Susan Cain : L’idée de douce amertume est celle du fait que nous vivons une vie, nous les humains, faite d’états constants, une sorte d’existence simultanée de joie et de tristesse, de crépuscule et de lumière, d’amertume et de douceur. Et cela est accompagné d’une conscience plus aiguë de l’impermanence des choses, tout comme une joie curieusement perçante face à la beauté de l’univers. Quand on nourrit cette conscience profonde que la joie est accompagnée par la peine et que la peine est accompagnée de la joie, on devient très sensible à la beauté insensée qui nous entoure. 
Je pense que les stoïciens sont arrivés à cette idée selon leur vision. Vous connaissez ce principe des stoïciens, le memento mori, comme ils l’appellent, de se souvenir constamment que nous pouvons mourir demain, que nous ignorons ce qui va survenir. C’est une façon de nous rendre serein tout en rendant la vie un peu plus précieuse. C’est cela la vision du stoïcisme. Je ne suis pas certaine de vouloir me prétendre stoïcienne explicitement, mais je ressens une affinité dans la prise de conscience de la fragilité de la vie qui nous place là où on doit être. 
Whitney Pennington Rodgers : Pourquoi pensez-vous que l’art est une des façons d’exprimer le doux amer les plus magistrales ? 
SC : Je crois que tous les humains... que l’aspect le plus fondamental de notre humanité est de nourrir un sentiment d’aspiration que j’appelle l’univers parfait et beau. Dans le «Magicien d’Oz», c’est : «quelque part de l’autre côté de l’arc-en-ciel». Toutes les religions ont un nom pour ça. Mon favori vient du soufi : «L’amour de l’âme ». Et en fin de compte, la créativité est l’expression de cette aspiration pour un monde plus parfait et plus beau. Ce que font en réalité les artistes ou les musiciens, c’est avoir une vision de... en fait, de l’espace entre le monde où nous vivons et le monde auquel ils aspirent vivre et qui reste à créer. Que l’on parle d’un morceau de violon ou d’une fusée sur Mars, il n’y a finalement pas de différence entre les deux. 
Le mot «aspiration », signifie tendre vers, tendre vers une chose pour l’atteindre. Et c’est ce que nous faisons quand on est créatif. Et je m’empresserais d’ajouter qu’il n’est pas nécessaire de composer une symphonie que les gens écouteront des siècles plus tard, ni de concevoir une fusée pour Mars pour exprimer la créativité humaine fondamentale. Il vous suffit d’être à la maison et de dessiner ou de cuire une tarte. Peu importe. Toutes ces actions diverses sont l’expression de notre aspiration et de notre meilleure nature. 
Je crois que l’art, la musique, la nature, la religion et la spiritualité sont en fait des manifestations différentes d’une même chose. Nous devons sans doute tous trouver notre définition de cette chose, mais c’est le moteur le plus fondamental de toute la nature humaine. Et je crois que notre meilleure nature est celle qui conduit à la créativité et à la connexion avec l’autre et à l’amour. Désolée de m’appesantir sur cette question, je l’ai scotchée dans mon bureau... Le poète Jalāl al-Dīn Rūmī a dit ceci, c’est un poète soufi, et je vais vous lire son propos mais avant, je me propose de vous planter le décor. Cela concerne... C’est un homme qui prie Allah, et une personne cynique s’approche de lui et lui demande : «Pourquoi pries-tu ? T’a-t-on déjà répondu ? Alors, pourquoi prier ?» 
L’homme réfléchit et il est troublé par la remarque de cette personne cynique. Il sombre alors dans un sommeil agité mais Kadhir apparaît, le guide des âmes, qui lui dit ceci : «Pourquoi as-tu cessé de prier ? » 
L’homme répond : «Dieu ne me répond jamais. Allah ne me répond jamais.» 
Voici ce que Kadhir lui dit alors, et je vous cite le poème : « Cette douleur, cette ferveur de toi est Mon messager vers toi. Ta crainte et ton amour sont le lasso qui saisit Ma grâce. Sous chaque “O Seigneur” de toi est maint “Me voici” de Moi. » 
J’ai scotché cette citation dans mon bureau car je crois que... que c’est la vérité, que nous soyons athée, croyant ou quelque chose entre les deux. C’est une fausse dichotomie à mes yeux. 
WPR : C’est très beau. Pouvez-vous parler davantage du processus d’écriture de ce livre et comment vous vous êtes retrouvée dans cet espace où le doux amer est le produit fini ? 
