Catherine Abreu : Nous devons sortir de notre dépendance aux hydrocarbures. Il n’y a plus aucune remise en question de la science. 
Tessa Khan : Les arguments en faveur d’une transition rapide n’ont jamais été aussi probants. Je pense que les responsabilités des pays pour accélérer cette transition n’ont jamais été aussi critiques. 
Laurence Tubiana : Cela doit être radical. On aurait pu agir progressivement. Mais maintenant, c’est une course contre la montre et les impacts climatiques surviennent maintenant, pas demain. C’est aujourd’hui. 
Hisham Mundol : Les énergies fossiles entre aujourd’hui et 2050 sont un mal nécessaire. 
Hongqiao Liu : Notre relation avec celles-ci est donc très compliquée pour le moment. C’est un peu comme un ex, on a envie d’en être débarrassé mais il ou elle s’incruste. 
Rebekah Shirley : En Afrique, là où je vis, c’est plus compliqué encore. 
Vijaya Ramachandran : Ce n’est pas juste vis-à-vis des pays pauvres d’exiger d’être 100 % renouvelable quand les pays riches doublent leur consommation en énergie fossile. 
HL : Il faut un débat. Nous avons besoin d’un échange. Nous devons comprendre nos points de vue respectifs et commencer avec le concept du dilemme auquel nous sommes confrontés. 
Zoë Knight : Selon moi, la vitesse de notre collaboration 
est notre plus grand obstacle. Nos propos vont à l’encontre les uns des autres. 
Mary Robinson : Nous devons accélérer nos actions. Comment augmenter la pression ? Comment augmenter l’énergie d’action, la passion d’agir et le besoin sincère d’agir qui vont nous motiver tous ? 
[TED Countdown] 
[Dilemma Series] 
[Comment passer de l’énergie fossile à une énergie propre de façon rapide et juste ?] 
Lindsay Levin : Nous sommes à une croisée des chemins de notre Histoire. Notre monde est profondément dépendant d’infrastructures énergétiques brûlant des combustibles fossiles. Quelles trajectoires vers un avenir propre et sûr sont viables ? Comment pouvons-nous ensemble naviguer dans cette transition ? 
Je suis Lindsay Levin, co-fondatrice de Countdown. Ceci est le deuxième épisode de notre série Dilemme. Nous savons que des acteurs légitimes, dont vous faites partie, ne sont pas d’accord sur le sujet, de façon très fondamentale, le cœur du défi climatique. Récemment, au Barbican Centre à Londres, nous avons réuni des spécialistes, des activistes et des agents influents sur la scène climatique. Ils ont pris la parole, se sont écoutés et ont collaboré pour trouver comment avancer malgré nos différences. 
La nécessité d’abandonner les énergies fossiles est certes évidente et urgente, mais le chemin pour y arriver équitablement est loin de l’être. Le curateur scientifique de TED, David Biello, nous présente le dilemme. 
David Biello : Aujourd’hui, plus de 80 % de l’énergie moderne provient de combustibles fossiles, soit 40 milliards de tonnes, représentant 40 gigatonnes de CO2 rejetées dans l’air tous les ans. Et ces volumes augmentent. 
Simultanément, des centaines de millions de personnes vivent avec un accès limité ou nul aux énergies modernes. Ces personnes ne sont donc pas ou très peu responsables des émissions de gaz à effet de serre à l’origine de la crise climatique. 
Alors, devons-nous cesser entièrement l’exploration et l’extraction minière ? Allons-nous encourager certaines communautés, pas d’autres et lesquelles ? Comment passer à l’échelle la production d’énergie renouvelable et comment payer cela ? Ces questions sont extraordinairement complexes, mais le message est clair : nous devons éliminer les énergies fossiles et utiliser ce qui est nécessaire pour garantir un impact positif pour tous. Faisons d’abord un état des lieux sur base de faits et de chiffres. Voici Adair Turner. 
