À quand remonte la dernière fois où vous vous êtes promené dans la rue d’une ville avec de nouveaux bâtiments ? Je me propose de vous parler du problème que nous savons tous exister dans nos villes. Nous sommes de plus en plus entourés de bâtiments sans caractère. Je crois que nous vivons une épidémie d'ennui. 
(Rires) 
(Applaudissements) 
À quelques exceptions près, nous savons tous que les nouveaux bâtiments seront éteints et monotones. Partout c'est la même chose. Ternes, plats, droits, brillants. Inhumains. Ce sont ce que ma fille appelle des bâtiments moches. Ces bâtiments se justifient par leur fonctionnalité. Je suis un concepteur de bâtiments, et on m'a dit tellement de fois que la forme doit suivre la fonction. C’est-à-dire : si j’explique mécaniquement comment un bâtiment s’assemble bien, le résultat sera inévitablement beau. Ce mantra - la forme suit la fonction - est vieux d’un siècle. Et ça sonne bien, n'est-ce pas ? Qui peut le contester ? Tout détail supplémentaire n’est sûrement qu’une décoration stupide et inutile. 
Je veux parler de la fonction cruciale qui, selon moi, fait défaut. La fonction de l'émotion. Et quand je dis émotion, je veux dire la capacité des bâtiments à signifier quelque chose pour nous, à élever nos esprits, à nous connecter. Les bâtiments nous touchent. Nous passons à côté d’eux, nous les regardons. Pour la plupart d’entre nous, la majeure partie du temps, ils nous laissent indifférents. 
Donc, si je nous emmenais tous dans une ville et que je vous demandais : « Dans quel quartier aimeriez-vous aller ? Voudriez-vous aller dans l’ancien quartier ou dans le nouveau quartier ? » 
(Rires) 
Vous m’avez déjà donné la réponse. Nous savons tous instinctivement que la majorité va choisir l’ancien quartier. Pourquoi ? Parce que nous savons tous que la nouvelle partie sera sans caractère et ennuyeuse. 
Alors où sont passées toutes les creux et les bosses des bâtiments ? Les ombres, les textures, la tridimensionnalité, les points élevés de lumière. Comment tout cela a-t-il pu devenir si bidimensionnel, si simpliste et dénué de caractère ? Il s'avère que je ne suis pas le seul à m’alarmer de ce qui se passe dans nos villes. Des recherches montrent que ces bâtiments ne sont pas seulement simplistes et monotones, mais qu’ils nous font du mal. Mauvais pour notre santé mentale : ils provoquent un stress dans nos cerveaux lorsque nous marchons autour d’eux. Mauvais pour notre santé physique, car nous mettons plus de temps à nous remettre d’une maladie qu’ils contiennent. Et ils sont également mauvais pour la santé de la société, car ils augmentent la probabilité de crimes et de comportements antisociaux. 
Mais la situation devient encore plus sinistre lorsque nous prenons du recul et que nous réfléchissons à la crise climatique qui se déroule autour de nous. On a beaucoup insisté sur l’impact des voitures et de l’aviation. Dans cette étude de 2019, l'aviation était responsable de 2,1 % des émissions de gaz à effet de serre. Mais ce qu’on a sous les yeux est que l'industrie de la construction dans son ensemble est responsable d’un monumental 38 %. Chaque année, en Amérique, près de 90 km² de bâtiments sont détruits et reconstruits. C’est l’équivalent de la moitié de Washington qui est démolie pour être reconstruite. Et ce n’est pas seulement aux États-Unis, c’est mondial. Au Royaume-Uni, on détruit 50 000 bâtiments par an. L'âge moyen d'un bâtiment commercial au Royaume-Uni est de 40 ans. Cela signifie que si j'étais né en tant que bâtiment commercial, j'aurais été tué il y a 12 ans. 