SC : Comme la plupart, j’ai mon propre héritage d’amour et de perte. Dans mon cas, la plupart de ma famille, les anciennes générations, fut tuée pendant l’Holocauste. Du côté de ma mère et de mon père. J’explore donc dans ce libre le phénomène du deuil en héritage, comment il se transmet à nous culturellement et épigénétiquement. Je pense que c’est une sorte de trame inconsciente qui est avec moi depuis le début. Cette sensation, une sorte de vision tragique de la vie, mais aussi une vision qui, en quelque sorte, est incrédule devant la beauté inouïe qu’elle peut revêtir. Ces deux sentiments sont en moi simultanément. J’avais en fait besoin de faire le tri et de trouver un sens à ces questions sur le paradoxe de la vie. 
Cela m’a emmenée dans un voyage qui dura cinq ans. Je suis allée à la rencontre de Pete Docter, le directeur de Pixar et le créateur de « Vice versa», un film sur la tristesse et la valeur positive qu’elle a dans nos vies. Je l’ai évoqué, j’ai exploré toutes les sagesses traditionnelles. J’ai discuté avec des neurologues. J’ai passé beaucoup de temps avec Dacher Keltner, un psychologue qui a réalisé un travail fascinant et révolutionnaire sur ce qu’il appelle notre instinct de compassion interne et comment l’évolution nous a rendu prompts à réagir à la tristesse d’autrui. Cela vient du fait que nous sommes des créatures qui devons prendre soin des plus jeunes sans quoi nous ne survivrions pas. Cela signifie que nous sommes conçus pour réagir aux pleurs des bébés. Sauf que cela irradie partout. On ne réagit pas uniquement aux pleurs de notre bébé, on réagit aussi à ceux des autres enfants, et on réagit face aux autres êtres en général. Mais on n’a manifestement pas tout compris car, comme Darwin l’a remarqué et mentionné, nous avons cet instinct profond de compassion, et nous avons cette propension nette à une cruauté surprenante. Les deux font partie de nous. Et... Et la question devient alors : comment nourrir notre compassion parmi nos instincts les plus profonds ? 
WPR : Miriam nous pose une question. Elle demande comment nous pouvons être présent l’un pour l’autre quand nous ressentons des émotions différentes. Plus spécifiquement : «Pouvons-nous être pleinement présent l’un pour l’autre quand l’un ressent de la douleur et l’autre du bonheur ?» 
SC : Je pense que la solution est d’être pleinement présent l’un pour l’autre. Je vais vous expliquer l’astuce que j’ai trouvée pour cela. Je ne sais pas si c’est le bon terme. Une vidéo incroyable est devenue virale il y a quelques années. Elle a été mise en ligne par l’hôpital de Cleveland. Ils ont conçu cette vidéo pour enseigner l’empathie au personnel soignant. Pour faire ça, ils ont utilisé une caméra qui traversait les corridors de l’hôpital, s’attardant sur les visages des personnes qui y circulaient. Ce qu’on fait dans la vie normale en fait. On marche dans un hall et on voit les gens que l’on croise sans vraiment les regarder ou y penser. Sauf que dans cette vidéo, il y avait une petite légende sous chaque personne croisée de façon aléatoire. Parfois, c’était une mention joyeuse : «Il vient d’apprendre qu’il va devenir papa pour la première fois. » Mais dans les hôpitaux, les légendes n’étaient pas si souvent heureux. Il y avait des messages comme cette petite fille qui disait adieu à son papa. Ce genre de choses. C’est impossible de regarder de telles vidéos sans pleurer. C’est impossible. C’est pour cela qu’elle est devenue virale. En regardant, on prend conscience qu’on ne fait pas que pleurer, on a littéralement cette sensation d’étirement des muscles de la poitrine. On peut le sentir physiquement et littéralement. Et... On sait aujourd’hui grâce au travail de Dacher Keltner, que j’ai évoqué à l’instant, que notre nerf vague, le plus gros nerf de notre corps qui gère nos instincts les plus fondamentaux comme la respiration et la digestion. C’est très basique. Mais notre nerf vagal réagit et est stimulé quand on observe quelqu’un en situation de détresse. C’est donc une pulsion fondamentale et très profondément ancrée en nous. Ce que je retiens de cette vidéo de Cleveland, c’est un exercice simple d’imaginer la vie des personnes que nous croisons dans la vie. On ne les connaît pas nécessairement. Mais si je vais à l’épicerie, quand la caissière enregistre mes achats, je me demande quelle est sa vie. C’est quoi ? C’est une façon totalement différente d’interagir avec les autres. 
WPR : En lien avec ceci, Gordon demande votre vécu de la pandémie et du confinement a influencé votre écriture. Cela a-t-il changé le livre par rapport à ce que vous aviez envisagé au début ? 