Adair Turner : Le GIEC a estimé en 2018 que pour conserver 50 % de nos chances de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, nous ne pouvons pas rejeter plus que 500 gigatonnes de CO2 entre 2020 et 2050. Nous sommes dans la deuxième année de cette période de 30 ans. On émet 40 gigatonnes par an, il nous reste donc 420 gigatonnes. 420 gigatonnes seront émises si nous brûlons 70 milliards de tonnes de charbon, 65 000 milliards de mètres cube de gaz, et 350 milliards de barils de pétrole. Mais à notre rythme actuel, nous aurons brûlé cela dans 12 ans. 
Nous devons trouver un moyen de garder le charbon, le pétrole et le gaz dans le sol, même s’il est dans l’intérêt personnel de quelqu’un de l’extraire. Que faire ? 
Pour un aspect, la réponse est claire. Le renouvelable est désormais moins cher que le charbon pour générer de l’électricité dans la plupart des pays. Cessons donc de construire des centrales au charbon. Fermons les mines. Cessons d’investir dans l’agrandissement des mines existantes. 
C’est plus complexe pour le gaz et le pétrole. L’Agence internationale de l’énergie suggère de faire la distinction : de ne plus investir dans l’exploration ou la production de nouveaux champs pétrolifères ou gaziers, mais que nous pouvons continuer d’investir pour maintenir la production des champs existants. 
Certains remettent en question la moralité de cette distinction car s’il y a une limite absolue en termes de volume de gaz que nous pouvons brûler, il n’est pas clair qu’extraire encore un peu plus de gaz en mer du Nord est plus acceptable que développer de nouveaux champs gaziers dans un pays en Afrique par exemple, où la part cumulée des émissions par personne est une infime fraction de celle au Royaume-Uni. 
Les technologies existent pour réduire drastiquement la demande en énergies fossiles et nous devrions les déployer aussi rapidement que possible. Il s’agit donc de garantir que l’infrastructure électrique dans les pays développés ne rejettera plus aucune émission d’ici 2035 au plus tard, et idéalement plus tôt, sans charbon, et avec un tout tout petit peu de gaz. Nous devrions viser 90 % de réduction de charbon d’ici 2050, la demande en pétrole de 75 %, et celle en gaz de plus de 50 %. Le temps nous manque pour faire ça suffisamment rapidement. 
LL : Ce sont des objectifs de réduction ambitieux et on doit les atteindre. Mais en chemin, nous consommerons des hydrocarbures pour répondre à la demande énergétique. Comment faire alors que nous accélérerons notre transition vers le renouvelable ? Selon certains, nous pourrions collaborer avec l’industrie minière tout en lui mettant la pression. D’autres suggèrent des solutions plus radicales. Voici quelques avis sur le sujet, avec Jérôme Schmitt, pour commencer. C’est un ancien dirigeant de l’industrie pétrolière et un senior fellow au Centre Columbia pour l’investissement durable. 
Jérôme Schmitt : À ma connaissance, aucun scénario atteignant la neutralité carbone et compatible avec la limite de 1,5 à 2 degrés, n’est exempt d’un tout petit peu d’énergie fossile jusqu’en 2040 ou 2050, principalement pour les pays en développement. Donc, il faudra que nous ayons une compréhension holistique du système énergétique et que nous soyons capables de gérer la complexité de la production et du transport vers les clients et les pays d’énergies propres d’une part et d’autre part, d’énergies fossiles en diminution, et de concentrer l’offre et la demande en énergies fossiles sur les moyens et usages absolument indispensables tout en accroissant progressivement la transition entre les énergies fossiles et propres. 
Ceux qui détiennent ces compétences de gestion de cette complexité et des résultats d’exploitation font encore partie de l’industrie minière, que l’on aime ça, ou pas. Je pense donc qu’en nous épaulant de cette industrie, nous pouvons avancer plus vite et de faire encore mieux que si nous les excluons de l’équation. Mais si cela n’est pas possible, parce que l’industrie minière ne fait pas de transition ou ne s’adapte pas, il faudra faire sans elle. 
