Un jeudi matin, il y a plusieurs étés, je me suis levée en parcourant les réseaux sociaux comme beaucoup d’entre nous le font chaque matin. Ce matin-là, un article a attiré mon attention : 100 000 habitants de Detroit allaient devoir vivre sans eau courante parce qu’ils n’avaient pas les moyens de payer leur facture d’eau. Les gens vivaient avec ce problème depuis longtemps et ils se débrouillaient : ils stockaient l’eau de pluie dans des barils, ils allaient chez leurs proches pour prendre une douche de temps en temps. 
Mais plus grave, j’ai appris plus tard que de nombreuses personnes perdaient la garde de leurs enfants parce qu’elles ne pouvaient pas payer leur facture d’eau. Au lieu de les aider, on leur retirait leurs enfants. Pour beaucoup d'entre eux, leur plus grande transgression, pourrait-on dire, était qu'ils étaient âgés, handicapés, qu’ils venaient d’être licenciés ou qu’ils touchaient un salaire trop bas. Et oui, j’ai bien dit qu’ils travaillaient. Pour moi, comment ils étaient traités, à quel point ils étaient méprisés, la facilité avec laquelle on leur refusait ce dont nous avons tous besoin pour vivre, tout cela me dégoûtait. 
(Applaudissements) 
Cela me dégoûtait. C’était une affaire personnelle, même si je n’ai pas de liens familiaux directs avec Detroit. Voici pourquoi. Beaucoup de ceux à qui on coupait l’eau étaient noirs. Beaucoup étaient aussi, comme moi, des femmes noires. Dieu sait que ce n’est pas la première fois aux États-Unis que des Noirs se voient refuser des droits fondamentaux comme l’accès à l’eau. Cela m'a donné l'envie irrésistible de faire quelque chose pour les aider. Je ne pouvais pas me contenter de continuer à vaquer à mes occupations. 
Mais qu’est-ce que je pouvais faire, toute seule en pyjama à la maison ? Oui, quoi ? Oh, oh, mais attendez. Je suis informaticienne. Et grosse, très grosse utilisatrice des réseaux sociaux. J'ai donc décidé de tweeter. De tweeter ce que je lisais, ce que je voyais, ce que je ressentais, à ma communauté en ligne d’activistes, de politiciens, de créateurs de start-up et d’investisseurs - certains comme vous - et d’autres informaticiens, bien sûr. Après quelques heures à échanger sur ce qu’il fallait faire, nous avons décidé de faire le plus simple et le plus évident pour aider quelqu'un dans cette situation. Nous avons décidé de payer des factures d’eau. 
Alors, j’ai fait l’école buissonnière. Je ne suis pas allée travailler ce jour-là. À la place, j’ai passé quelques heures à naviguer sur le site web de la compagnie des eaux. J’ai trouvé quelque chose d’intéressant qui m’a permis de commencer à réfléchir à ce qu’il fallait faire. Je ne sais pas pourquoi, mais il y avait un fichier de 400 pages avec les clients auxquels la société ne savait pas envoyer une facture par la poste. Certains étaient des mauvais payeurs. Mais cette liste contenait également les numéros de compte des personnes. Il suffisait donc d’en prendre un pour voir sur le site web tout ce qu’il y avait à savoir à son propos. C'est ce que j'ai fait. Sur le site, il y avait bien sûr un bouton pour payer. J’ai alors eu l’idée de cibler les personnes ayant besoin d’aide et de régler la facture à leur place. 
Quelques heures plus tard, j’ai créé un site web pour mettre les gens en relation avec ceux qui avaient besoin d’aide. Puis je l’ai tweeté. Pour simplifier les choses, les personnes qui voulaient aider recevaient des instructions sur la manière de se connecter à la compagnie des eaux comme s’ils étaient titulaires du compte et de simplement effectuer le paiement. Une fois qu’ils avaient payé, ils nous envoyaient les reçus et nous les envoyions aux familles concernées. Grâce à ces dons et à ces paiements, des familles ont pu valoir leurs droits et exiger que l'eau soit rétablie. 
C'est ainsi qu'au cours des 40 premiers jours, nous avons payé plus de 100 000 dollars de factures d’eau, simplement - 
(Applaudissements) 
Merci. 
(Applaudissements) 
simplement en envoyant les gens directement sur le site web pour payer cinq ou dix dollars. Ce qu’ils voulaient ou pouvaient. Je ne veux pas me vanter, mais plutôt vous encourager tous à remarquer les problèmes et à réfléchir à la chose la plus simple et la plus évidente que vous pouvez faire pour remédier à ce problème. 
Tout d’abord - et ça s’est avéré pour nous - il devrait être tout à fait clair que tout ce que vous faites n’a pas besoin d’être parfait. Pas besoin de se lancer dans une association. Vous n’aurez pas toutes les réponses au début. Mais ce qui est merveilleux, c’est que ce n’est pas nécessaire pour commencer. Et je dois avouer que si nous avions eu toutes les réponses, si nous en avions trop su, nous n'aurions peut-être pas commencé. 
