Quand j’avais 12 ans, je me suis cassé le pied en jouant au foot. Mais je n’en ai pas parlé à mes parents en rentrant, car le lendemain, mon père m’emmenait au ciné, un film de foot. Je craignais qu’en parlant de mon pied, mes parents me conduisent chez le médecin et je voulais tout sauf ça, je voulais aller au cinéma. 
Le lendemain matin, mon père dit : « Il fait si beau, pourquoi ne pas marcher jusqu’au ciné ! » 
(Rires) 
C’était à un kilomètre. En chemin, mon père me demande : « Pourquoi tu boîtes ainsi ? » Je lui dis qu’il y a un caillou dans ma chaussure. 
Le film était formidable. Ça parlait des plus grandes stars du foot, des grands joueurs brésiliens. J’étais au septième ciel. Après le film, j’ai enfin dit à mon père que j’avais le pied cassé. Il m’a emmené chez un médecin orthopédiste qui m’a plâtré pour trois semaines. 
Si je vous raconte cette histoire, c’est parce que 40 ans plus tard, je ne suis plus un fan de foot. Je suis fan d’un autre type de foot. L’enfant que j’étais à 12 ans ne comprendrait pas cela. Il y verrait même une trahison. 
Certes, nous changeons tous entre 12 ans et l’âge adulte. Mais avançons de 10 ans. Quand j’avais 22 ans, j’étais un ingénieur en électronique fraîchement diplômé en Inde du Sud. J’ignorais que trente ans plus tard, je vivrais aux États-Unis, que je serais journaliste, que j’animerais un podcast intitulé : « Cerveau secret ». C’est une émission sur les comportements humains et comment appliquer la psychologie à notre vie. Les podcasts n’existaient pas quand j’ai reçu mon diplôme. On n’avait pas de smartphones en poche non plus. Mon avenir restait non seulement inconnu, mais impossible à deviner. 
Nous avons tous vu ce que c’est ces trois dernières années de pandémie, alors que nous tentions de sortir doucement du COVID. Et si on pense à la personne que nous étions il y a trois ans, avant le COVID, on peut constater le changement. On peut voir combien l’anxiété et l’isolement et les bouleversements dans nos vies et nos modes de vie, combien cela nous a changé, changé notre apparence, changé notre perspective. Mais il y a un paradoxe. C’est que quand on contemple son passé, on voit les changements énormes dans la personne que nous sommes devenue. Mais si on se projette dans l’avenir, on a tendance à imaginer qu’on va rester la même personne. 
Certes, on imagine que le monde sera différent. On sait que l’IA et le changement climatique vont transformer notre monde. Mais on n’imagine pas que nos perspectives puissent changer, ni nos points de vue ou nos préférences, avec le temps. 
J’appelle cela l’illusion de la continuité. Je pense que cela survient notamment parce qu’en contemplant le passé, le contraste avec notre moi de l’époque et celui qu’on est devenu est manifeste. Nous voyons clairement que nous sommes des personnes autres. Mais en nous projetant dans l’avenir, on s’imagine certes un peu plus vieux, les cheveux un peu plus gris, mais on ne s’imagine pas fondamentalement avec une vision différente, que nous serons une personne différente. Ces changements semblent donc impalpables. 