Ramez Naam : L’industrie minière doit comprendre - ce n’est pas toujours le cas, mais elle devrait - que l’heure est grave. Nous consacrons deux fois plus de financement en énergie verte que nous ne le faisons dans les infrastructures en énergie fossile, et l’écart continue de s’agrandir. Mais si nous pouvions faire passer le point de bascule à cette industrie pour travailler en faveur d’un avenir vert, ce serait très bien. Mais ne nous berçons pas d’illusion : cela ne surviendra pas spontanément. Le pivot qui a déjà eu lieu fut possible parce que les entreprises ont compris que l’avenir sera vert. C’est donc une combinaison entre la pression de la réglementation, l’activisme civique et l’innovation technologique qui déstabilisera les énergies fossiles, qui pourra forcera ces grandes entreprises bien établies de basculer vers un avenir vert. 
Tzeporah Berman : Nous vivons les derniers instants de l’industrie fossile qui va faire tout ce qu’elle peut pour affaiblir les politiques climatiques et s’accrocher au marché car elle sait que le renouvelable est moins cher. MR : On a eu une grande occasion de transitionner grâce au savoir-faire développé par l’industrie minière durant toutes ces années et de passer à l’énergie verte. Cela aura été un moment formidable. Si c’était arrivé, la situation serait différente. Nous n’avons plus le temps de débattre sur une transition longue, ce qui semble être le choix privilégié de cette industrie. Leur discours manque d’urgence. 
DB : On nourrit beaucoup de scepticisme tant l’industrie minière a une longue histoire de duperie. Voici la célèbre activiste climatique, Luisa Neubauer, nous implorant de ne pas croire tout ce que l’on nous dit. 
Luisa Neubauer : On dit que la crise climatique est causée par l’homme. Et certes, l’Homme est derrière tout cela, mais elle est surtout causée par les hydrocarbures. Elle existe à cause de l’exploitation du charbon, du pétrole et du gaz, et par les systèmes économiques fondés sur le profit. Dire que la crise est causée par l’Homme implique un accident de la nature humaine, alors qu’il s’agit d’un groupe de personnes relativement petit et de quelques endroits au monde : l’industrie minière, leur marketing et leurs supports politiques. 
L’industrie minière est une fabrique à contes de fées. Il y a cinquante ans, ils savaient que leur industrie allait nous mener à un désastre climatique. Mais ils ont nié les résultats scientifiques qu’ils avaient commandés, et ainsi, ils nous ont volé notre toute première chance historique d’agir. 
Pour de nombreuses vies, c’est déjà trop tard. Maintenant, ils se posent comme faisant partie de la solution. Ils appellent ça la transition. Ils font des promesses d’innovation, de croissance verte. Tout cela paraît merveilleux. Puissant, aussi. J’aimerais y croire, moi aussi. Mais ce n’est pas possible. 
Nous n’avons plus le temps de prendre davantage de retard. Ceux qui nous affirment avoir besoin d’un peu plus de temps ne comprennent pas la logique fondamentale de la crise que nous traversons. À Hambourg, où je suis allée à l’école, nous avions 90 minutes pour compléter un examen de maths. L’industrie minière passe cet examen maintenant, d’une certaine façon. Mais au lieu de 90 minutes, ils disent qu’ils termineront dans 9 ans. À l’école, cette attitude m’aurait fait échouer. 
Si l’industrie minière n’écoute pas quand les gens et la science leur demandent de cesser leurs activités liées aux hydrocarbures, pourquoi devrions-nous les écouter quand ils nous racontent des contes de fées sur leur volonté de résoudre le problème ? 
Si l’industrie minière s’empare de la prise de décision des règles dont nous avons désespérément besoin pour réaliser la transition, elle n’aura pas lieu. 
LL : La question de savoir si nous devrions explorer de nouveaux champs d’hydrocarbure est vivement contestée. Et les deux points de vue sont fervents. Écoutez la perspective liée à l’injustice de bannir les combustibles fossiles dans les pays en développement exprimée par l’économiste Vijaya Ramachandran. 
