Je crois que l’art est un ancien langage que nous utilisons pour communiquer les uns avec les autres et vers le futur. Il y a un an, j’ai entrepris un magnifique voyage avec un ami. Nous sommes allés voir de l’art préhistorique. Nous nous sommes enfoncés dans le désert du Niger à la recherche d’un art créé il y a des dizaines de milliers d’années. Le voyage fut rempli de longues conversations, de musique touarègue, des danses fantaisistes de nos ombres, et de beaucoup de rires. 
Alors que nous nous enfoncions dans le Sahara, nous avons découvert de délicats dessins gravés sur la roche grise, un art remontant au temps où le Sahel était peuplé de personnes et de leurs troupeaux, peuplé de lacs et de forêts, maison des hippopotames et des girafes. Nous avons vu des personnages gravés, faits de motifs minutieux et détaillés, signe que la personne qui les avait gravé savait qu’ils seraient un jour vus et admirés. Ces anciennes voix du passé parlent de la richesse et de l’abondance d’alors, montrant l’importance de la création, l’inscription et la représentation de nous-mêmes. 
L’art est cet ancien langage que nous utilisons depuis plus longtemps que l’écriture. Avec l’art, nous nous sommes laissé des messages. Des messages qui voyagent à travers l’immensité du temps et de la culture, nous rappelant d’où nous venons. 
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai créé de l’art et j’ai toujours créé de l’art à propos des femmes. J’ai créé ces silhouettes  aux corps féminins, qui ressemblent parfois à ces créatures enceintes, ou à des femmes blessées puis réparées. J’ai créé des humaines hybrides et même de farouches machines féminines. Tout cela pour montrer que le corps des femmes est une vision puissante par laquelle la culture exprime ses sentiments de valeur, de désir ou de dégoût, de divinité ou de décrépitude, d’appartenance ou de perte. Les images que je crée, comme les gravures que j’ai vues sur ces anciens rochers du désert, sont en fait la représentation de la présence de la femme en chacun de nous. 
Ayant grandi à Nairobi dans les années 1970, le Kenya avait l’apparence d’un pays heureux, authentique et moderne. Nous nous étions battus, avions repris et célébré notre indépendance d’un règne britannique tyrannique. Mais il y avait et il y a toujours de vieux squelettes et des traumatismes coloniaux qui cliquettent dans nos placards. 
Lorsque j’avais dix ans, alors que notre second président était au pouvoir, il y a eu un coup d’état, raté. Le président est devenu incroyablement paranoïaque et autoritaire, et a mis en place des restrictions sur toutes les libertés d’expression. Des gens ont commencé à disparaître. Des journalistes, des prêtres, des artistes, des enseignants. Mêmes mes proches qui se plaignaient du gouvernement ont commencé à disparaître. Les Kenyans furent réduits à l’invisibilité, à la petitesse et au silence. Et je voulais en sortir. Et je l’ai fait, à travers mon esprit, en créant de l’art et en imaginant ces endroits où je pourrais me rendre où je pourrais communiquer librement et sans peur. 
Quelques années plus tard, je me suis retrouvée à New York, et bien que je me sois immédiatement sentie loin et arrachée à mon pays, mon esprit est resté clair et déterminé parce que je portais en moi le langage de mon foyer ancestral. Au début, la cacophonie de cette grande ville fut déconcertante. Elle n’avait rien à voir avec la Nairobi verte et poussiéreuse. Mais avec le temps, j’ai trouvé mon rythme créatif, rassemblant toutes sortes d’images et de babioles, certaines sentimentales, d’autres étrangères, collectant des objets abandonnés, de vieilles photos, parfois des lettres. Je les découpe et les assemble, et alors que je les assemble, je me réassemble moi-même. 
Découpant des images dans des magazines et des livres trouvés dans les rues de la ville, je les ai transformés en grandes peintures aux silhouettes qui sont désarticulées mais entières, déformées mais étrangement belles. Je place ces fragments dans des environnements imaginaires qui semblent effrayants et violents, mais toujours attirants et éthérés. C’est ma façon de créer l’ordre et la grâce, une façon de me rappeler qui je suis et d’où je viens. Rapiécer et guérir pour triompher. 
Après avoir collecté autant de papier et avoir produit tant, tant de collages, j’ai senti qu’il était temps de prendre  du recul et de lâcher prise. Temps de purger et broyer cet excès de papier et ces matériaux que j’avais collectés pendant des années. Et je l’ai fait. Je les ai transformé en une pâte à papier épaisse et sombre que j’ai utilisée pour créer ma première grande sculpture, une femme allongée, aux bras ouverts et au regard tourné vers l’avant, une silhouette qui pouvait apercevoir un nouveau commencement arriver, nommée « Le monde entier est en elle ». 