J’espère vous convaincre aujourd’hui que cette illusion a des conséquences profondes, pas uniquement pour notre avenir de joueur de foot ou d’animateur podcast, mais pour des sujets de vie ou de mort. Voici John et Stéphanie Rinka. On a relaté leur histoire dans « les cerveaux cachés ». Cette photo date de 1971, le jour de leur mariage. John et Stéphanie viennent de se marier en cachette à l’hôtel de ville de Cambridge, dans le Massachusetts. Il avait 22 ans et elle, 19. John m’a raconté qu’après leur mariage, ils ont voyagé dans plusieurs régions du pays, avant de finalement s’installer en Caroline du Nord. John est devenu un entraîneur de basket au lycée et Stéphanie est devenue infirmière. Comme ils vivaient dans une région rurale de l’État, Stéphanie rendait souvent visite à ses patients. Certains d’entre eux étaient très malades. Ils avaient des maladies mortelles et une mauvaise qualité de vie. Quand Stéphanie rentrait à la maison, elle était souvent perturbée. Et elle disait à John : « John, si jamais j’ai une maladie mortelle, ne fais rien pour prolonger mes souffrances. Je préfère une vie de qualité à une vie en quantité. » Dans les moments les plus éprouvants, elle disait : « John, si je suis un jour malade, tue-moi. Tue-moi. » 
Et John Rinka regardait sa femme avec amour, sa femme en bonne santé, et lui répondait : « OK, Steph, d’accord. » 
Avançons de quelques décennies. Fin de la cinquantaine, Stéphanie a commencé à mal articuler. Elle consulte un médecin qui lui fait passer des examens. Il pose le diagnostic de sclérose latérale amyotrophique, SLA. Le médecin lui explique que c’est incurable, qu’elle en mourra. Il lui explique qu’un jour viendra où elle ne pourra plus respirer seule. Stéphanie étant Stéphanie, décide de retirer de la vie autant de joie et de plaisir que possible. Elle passe du temps avec ses amis et sa famille. Alors que son état s’aggrave elle passe du temps avec John sur une jolie plage qu’ils aiment. Hélas, le jour où Stéphanie ne peut plus respirer seule arrive. Elle cherche son souffle et John l’amène à l’hôpital. L’infirmière à l’hôpital demande à Stéphanie : « Mme Rinka, souhaitez-vous qu’on vous mette sous ventilateur ? » Et Stéphanie dit oui. John est sans voix. Ils parlent de ce moment depuis 30 ans. Ça ne peut pas être sa volonté à elle. Mais il se tait. Le lendemain, il lui dit : « Steph, quand l’infirmière t’a demandé si tu voulais un ventilateur, que tu as dit oui, est-ce vraiment ce que tu souhaites ? » Et Stéphanie Rinka confirma. 
On pourrait penser que si Stéphanie avait écrit sa volonté au préalable, et qu’elle était inconsciente en arrivant à l’hôpital, quand on aurait demandé à John ce que voulait sa femme, il aurait répondu sans hésiter : « Elle ne souhaite pas de ventilateur. Faisons en sorte qu’elle soit aussi confortable que possible afin de pouvoir mourir dans la dignité. » Naturellement, cela ne résout que le problème juridique. Ça ne résout pas le problème éthique. Le problème éthique est le suivant : Stéphanie, à 39 ans, est en bonne santé, elle n’a aucune idée de ce que la Stéphanie de 59 ans, atteinte par une maladie mortelle, incapable de respirer, voudra vraiment. Aux yeux de Stéphanie âgée, sa version plus jeune pourrait tout aussi bien être une étrangère. Une étrangère qui prend des décisions de vie ou de mort en son nom. 
Les philosophes débattent d’une expérience de pensée depuis longtemps, qu’on l’appelle parfois : « le Bateau de Thésée ». Le grand guerrier Thésée revient au pays fort de ses exploits et son bateau est amarré au port en commémoration. Au fil des décennies, des parties du bateau pourrissent et se décomposent et au fur et à mesure, on remplace les planches usées par des nouvelles, jusqu’à ce que finalement, toutes les parties du bateau de Thésée sont faites d’éléments neufs. Et les philosophe, Platon le premier, se demandent : « Si toutes les parties du bateau de Thésée sont neuves, est-ce quand même le même bateau ? » 
Nous sommes tous des exemples vivants du bateau de Thésée. De nouvelles cellules en remplacent d’autres au fil du temps. La personne que nous étions il y a 10 ans n’est pas d’aujourd’hui. Biologiquement, on est quelqu’un d’autre. Or je crois qu’un bouleversement plus profond survient au niveau psychologique. Car si un bateau n’est pas qu’un assemblage de planches, un corps n’est pas qu’un assemblage de cellules. C’est organisation des planches qui fait le bateau. C’est l’organisation des cellules qui fait le corps. Si on préserve l’organisation, même en remplaçant des planches ou des cellules, on a toujours un bateau, on a toujours le même corps. Mais un niveau psychologique, chaque nouvelle couche que l’on pose n’est pas identique à celle qui l’a précédée. Cette plasticité du cerveau dont on nous parle tant, signifie que, dans le temps, on devient constamment une nouvelle personne. 
Cela a des conséquences profondes dans de nombreux pans de notre vie. Vous savez, je nourris l’illusion que le Shankar de 12 ans, qui voulait devenir une vedette de foot, le Shankar de 52 ans, animateur de podcast, et le Shankar de 82 ans, qui, je l’espère, vivra un jour sur une jolie plage, sont toutes trois la même personne. Mais est-ce vraiment le cas ? 