VR : Un Nigérian normal consomme environ 133 kilowatts-heure d’électricité par an. C’est ce que consomme un Américain normal en quatre jours. Au Népal, on est à 231 kilowatts-heure et à Haïti, 37. 
Qu’est-ce que cela signifie dans la vie de ces personnes ? Ils ont quelques ampoules à la maison ou un petit ventilateur. Mais ils n’ont pas de frigo, ni de bouilloire, ni de cuisinière. Cela signifie que les pauvres restent pauvres. 
Quel impact a le changement climatique chez eux ? Les pauvres n’ont pas produit les émissions de carbone qui ont provoqué le changement climatique. Les 64 pays les plus pauvres au monde contribuent pour moins de 5 % aux émissions annuelles de carbone. Même l’Inde, souvent perçue comme le mauvais élève du climat, produit 7 %. Les pauvres ne sont pas les responsables. Les centrales au charbon en Allemagne émettent quatre fois plus de carbone que le Pakistan, l’Ouzbékistan, le Laos et le Bangladesh réunis. 
Certes, l’énergie, la pauvreté et le changement climatique sont entrelacés, mais pas comme nous le concevons habituellement. On pense que les pays pauvres doivent modérer leur consommation énergétique pour remédier au changement climatique. Mais la réalité est que les pauvres de ces pays ont besoin de beaucoup plus d’énergie pour s’adapter à celui-ci. 
Avec l’intensification des catastrophes naturelles, ils auront besoin de plus de béton et d’acier pour construire des maisons, des écoles et des routes solides. Avec la montée des températures, ils auront besoin de climatisation et d’entrepôts réfrigérés pour leur alimentation et les médicaments. Avec les sécheresses plus fréquentes, ils auront besoin d’engrais, d’irrigation et de désalinisation par pompage. Toutes ces réponses au changement climatique nécessitent beaucoup plus d’énergie. 
La bonne nouvelle, c’est qu’il ne faut pas craindre cet avenir haute énergie pour les pauvres. Toute l’énergie dont ils auront probablement besoin proviendra principalement de sources à bas carbone. L’abondance des énergies éolienne, solaire, géothermique et hydro-électrique en Afrique et en Asie signifie qu’une grande fraction de l’énergie produite n’augmentera pas beaucoup les émissions carbone. 
Alors, comment les États-Unis et l’Europe peuvent-ils agir plus intelligemment pour enrayer la pauvreté énergétique et réagir face au changement climatique ? D’abord, mettons fin à cette hypocrisie typique des pays riches qui acceptent de produire de l’énergie pour eux-mêmes uniquement. Les gouvernements des pays pauvres doivent pouvoir développer un mix énergétique. Les énergies renouvelables seront certainement dominantes, mais il y aura aussi des hydrocarbures dans ce mix. Le gaz naturel, par exemple, est abondant en Afrique. Le gaz naturel a permis la transition énergétique aux États-Unis. Il fait tourner les centrales électriques. C’est une des meilleures matières premières pour produire de l’engrais et c’est un des combustibles de cuisson les plus propres et les plus sûrs pour les femmes des pays pauvres. On peut coupler le renouvelable au gaz naturel pour augmenter la part des sources d’énergie à bas carbone. 
Aucun pays, États-Unis, Royaume-Uni, Europe ou Chine, ne s’est développé sans combustibles fossiles. Les États-Unis ont récemment approuvé des investissements historiquement importants dans les énergies propres et dans certains hydrocarbures, optant pour une approche très pratique dans sa transition énergétique. Les États-Unis, comme d’autres pays riches, devraient adopter la même approche pratique au moment de financer des projets énergétiques dans les pays pauvres. N’imposons pas des restrictions inutiles et injustes sur ceux qui sont le moins responsables du changement climatique. 
LL : La majorité des nouvelles sources d’énergie dans le monde en développement sera renouvelable. Cela va nécessiter beaucoup de financement. Rebekah Shirley, de l’Institut des ressources mondiales évoque pourquoi cela n’a pas encore lieu. 