Après un séjour dans la maison de mon enfance, je suis revenue avec plein de sortes de rochers et de branches, de pots et de chapelets, et chaque coquille, chaque os, chaque plume que j’ai trouvé, je les ai utilisés dans mon travail, saluant cette connexion profonde avec ma terre d’origine. J’ai sculpté ces reines de la terre géantes, et ai placé de petits souvenirs en leur sein, archivant mes mémoires et expériences avec ma famille et mes amis. 
Nos corps ont un jour porté tout notre art. Nos corps sont nos plus anciens musées. J’ai fait ces sculptures pour représenter nos histoires défaites et refaites, et notre connexion les uns aux autres et à notre boue rouge. Chacune est un portrait de la résilience et de la diversité des femmes africaines nées de ces particules du continent-mère, sculptées comme d’anciens arbres, sculptées comme mes sœurs et mes grand-mères, comme des fourmilières et comme des amies, comme la barrière de corail et la vallée du Grand Rift. Sculptée comme moi. Je leur ai donné de grands pieds élaborés, pour qu’elles puissent se tenir debout, fortes. 
Alors que je passais plus de temps à me reconnecter à cette maison où j’étais revenue, j’ai invoqué d’autres créatures supernaturelles, cette fois-ci en bronze. Comme ma femme d’eau, douce et brillante, une version de la Nguva mythique des traditions est-africaines, une créature ayant le pouvoir de nous enchanter, de nous instruire ou de nous détruire, qui parle directement aux créatures de la mer et à l’eau elle-même. J’ai créé une autre déesse de la mer, je l’ai appelée « MamaRay », avec des yeux mystiques en coquillage, qui voient le passé et connaissent le futur, aux ailes si larges qu’elles pourraient nous faire traverser l’océan. 
Puis j’ai créé une belle femme crocodile, à l’armure zébrée, comme de longs mots gravés dans son corps qui nous rappellent notre terre, notre terre qui se rappelle de nous. 
En 2018, le Metropolitan Museum of Art m’a invitée à leur toute première commission pour créer de nouvelles sculptures qui siègeraient sur la façade du bâtiment, ces alcôves qui étaient restées vides pendant plus de cent ans. J’ai créé quatre divinités, assises. Toutes portes des couronnes dorées de lumière, vêtues de tuniques bronze ondoyant, faites pour refléter le soleil. La première a un disque radieux sur la bouche, la seconde a un miroir doré sur les yeux, la troisième porte une brillante couronne, et la quatrième arbore un cercle lumineux sur le front. Ces sculptures représentent la tranquilité, la dignité, l’africanité et le féminin divin. 
Quelques mois après qu’elles aient été placées dans les alcôves, le monde entier est entré dans une pandémie. Et c’est pendant ce temps, pendant cette crise, que ces gardiennes sereines ont continué à briller d’espoir, de sérénité et d’apaisement sur nous tous. 
(Applaudissements) 
Ce voyage que j’ai débuté en dessinant et sculptant de nombreuses versions différentes de femmes comme moi est ce qui m’a permis d’avancer. C’est ce qui m’a donné la permission de reconsidérer mon foyer, ma famille et mon pays, de loin. C’est créer de l’art qui continue de me rappeler quelle liberté je cherchais désespérément, pour moi, pour nous, pour toute personne qui travaille à notre juste place dans le futur. Et même si nos voyages commencent par une échappée, le chemin du retour est toujours en nous. Si nous voulons exister dans les foyers auxquels nous pensions ne jamais avoir appartenus, nous devons créer de nouvelles images, puissantes, de ces foyers. 
Lorsque je travaille, je sais que j’utilise cet ancien langage et je sais que je suis là où ce langage est né. Je sais que nous sommes tous liés depuis des millions d’années, et que nous devons prendre soin de ce vaisseau unique qui nous connecte à nos racines, nos racines dans le Grand Rift, ou dans le Sahara, ou sur les bancs du Nil, quelque part sur le sol africain où nous avons laissé les traces de nos premiers voyages. 
L’art est un ancien langage que nous avons toujours utilisé pour nous rappeler d’où nous venons et où nous allons. J’espère pourvoir toujours faire un art qui autonomise les femmes, qui nous montre le futur, vers l’Afrique, là où l’art est né. 
Merci. 
(Applaudissements) 
