Mais des changements clairs et précis aux politiques d’admission existantes peut garantir que d’autres mineurs ne subiront pas le même sort que celui qui fut le mien et celui de ma famille. 
Quatrièmement, et c’est le plus important, nous devons rétablir en Afghanistan une présence diplomatique internationale pour tenir les Talibans responsables de leurs actes et fournir les services consulaires aux personnes. Ça ouvre un canal pour aborder les actions des Talibans, plutôt que d’interrompre, isoler et supprimer des chemins d’influence. Je suis le témoin direct de ce à quoi peut ressembler un engagement avec les Talibans. Les négociations qui ont conduit à ma libération sont le fruit direct d’une diplomatie efficace avec les Talibans au niveau mondial. Des diplomates se sont parlé ouvertement et ont résolu un problème commun. Même si la réussite de cet échange précis est certes une anomalie, cette forme de diplomatie démontrée par ma libération peut et doit servir de modèle pour atteindre d’autres changements souhaités pour l’avenir de l’Afghanistan, tels que la restauration de l’éducation des filles au-delà du primaire, la liberté de presse, l’amélioration des droits de la femme, et très urgemment, l’augmentation de l’aide humanitaire. Pour autant - 
(Applaudissements) 
Pour autant, notre diplomatie ne doit pas être un chèque en blanc. Les Talibans doivent respecter leurs engagements et prouver qu’ils sont prêts à s’engager sur la voie diplomatique en tant qu’acteur qui respecte les droits humains fondamentaux, qui garantisse les libertés essentielles et qui ne soit pas dans le business des otages. 
(Applaudissements) 
Quand on y pense, la situation en Afghanistan est extrêmement complexe, impossible de la résumer dans un talk de huit minutes écrit il y a quatre jours à ma sortie de captivité. Toutefois, des solutions concrètes existent et je suis dans la position privilégiée de pouvoir en être le porte-parole. Et vous aussi, vous pouvez le devenir. La réalité est que - c’est particulièrement vrai en Afghanistan - le changement a toujours et continuera de démarrer avec l’homme de la rue. L’automne 2021, des dizaines de milliers de personnes dans le monde se sont rassemblés pour aider l’Afghanistan. Pas besoin d’être un spécialiste pour s’engager, pour faire du bénévolat ou du lobbying, pour contribuer, voire simplement pour accueillir un réfugié et lui offrir votre voix. Comme l’a dit Margaret Mead : «Ne doutez jamais qu’un petit groupe de citoyens engagés puisse changer le monde. En fait, cela se passe toujours ainsi.» 
L’après-midi de ma libération il y a 10 jours, j’ai finalement pu sortir de ma cellule souterraine et entrer dans le soleil sans aucune entrave aux mains, ni rien sur les yeux. Je pouvais voir le ciel. Je suis sorti de la prison et ai traversé Kaboul dans une Corolla. Je suis passé devant l’Ambassade des États-Unis pour arriver à l’aéroport de Kaboul. J’ai marché sur le tarmac, je suis monté dans le C-17, j’ai serré les mains de diplomates américains, qataris et anglais. Soudain, j’étais à nouveau un homme libre. 
Je me répète, je faisais partie des chanceux. Être en captivité m’a rappelé cette époque où j’étais démuni et que j’avais besoin d’une voix. Maintenant que je suis libre et que j’ai retrouvé ma voix. Elle me met en position d’être le porte-parole de ce petit garçon au jean donné par l’UNHCR, celui rapiécé d’une statue de la Liberté, et qui aspire au rêve américain. 
Rejoignez-moi, je vous en prie. 
(Applaudissements) 