RS : L’Afrique est le continent qui a le moins besoin d’être convaincu des opportunités d’une énergie propre pour la santé, la subsistance et l’économie. Alors qu’il est le continent le plus en croissance mais le moins électrifié, l’Afrique a besoin d’infrastructures électriques pour la rendre robuste contre les chocs climatiques. Il y a des sources d’énergie fossiles et vertes en abondance pour soutenir cette infrastructure et la transition en Afrique, mais comment éviter de recourir aux énergies fossiles est devenu le sujet d’un débat international houleux. Beaucoup de pays d’Afrique sub-saharienne s’appuient déjà sur des ressources bas carbone. Le Kenya, où je vis, produit 90 % de son électricité avec de l’énergie renouvelable : par exemple, la géothermie et l’hydro-électrique. Même en Afrique de l’Ouest, où la part du renouvelable est plus basse, des pays comme le Ghana produisent plus d’un tiers de leur électricité depuis des énergies renouvelables. Des pays comme la Namibie sont à la pointe de l’innovation en matière de combustibles verts tels que l’hydrogène vert. Cela associé avec un des plus grands puits de carbone au monde, le Bassin du Congo, permet de reconnaître que l’Afrique sub-saharienne contribue davantage que sa part aux efforts de décarbonation mondiaux. 
Alors, si l’urgence est si pressante et que les ressources sont abondantes, pourquoi sommes-nous encore si loin d’un avenir vert en Afrique ? J’ai compris que si le monde adore certes rappeler à l’Afrique son grand potentiel d’énergie verte, les finances pour libérer ce potentiel restent rares que cela en est déconcertant. Les projets et les entreprises entraînent un nombre de coûts et primes composés. Comme les primes liées aux risques, pour le remboursement des prêts émis en dollars, caché dans une prime de devise constamment dépréciée. Ou l’attente de taux élevé de retour sur investissement alors que les revenus proviennent essentiellement de clients qui gagnent moins qu’un dollar par jour. 
Les marchés financiers mondiaux ne se bousculent pas au portillon et les finances arrivent au compte-gouttes malgré le grand nombre de projets. Malgré une population équivalente à 17 % de la population mondiale dont 90 % de celle-ci n’a pas encore accès à une énergie de base, l’Afrique compte pour à peine 2 % de la finance mondiale dédiée aux énergies propres. 
De ce point de vue, on constate une carence d’un ingrédient : la coopération internationale pour libérer les flux financiers dont l’Afrique a cruellement besoin. Car le potentiel est énorme et n’attend qu’à advenir. Les entreprises locales eussent-elles accès à des financements à long terme bon marché, aussi évidents que pour leurs alter ego issues d’autres régions du monde, l’avenir vert de l’Afrique se construirait spontanément. 
HM : Il y a déjà beaucoup de technologies renouvelables. Or les flux financiers vers les pays à basse émission en particulier, n’existent pas. Pourtant, ces pays doivent se développer et développer leurs besoins énergétiques. Cette énergie ne doit pas forcément provenir des hydrocarbures. 
CA : On accepte souvent cette tautologie qu’aucun pays ne s’est jamais développé sans avoir recours aux hydrocarbures. Mais ce n’est pas toute la vérité. La vérité, c’est que, aucun pays ne s’est encore jamais développé sans y avoir recours. 
LT : Nous devons vraiment investir dans l’avenir de ces pays à bas revenus. Et l’accès à l’énergie, quand on est un ménage indigent dans toutes ces régions, est crucial. Sans quoi la transition semblera injuste. 
MR : La Banque mondiale ne fait pas assez pour fournir des finances plus souples qui attirent les financements du secteur privé, pour étudier les projets mâtures pour les investissements et pour en supporter le risque car c’est essentiel d’avoir le sentiment que l’Afrique fait partie d’un avenir vert. 
LL : La finance mondiale ne va pas suffisamment là où on a besoin d’elle. Comment changer ça ? Zoë Knight du centre pour une finance durable de HSBC nous explique deux rôles majeurs des banques. 