(Rires) 
C’est assez simple : lorsque les gens n’aiment pas - et j’utilise le mot « aimer » - les bâtiments, ils sont plus susceptibles de les démolir. Je pense que cette relation n’a pas encore été établie. Quand vous construisez un bâtiment - l’une des choses les plus chères que vous puissiez faire - il y a naturellement d’énormes pressions liées au coût et au temps, à la politique, aux egos, aux réglementations et au statu quo. Ces forces du manque d'âme sont immenses. Et le changement est effrayant pour tout le monde, moi y compris. Néanmoins, je suis convaincu que l’émotion est la fonction cruciale qui a été oubliée. 
Il y a cependant une petite poignée de personnes qui ont compris et qui essaient de s'attaquer à ce problème. En voici quelques-unes. En France, Sou Fujimoto a conçu cet immeuble d'appartements aux textures étonnantes. Au Burkina Faso, Francis Kéré a réalisé un centre de santé qui a une âme. Au Liban, Lina Ghotmeh Architecture a utilisé des murs magnifiquement épais pour créer des logements de caractère. Et au Royaume-Uni, ACME Studio a apporté de la personnalité et des détails à des bâtiments de centre-ville. 
J’ai pensé que je pourrais maintenant vous montrer des exemples de la manière dont mon propre studio a essayé d'aborder cette question. Au Cap, un énorme silo à grains centenaire désaffecté, qui servait autrefois à stocker le maïs de toute l'Afrique du Sud, risquait fort d'être démoli. Nous avons proposé de ne pas le démolir, mais de le transformer en la première grande institution africaine pour les artistes africains contemporains. 
(Applaudissements) 
Vous ne l'avez pas encore vu. 
(Rires) 
Nous avons pris un grain de maïs - Vous pourriez être déçus maintenant. 
(Rires) 
Nous avons pris un grain de maïs comme ceux qui avaient été stockés dans le bâtiment original et nous l’avons découpé au cœur du bâtiment et mis autour de lui 80 galeries. La majeure partie de notre travail consistait à restaurer et à revigorer une structure historique. Mais la partie centrale de notre vision était d'utiliser notre budget limité pour créer le cœur le plus convaincant possible avec ces tubes gigantesques. 
(Applaudissements) 
Et l’élément clé était de savoir comment faire en sorte que les gens ne se contentent pas de rester à l’extérieur et d'admirer une structure, mais comment les attirer à l'intérieur où la curiosité ferait le reste. Vous entrez sous les trémies où les grains tombaient sur les tapis roulants. Nous avons adoré le fait qu’en coupant à travers la structure originale, historique et extraordinaire, nous pouvions exposer et partager les particularités du bâtiment. Ces coins et recoins contribuent à donner au projet son âme. Au sommet, il y a un jardin de sculptures avec un sol en verre. Vous voyez ces bébés ? Voici ce qu’ils voient. Le musée fini est brut, il est rude, mais il est vrai. Ce fut un honneur de redonner vie à cette structure historique. 
À Singapour, nous avons cherché des solutions : pourquoi les gens voudraient-ils encore apprendre dans les universités ? Dans cette ère numérique où l’on peut pratiquement tout faire en ligne, où l’on peut même obtenir un doctorat en restant couché, m’a-t-on dit, pourquoi aurions-nous encore besoin de bâtiments universitaires ? Nous, nous pensons qu’ils sont l’endroit où l’on se retrouve pour avoir des idées, pour rencontrer son futur associé ou la personne avec laquelle on va créer une ONG. Pourtant, voici typiquement à quoi ça ressemble. Des dalles de plafond en polystyrène, pas de lumière naturelle, l'endroit le moins inspirant pour rencontrer des gens. Pour contrer cela, nous avons créé un bâtiment universitaire sans couloir où les étudiants peuvent tous se voir. Un bâtiment qui n’a ni avant ni arrière. Il ne s’agit pas d’un seul bâtiment, mais de douze. Notre objectif était d’inventer un nouveau type d’architecture tropicale qui utilise le moins d'énergie possible, où l’on apprend dans des salles de classe sans angle. Où les professeurs et les enseignants travaillent avec vous plutôt que de vous délivrer un cours magistral. Où les gens peuvent être inspirés par l'apprentissage mais encouragés à s'attarder. Et c'est ouvert 24 heures sur 24. Lors de mon dernier séjour à Singapour, j’étais encore en décalage horaire à deux heures du matin. J'y suis allé et j'ai vu des étudiants qui travaillaient et se connectaient tranquillement. 