L’autre enseignement, c’est que - Quand on se rassemble et qu’on commence quelque chose d’imparfait, d’inachevé, les gens voient ce que vous faites et veulent se joindre à vous pour amplifier ce que vous faites, augmenter son impact et son sens, mais chacun à sa façon. Ici, c’étaient des employés municipaux qui répondaient à nos courriels le week-end. Et pendant la semaine, ils emmenaient les gens à leurs rendez-vous pour que l’eau soit rétablie. C’étaient les membres de groupes d’entraide et d’associations qui nous ont rejoints pour payer les factures d’eau de certaines familles. C’étaient les personnes qui ont réellement rendu ce travail possible en donnant cinq, dix ou vingt dollars. Certaines s’étaient elles-mêmes retrouvées dans cette situation auparavant, mais s’en sortaient aujourd’hui et pouvaient être généreuses. C’étaient les gens qui ont organisé des ventes de pâtisseries pour aider des inconnus qu’elles ne rencontreraient jamais. Les gens vous voient agir et cette compassion est contagieuse. 
Je vous pose donc la question suivante : quels sujets vous entraînent dans une lecture ininterrompue d’articles sur Internet ? Qu’est-ce qui vous dégoûte et vous énerve au point de zapper le travail ou les cours pour travailler dessus à la place ? C’est quoi pour vous ? Il doit bien y avoir quelque chose. 
Supposons, par exemple, que vous découvriez que les élèves de CE2 de votre ancienne école primaire ne peuvent plus se payer la cantine ? Et si la chose la plus évidente à faire était de rembourser leurs dettes, de sponsoriser quelques repas, et, plus tard, de candidater au conseil de l’école pour faire pression pour changer l’accès à la cantine ? C’est une idée parmi d’autres. 
Il se peut que vous vous disiez : « C’est bien, c’est sympa, mais je n’ai pas vraiment le temps pour ça. » Ou : « La plupart des problèmes sont trop importants, alors à quoi bon ? » Vous n’êtes pas du tout les seuls à penser ainsi. Et si nous commencions par le plus petit, le plus évident ? Réfléchissez-y un instant : quel temps, quelles ressources, quelles compétences quelle influence, même, avez-vous pour faire advenir quelque chose ? 
Moi, je travaillais comme informaticienne, je ne pouvais donc pas travailler toute la journée sur ce projet. Mais en utilisant mes compétences, mes ressources et mon réseau, nous avons créé le site web et avons démarré de là. La critique suivante, évidente mais je pense un peu rapide, est que nous n’avions fait qu’un pis-aller, un pansement. Que quoi que vous fassiez, cela ne sera jamais suffisant, cela ne fera pas la différence, ce sera trop éphémère pour vraiment faire la différence. Mais le but d’un pansement n’est-il pas de donner à une blessure, à quelque chose qui a mal tourné, la possibilité de guérir ? Au départ, nous savions que nous n’allions pas résoudre le problème qui faisait que les gens ne pouvaient pas payer leur facture d’eau. Je ne suis pas non plus là pour vous dire que des inconnus bienveillants chez eux en pyjama créent le changement structurel nécessaire. J’assume pleinement que notre solution ne s’est pas attaquée à la pauvreté, ni au chômage, ni aux mauvaises politiques publiques. J’insiste : c’est une politique publique qui punit allègrement les personnes pauvres, en particulier lorsqu’elles ne sont pas blanches. Mais ce que nous avons donné aux gens - oui, je dis bien « donné » - c’est du soulagement. 
À nouveau, quoi que vous fassiez, même si c’est petit et évident, ça ne veut pas dire que l’impact ne sera pas durable. Et donc qu’il ne faut rien faire. Je dis cela parce qu’à date, nous avons aidé plus de 5 000 personnes à payer leurs factures d'eau rien qu'en... 
(Applaudissements) 
Merci. 
(Applaudissements) 
Les gens donnent cinq, dix, cinquante dollars, ce qu’ils peuvent se permettre de donner. 
Mais nos ondes de compassion sont allées encore plus loin. Nous avons obtenu qu’une métropole offre une assistance plus compatissante. Un membre du Congrès a cherché à obtenir de l’aide pour ses électeurs. Nous avons pu aider des décideurs politiques dans trois États en utilisant nos données, nos connaissances et notre expérience pour comprendre en détail l’accès à l’eau dans leurs districts. Nous nous sommes associés à d’autres associations et à des groupes d'entraide pour éviter que des familles ne soient expulsées à cause de leur facture d’eau. Nous avons également pu éviter à des familles de se voir retirer leurs enfants. 
Aujourd'hui, je travaille à plein temps pour aider les services publics à comprendre comment rendre l'eau plus abordable, comment faire de l’eau un droit humain, afin que les gens arrivent à payer leurs factures. 
La comédienne Lily Tomlin a dit un jour : « Je me suis toujours demandé pourquoi les gens ne faisaient rien à ce sujet, pourquoi quelqu’un n’agissait pas. Puis j’ai réalisé que j’étais quelqu’un. » 
Il n’est donc pas nécessaire d’être informaticien pour faire la différence, ou pour faire ce que j'ai fait. Il suffit d'être, comme l'a dit Lily, quelqu'un. Quelqu’un qui voit une chose qui peut être réparée, qui peut être modifiée, et qui agit. Faites quelque chose. 
Merci. 
(Applaudissements et acclamations) 