ZK : La mission la plus immédiate et urgente devant nous, c’est de financer la transition, n’est-ce pas ? Or les banques jouent un rôle critique dans cet accomplissement parce que nous avons deux leviers très puissants. Le premier est de prendre en compte l’impact environnemental dans nos décisions de financement, et on y travaille. Deuxièmement, il faut que nous nous engagions activement auprès des gouvernements et des institutions publiques que nous finançons, et définir clairement comment elles pourront réaliser leur plan de transition. 
Si on se projette 10 à 15 ans dans l’avenir, le paysage industriel sera très différent de ce qu’il est aujourd’hui, surtout dans le secteur de l’énergie. Nous savons que la transition nécessitera des milliards. Nous aurons besoin 1000 milliards par an d’ici la fin de la décennie pour atteindre à peine la moitié du chemin vers la neutralité carbone. 
Je serai claire, une chose que le monde de la finance doit absolument accomplir, c’est de rendre possible une sortie des hydrocarbures alignée avec la science. C’est crucial. Tout aussi crucial, nous devons aussi canaliser le capital qui est produit par les industries du pétrole et du gaz vers des objectifs appropriés car le savoir-faire du secteur est essentiel et le capital doit aller dans la bonne direction. 
Par exemple, le Fonds monétaire international a estimé que les hydrocarbures que les entreprises du Moyen-Orient vont augmenter leurs revenus de 1 300 milliards de dollars ces quatre prochaines années. Les banques et la finance peut contribuer à diriger cet argent dans le renouvelable afin de nous faire atteindre la neutralité carbone nettement plus rapidement. 
DB : À ce sujet, on se perd facilement quand on se focalise uniquement sur cet objectif final. Il est aussi critique de planifier davantage comment sortir des hydrocarbures rapidement et sans perturbations majeures susceptibles d’éroder la confiance dans la transition. Emily Grubert est ingénieur et sociologue environnementaliste. 
EG : Si nous atteignons les objectifs climatiques internationaux, les infrastructures hydrocarbonées soutenant 80% de la consommation mondiale seront réformées totalement ou presque durant la décennie prochaine. Je parle de grandes infrastructures comme les centrales électriques et les raffineries, autant que les stations-service et les voitures des particuliers, le chauffage, les chaudières. 
L’infrastructure hydrocarbonée est un réseau complexe d’industries dangereuses qui doivent continuer d’être exploitées de façon sûre jusqu’à ce que tout le nouveau système soit prêt à prendre la relève, même pendant les urgences auxquelles le changement climatique contribue. Abandonner ces systèmes, sans plus, serait profondément perturbateur et dangereux. Cela nuirait de façon disproportionnée aux communautés sous pression et mal desservies, incapables d’échapper à l’explosion des prix, qui seront oubliées des plans de remédiation et auront de moins en moins accès aux services énergétiques. Cela entraîne des dépenses dans les énergies fossiles et une dépendance de travailleurs spécialisés dans une industries qui périra avant la fin de leur carrière, tout en se focalisant sur la sortie de ces mêmes industries aussi vite que possible pour gérer le changement climatique et pléthore d’injustices environnementales. 
Voilà pourquoi nous avons besoin d’un plan. Aujourd’hui, nulle part dans le monde n’existe un plan où il est urgent et indispensable de sortir des hydrocarbures tout en transitionnant dans un système énergétique vert. Quand on parle d’objectifs climatiques, je pose la question : si nous croyons fermement que nous allons réussir, quelle action devrions-nous faire maintenant ? 
Une stratégie est de fixer des délais 
pour la réforme des infrastructures actuelles. Un préavis suffisant, une décennie par exemple, offre le temps aux communautés de planifier et déployer des actions, une date butoir fixée par la loi donne confiance aux citoyens pour s’engager dans ce qui s’avérera un processus intensif. J’ai démontré qu’aux États-Unis, qui ont décrété la fin des centrales thermiques pour 2035, l’objectif de décarbonisation pour le secteur du Président Biden, la majorité des centrales thermiques pourraient atteindre ou dépasser leur durée de vie et ainsi donner confiance aux communautés sur le réalisme des délais imposés. C’est cela qui gagne et nourrit la confiance. Pas des objectifs éloignés avec des plans d’actions vagues. 