SC : Mon père et mon frère sont morts à cause du COVID assez tôt dans la pandémie. Composer avec ces sujets pendant des années, comme je le faisais, m’a en quelque sorte aidée à traverser ces moments particuliers, à y survivre. Je vais vous donner un exemple. Une des sagesses traditionnelles que je trouve la plus éclairante, et j’en parle dans mon livre, a inspiré une des chansons de Leonard Cohen, l’idée que la lumière passe au travers des fêlures. Cela vient de la Kabbale, la version mystique de la tradition juive. Dans une des histoires fondamentales de la Kabbale apparaît l’idée qu’à l’origine, toute la création constituait un vaisseau divin de lumière qui vola en éclats et nous vivons dans le monde qui a suivi cette destruction. Mais ces éclats lumineux divins sont tout autour de nous, ils sont enterrés dans la boue qui nous entoure. Notre mission est de traverser le monde et de trouver les éclats là où on peut, et leur permettre de briller un peu. La beauté de tout cela est que je vais découvrir un de ces éclats mais que vous en remarquerez un autre, totalement différent. Alors, on déambule et on ramasse nos éclats personnels. 
Quand mon père est mort du COVID, j’ai pensé à sa vie et... Mon père était une personne qui... Il était médecin et professeur à la faculté de médecine, et il travaillait vraiment beaucoup et a réalisé de grandes choses. Alors qu’il faisait tout cela, il pouvait aussi, réaliser des actes de beauté sans raison apparente. Il adorait les orchidées. Alors, il a construit une serre dans la cave, qu’il a remplie d’orchidées. Pour aucune autre raison que son amour de ces fleurs. Ils les cultivaient et les contemplaient. Il adorait le français aussi. Alors, il a appris à le parler même sans avoir le temps de visiter la France, ce qu’il fit rarement. Mais il passait du temps à l’apprentissage du français et adorait cela. Il y a tant de choses différentes qu’il faisait ainsi. À son décès, j’ai pensé à tous les actes de beauté qu’il réalisait dans son travail et dans ses moments de beauté sans raison apparente. J’y ai vu les éclats de lumière qu’il avait ramassés toute sa vie durant. Et... Cette façon de penser à lui, de me souvenir de lui ainsi, m’a vraiment soulagée et m’a apporté une forme de sérénité par rapport à sa perte. 
WPR : Nous sortons doucement de la pandémie, comment mieux rendre normal de parler de la perte, de parler de ces sentiments que vous mentionnez et que notre culture semble vouloir camoufler avec gêne. 
SC : Je pense qu’il conviendrait de commencer par nos institutions. On peut certes commencer dans notre vie privée, peut-être la façon la plus facile car il n’est pas nécessaire de motiver quelqu’un d’autre. Mais dans nos institutions, il y a des petits pas que nous pouvons faire. Je pense par exemple, je prends souvent la parole en public, récemment sur Zoom, et je parle de l’introversion et plus récemment du doux amer. J’en ai parlé encore il y a peu, dans une conférence Zoom. Nous parlions du pouvoir des introvertis. La conférence a démarré par un chat, exactement comme celle-ci. Et l’organisateur a demandé : «Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? » Et tout le monde a répondu par écrit : «Super ! », «Je suis super enthousiaste, » «Je me sens heureux, » ce genre de ressentis. Et j’ai adoré cela. Si le public se sentait vraiment ainsi, c’était formidable. Je me demandais quelle était la probabilité que tout le monde se sente réellement ainsi. Cette longue liste de personnes participant au chat, quelle probabilité que ce soit exact ? Peut-être bien 0 %. J’aimerais tant que nous développions des façons, et le chat anonyme pourrait être une manière d’initier ça, ou une option de garder l’anonymat, mais que les organisateurs ou chefs d’équipe demandent : «Comment vous sentez-vous vraiment ? » «Que traversez-vous maintenant ? » Et que les réponses soient anonymes ou pas. Quand on se rencontre dans la vie physique, on pourrait imaginer utiliser des tableaux. Dans les écoles, ils ont parfois cela, ça s’appelle le parking. Les gens écrivent ce qu’ils ressentent ce jour-là, leurs joies et leurs peines, afin que les gens commencent à prendre conscience de la normalité de leur vécu. 
En tant que société, nous devons trouver un moyen de dire la vérité sur ce que c’est que de vivre. C’est mon avis. C’est pour cela que j’écris des livres, c’est ainsi que j’envisage ça. Le seul but est d’exprimer une vérité qui ne sera autrement pas verbalisée. 
Être ensemble est une forme de protection. Une fois que beaucoup de personnes parleront des mêmes choses, cela deviendra normal d’évoquer une vérité précise sur ce que cela fait d’être vivant. On a besoin de trouver un moyen d’en parler et après, nous serons de plus en plus nombreux. 
[Accéder à des événements qui font réfléchir et à ne pas rater.] 
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