Laissons de côté la question philosophique pour évoquer ensemble quelques défis concrets posés par ce problème. Quand on fait une promesse à autrui, quand on promet d’aimer l’autre jusqu’à ce que la mort nous sépare, on fait une promesse qu’un étranger va devoir honorer. Notre moi futur pourrait ne pas partager notre vue, notre perspective, nos espoirs. Quand on enferme les gens et qu’on jette la clé, il n’y a pas que la personne incarcérée qui sera différente dans 30 ans, ce sera le cas pour nous aussi. Notre besoin de châtiment, de vengeance, pourrait ne plus être le même. 
(Applaudissements) 
Quand on vote des lois, on le fait avec l’intention de rendre notre pays meilleur. Pour l’améliorer. Mais n’importe quel pays qui existe depuis des décennies possède de nombreuses lois qui avaient un sens quand elles furent conçues, elles étaient même ingénieuses quand elles furent conçues, mais aujourd’hui, elles semblent obsolètes et absurdes, voire scandaleuses. Tous ces exemples naissent du même problème : nous pensons que nous représentons la fin de l’histoire. Que le futur sera identique. 
J’ai trois propositions pour réfléchir à ce problème épineux. C’est un problème épineux car nous passons tous beaucoup de temps dans notre vie à vouloir rendre notre moi futur plus heureux. On ne se demande jamais si dans 20 ou 30 ans, notre moi futur ne nous regardera pas rétrospectivement avec perplexité, voire de l’amertume. Si notre moi futur ne nous demandera pas pourquoi on a bien pu penser que ce serait ce que je voudrais. 
Mon premier conseil est que si vous acceptez l’idée que vous serez une autre personne dans 30 ans, vous devez jouer activement un rôle pour façonner la personne que vous deviendrez. Devenez le curateur de votre moi futur. Devenez l’architecte de votre moi futur. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Consacrez du temps avec d’autres personnes que vos amis et votre famille. Consacrez du temps à des passions et des ambitions professionnelles qui sortent de vos routines. Élargissez votre horizon car vous allez devenir une personne différente, et donc, autant devenir responsable de la décision de qui cette personne sera. Le premier conseil est donc de cultiver sa curiosité. 
Deuxièmement, quand nous faisons des annonces sur les réseaux sociaux, 
sur des forums politiques, ou à une soirée, gardons à l’esprit que parmi les convives susceptibles d’être en désaccord, il y a peut-être notre moi futur. 
(Rires) 
Dès lors, quand nous exprimons notre point de vue avec certitude et confiance, souvenons-nous de rester humble aussi. D’ailleurs, cela est vrai au niveau personnel autant qu’au niveau organisationnel. Il y a peu, je parlais avec une jeune femme remarquable. Elle venait d’accepter une position d’autorité dans son organisation, et elle nourrissait de nombreux idéaux sur comment elle allait transformer son organisation. Elle me demandait comment réaliser ces changements pour que dans le futur, personne ne puisse débarquer et défaire ces changements. C’est une envie très humaine mais qui émane de la même croyance que notre perspective sur l’histoire est l’ultime mot de la fin. Mais en fait, c’est faux. 
Numéro trois. Je viens de citer quelques façons dont notre moi futur pourrait être plus fragile, plus frêle qu’aujourd’hui. Et c’est vrai, cela est une partie de l’histoire. Mais ce n’en est qu’une portion. Notre moi futur devra aussi posséder des capacités, des ressources et de la sagesse que nous n’avons pas actuellement. Quand nous sommes devant des opportunités et que l’on hésite, quand je me dis que je n’ai pas le courage de quitter mon travail et lancer ma propre entreprise, ou le courage d’apprendre à jouer un instrument de musique à 52 ans. Ou que je n’ai pas le courage de prendre soin d’un enfant handicapé. Je devrais en fait me dire que je n’ai pas la capacité de faire toutes ces choses aujourd’hui. Ça ne signifie pas que je ne l’aurai pas demain. La troisième leçon est d’être courageux. 
Je suis convaincu que si vous pouvez réaliser ces trois choses, si vous restez curieux, que vous pratiquez l’humilité et êtes courageux, alors, votre moi futur pourra vous observer dans 20 ou 30 ans, vous observera sans amertume ou perplexité, mais il vous regardera et vous dira : « Merci. » 
(Applaudissements) 