L’alternative, une transition non planifiée, est inacceptable, mais hélas banale. Planifier la transition est une responsabilité éthique qui requiert du temps, mais qui crée des opportunités pour déployer un avenir juste et durable qui corrige les dommages du passé. La collaboration et une concentration aiguisée pour garantir aux citoyens les moyens pour réussir cette transition seront critiques, surtout quand la transition télescopera les tragédies climatiques. 
Que ferions-nous maintenant si nous pensions pouvoir réussir ? 
Manish Bhardwaj : Emily Grubert dit un message que je vais garder, vraiment garder et même l’enseigner : la planification développe la confiance. 
Vous pourriez ne pas croire en mes promesses, ni moi en les vôtres, mais si nous mettons cela par écrit, ce que nous allons faire année après année, là, on va pouvoir développer notre confiance. C’est un message merveilleux que je vais cultiver. 
LL : Emily nous met au défi d’agir avec la conviction de réussir. Ramez Naam, technologue et entrepreneur, croit que nous avons vraiment une chance. 
Le prix du renouvelable plonge, on a l’occasion d’augmenter leur part dans le monde, si nous évitons de poser des obstacles. Voici une partie de son talk. 
RN : Les énergies propres vont gagner la guerre des prix, mais seulement si on ne met pas d’obstacle et si on leur donne une chance d’être construites. Concentrons-nous sur le premier point. Prenons le coût des technologies de l’énergie verte. En 1975, un watt produit par un panneau solaire que vous auriez acheté alors, vous aurait coûté 100 dollars. En 2020, ce coût a baissé pour atteindre 20 cents par watt produit. C’est 500 fois moins cher. C’est du jamais-vu dans le secteur de l’énergie. C’est du jamais-vu dans aucune infrastructure physique. Et cela continue encore, et continuera dans les décennies à venir. 
Cela a déconcerté les experts en énergies propres et même les optimistes les plus convaincus d’un avenir énergétique vert. Le coût des batteries qui font rouler nos véhicules électriques et qui stockent l’énergie du réseau ont chuté à la même vitesse, voire plus rapidement, que celle du solaire. Or nous sommes au tout début d’un déclin exponentiel des coûts liés à la consommation d’électricité propre pour fabriquer de l’hydrogène et d’autres combustibles que l’on peut mobiliser dans l’industrie, que l’on peut stocker pendant des semaines ou des mois sur le réseau, que l’on peut fournir au secteur aéronautique, au secteur maritime, etc. Les technologies d’énergie propre sont des technologies et leurs coûts chutent comme toutes les technologies. En passant à l’échelle, elles vont coûter moins cher. Entre temps, les combustibles fossiles sont des commodités, et leur prix fluctue avec le temps. 
Mais il y a deux barrières que je souhaite évoquer : la résistance à accepter de construire « dans son jardin », et les défis liés aux permis. On reproche souvent au renouvelable d’occuper trop d’espace. Nous souhaitons tous une infrastructure énergétique propre, mais nous sommes peu nombreux à l’accepter près de chez nous. 
En hiver en Angleterre, il n’y a qu’un septième d’énergie solaire par rapport à l’été. En Allemagne, un sixième. Chaque modèle, chaque simulation de la demande par rapport au climat montre cela et met en évidence que pour avoir le réseau le plus fiable possible au coût le plus bas, avec le moins d’émissions de carbone, et le meilleur déploiement d’énergies propres, il faut construire un réseau à l’échelle du continent. 
En Chine, le volume de la demande énergétique est sur la côte est, mais le plus grand réservoir en solaire et en éolien est au centre du pays. La Chine construit des lignes à haute tension en nombre pour faire voyager l’énergie entre là où on trouve vent et soleil et les côtes, là où se trouve la demande. La plus longue de ces lignes pour le moment est celle qui relie Ürümqi à Shanghai ; elle fait 3 400 kilomètres. Elle a une efficience de 90 %, très peu de déperdition, et n’ajoute qu’un cent ou deux au prix de l’électricité. C’est ce qui est techniquement possible avec les technologies actuelles, sans parler des progrès. 