Dans le Yorkshire, au Royaume-Uni, nous avons eu la chance d’humaniser un bâtiment de soins dans l’un des plus grands hôpitaux contre le cancer. Si vous pensez aux bâtiments les plus tristes que vous ayez connus, les hôpitaux sont certainement en tête de liste. Ce sont les endroits les plus stressants et les plus effrayants que l'on puisse fréquenter. Nous nous sommes donc donné pour mission de créer un bâtiment non clinique où l’on puisse se sentir vulnérable, pleurer, se sentir protégé et se rassembler en tant que communauté. Mais notre site se trouvait sur le dernier espace vert de l’hôpital. Nous ne voulions pas déposer une grosse boîte et détruire toute cette verdure. Nous nous sommes donc demandé si nous pouvions amplifier la verdure qui peut contribuer à la guérison. Donc, comme ces dinosaures en contreplaqué qui s’emboîtent les uns dans les autres, nous avons emboîté des contreplaqués géants pour faire trois structures qui soutiennent trois grands jardins et créent un bâtiment de jardin. Ce bâtiment contient 17 000 plantes et 23 000 bulbes. On a constaté une augmentation de 436 % de la biodiversité sur ce site. 
(Applaudissements) 
Notre objectif était de créer un endroit où les gens pourraient se rassembler et où, en se concentrant sur l’émotion des individus, on pourrait vraiment essayer de créer une architecture de l'espoir. 
Enfin, à Shanghai, nous avons eu la chance qui est typique de notre époque. Le défi de la grandeur. Faire un site de plus de 300 000 m², un projet de construction sur un site de 480 mètres de long. Voici ce qui aurait été construit normalement. Le site était si grand que l’Empire State Building pouvait y tenir allongé. Pour que ce projet soit rentable et structurellement efficace, nous avions besoin de mille colonnes sur une grille, Nous avons donc décidé de ne pas nous contenter de décorer des boîtes, mais de laisser les colonnes devenir nos héros et d’établir un lien avec le parc d’un côté et le quartier artistique de l'autre, en essayant de les réunir en un tout. Le projet terminé s’appelle « Un millier d’arbres ». 
(Applaudissements) 
Chacune de ces colonnes est surmontée d’un arbre de montagne chinois, un arbre de montagne semi-mature. On a veillé à l’alimentation, au drainage, à l’éclairage et à l’humidité. Chaque colonne est le meilleur endroit pour mettre une lourde charge. Il y a des centaines de terrasses extérieures, de l'ombre et, nous l’espérons, la complexité nécessaire pour créer l’engagement humain dans un projet à une telle échelle. Nous avons également travaillé avec des artistes locaux afin d'intégrer leur travail à notre vision et créer un projet de collaboration. Cela se poursuit jusqu’à l’intérieur. Ce projet a été inauguré à la fin de l'année dernière, dans sa première moitié. Nous avons 100 000 visiteurs par jour. Il ne s’agissait pas seulement d’arbres et de plantes, même les colonnes structurelles étaient nos amies pour humaniser le projet à une telle échelle. 
Je ne dis pas qu’il existe un langage ou une approche unique pour faire face à cette épidémie d'ennui. Tout comme dans la nature, nous avons appris l’immense importance de la biodiversité, nous avons maintenant désespérément besoin de diversité architecturale. 
(Applaudissements) 
Mon objectif est d’essayer d’aider à déclencher un mouvement mondial d'humanisation qui ne tolère plus les lieux sans âme et sans humanité. Et si nos bâtiments nous inspiraient pour vouloir les adapter, les ajuster et les réparer ? Nous ne pouvons pas continuer à démolir sans cesse les bâtiments autour de nous. Arrêtons de construire des bâtiments de 40 ans, et construisons des bâtiments de mille ans. S'il vous plaît, rejoignez-moi. 
Merci. 
(Applaudissements et acclamations) 