En Europe, cela nous permettrait de transmettre l’électricité de Séville à Copenhague, sur la mer du Nord à n’importe où sur le continent, là où on la consomme. Dans mon pays d’origine, les États-Unis, on pourrait apporter l’électricité du vaste Nouveau Mexique ensoleillé aux populations denses de New York, qui ne voient pas souvent le soleil. Le vent proviendrait des Grandes plaines, très peu peuplées, et l’énergie serait consommée sur les côtes en hiver. 
Voilà à quoi ressemble un réseau moderne. Mais on ne le construit pas encore. Il est temps de le faire. 
DB : Avec le progrès si rapide des technologies, on peut espérer atteindre nos objectifs de transition énergétique et il y a des façons de garantir que tout le monde en bénéficie. 
Mais ce sera un défi. 
LL : Il n’y a pas de pénurie d’idées, mais le temps commence à manquer, c’est cela qui accentue la nécessité de travailler ensemble en urgence pour résoudre ce dilemme fondamental. Voici quelques personnes influentes sur ce sujet. 
MR : Nous devons tous accomplir trois choses. Faire de la crise climatique une affaire personnelle et changer nos habitudes en conséquence. Ensuite, être en colère devant ceux qui ne font pas assez. Enfin, imaginer un monde près à naître. 
ZK : Chaque année, je constate davantage d’attention de la part des divers acteurs qui font partie de la solution. 
LT : L’énergie renouvelable est bonne pour les affaires. 
HM : C’est économiquement très logique. C’est judicieux d’y investir. 
HL : La Chine ajoute un volume impressionnant d’éolien et de solaire 
à son réseau chaque année. 
RN : Construire de nouvelles centrales solaires ou éoliennes est moins cher que d’injecter du combustible dans une centrale thermique. 
TB : Notre devoir est de nous assurer que le politique sait qu’il recevra le support dont il a besoin en faveur des politiques difficiles. 
LN : Nous avons besoin de personnes qui s’engagent pour la justice climatique. Cela signifie des personnes qui ne se sont jamais parlé auparavant et qui se sont confrontées jusqu’à présent. MB : Cette conférence vous fera rencontrer des personnes dont vous vous attendrez à entendre des propos polarisés. Mais quand vous discuterez vraiment ensemble, vous découvrirez des ouvertures. 
CA : J’adore écouter les personnes qui ont des points de vue différents. Le dialogue est essentiel et énergisant. Mais dès que l’on quitte l’espace sécurisant de notre échange, nous retournons dans un monde perclus par la dynamique des pouvoirs, et par des inégalités structurelles et institutionnalisées. Nous devons reconnaître cet état de fait. 
RN : C’est pourquoi je pense qu’il n’est pas mauvais d’écouter et agir selon notre propre avis sur ce que l’on a entendu. Est-ce par intérêt ou pas ? Quelle est la vérité ou quelles données viennent étayer cela ? 
MB : Il est crucial de ne jamais oublier qu’au final, il y a des êtres humains au cœur des systèmes. Or il arrive que l’on échoue dans le changement simplement parce que deux personnes ne s’entendent pas. 
Jade Begay : Nous négligeons parfois l’importance des relations, pensant que c’est hypocrite ou éculé. Mais posez la question à ceux qui ont construit un changement dans la durée, cela fut possible grâce aux relations. 
MR : J’ai été troublée, comme d’autres dirigeantes, quand Jade a dit : « Dans nos tribus du Nouveau Mexique, on se dit ceci : ‘Et si une meilleure époque nous attendait ?’ » 
Une meilleure époque nous attend. Mais le pire aussi. Nous avons le choix. Naturellement, nous devons choisir notre meilleur avenir, mais en connaissance de cause, le chemin sera difficile. Mandela a dit cette phrase célèbre : « Cela semble toujours impossible jusqu’à ce qu’on le fasse. » J’adore cette phrase. 
