Et si nos efforts, pour construire un monde meilleur avantageaient seulement une partie de cette salle ? Que se passerait-il si, en réduisant nos émissions, nous agrandissions le fossé entre les femmes et les hommes ? Et si, d’ici 2050, la neutralité carbone était atteinte mais que les opportunités de travail pour les femmes étaient réduites ? Perturbant, non ? C’est pourtant ce que mes collègues et moi-même avons constaté en étudiant les liens entre les femmes et le climat au cours de ces dernières années. Nos recherches ont démontré que les actions pour le climat entreprises aujourd’hui, pourrait faire reculer de 15 ans le combat pour l’égalité des genres. Laissez-moi reformuler. L’action pour le climat - pas le changement climatique - mais l’action climatique 
- tous les efforts mis en place 
pour réduire les émissions 
et s’adapter aux fortes chaleurs - pourrait provoquer un recul de l’égalité des genres de près de 15 ans. 
Je sais ce que vous pensez. « Ça craint, non ? » 
(Rires) 
Le défi climatique n’était pas suffisant, il faut aussi ajouter l’égalité des genres dans la balance ? Je comprends totalement. Mais avec la bonne stratégie, nous avons une chance de faire avancer simultanément la lutte pour le climat et l’égalité des genres. De quelle manière ? Par des actions délibérées. Mais revenons à ce fameux recul de 15 ans. 
Cela peut sembler absurde de dire que les actions pour le climat mises en place dans le but de construire un avenir stable pour tous pourraient en fait, porter préjudice à l’égalité des genres. 
Je m’explique. Les femmes, au même titre que les hommes, mais les femmes avant tout, auraient tout à gagner à vivre sur une planète plus viable. La santé, l’éducation et le mode de vie seraient bien meilleurs. Mais il y aurait aussi le risque que les femmes passent à côté d’investissements majeurs et d’opportunités de travail créés par l’économie verte. 
Je peux vous citer deux exemples : d’ici 2030, 65 millions d’emplois verts vont être créés. Les mieux payés nécessiteront une formation dans les domaines STEM : science, technologie, ingénierie et mathématiques. De nos jours, seules 35% des femmes étudient dans cette branche. Elles seront donc moins qualifiées pour accéder à un emploi vert. 
Exemple suivant : d’ici 2030, les entreprises des secteurs les plus polluants, tels que l’énergie, la construction, et les biens industriels, dépenseront près de 500 milliards de dollars pour former leurs employés aux nouvelles compétences vertes. 
Ces secteurs ont toujours été dominés par les hommes, les femmes auront donc moins de chance d’être formées dans ce domaine, accentuant encore plus les écarts de compétences avec les hommes dans l’accès aux emplois du futur. Les risques sont réels. Les femmes pourraient manquer  ces opportunités et ces investissements, ou tout du moins une partie, bien que cela n’ait pas été l’intention première. 
Alors, que devons nous mettre en place pour que l’action climatique puisse résoudre à la fois, ces deux défis majeurs que sont l’égalité des genres et la durabilité ? La solution, pourtant évidente, est souvent ignorée : quand nous investissons dans des projets verts et que nous élaborons des produits et des législations vertes, nous devons faire en sorte que les femmes et les hommes en profitent équitablement. Pas plus, pas moins. Mais équitablement. 
Cela peut sembler évident. Vous vous dites peut-être que c’est déjà ce que nous faisons. Bien que nous ayons cette impression, l’histoire n’a de cesse de nous montrer que c’est loin d’être la réalité, du moins dans les faits, pas sans une véritable volonté d’agir. Nous devons transformer cette volonté en réelle action climatique. Nous devons implanter de façon naturelle, systématique et délibérée, ce qu’on appelle un prisme du genre, dans tous les investissements, les projets et les législations de l’économie verte. 
Je ne parle pas seulement de projets, de fonds à destination des femmes ou bien d’une journée de sensibilisation sur le sujet. Il faut que la notion de genre soit au cœur des réflexions, dans tous projets, investissements et législations écologiques. 
Prenons en exemple les villes vertes. Elles représentent parfaitement la façon dont nous pourrions intégrer le prisme du genre afin que les actions climatique encouragent l’égalité plutôt que de la freiner. De Chicago à Shangai, de Copenhague à Rio, les plus grandes villes se lancent dans des projets écologiques ambitieux. 2 trilliards de dollars devront être dépensés chaque année, sur les 2 prochaines décennies afin de moderniser les infrastructures et les rendre plus durables. Que ce soit dans l’immobilier, l’énergie, la sécurité, les transports publics, les espaces verts, etc. Avec l’approche adéquate, ces villes pourraient devenir plus vertes et plus ouvertes aux femmes. 
On sait comment aborder l’aspect écologique : de nombreux projets ont été lancés et de nombreuses recherches sont en cours sur le sujet. 
L’inclusion des femmes, par contre, est à peine mentionnée et encore moins documentée. Et pourtant, nous pouvons nous inspirer d’un exemple marquant qui nous provient tout droit de Vienne en Autriche. Dans les années 90, les urbanistes de la ville se sont rendus compte que les femmes étaient moins satisfaites du réseau de transports en commun que les hommes. Ces réseaux sont créés pour ceux qui se déplacent du domicile au travail, de la banlieue au centre-ville, à des horaires bien précis. Quant aux femmes, bien qu’elles constituent la majorité des utilisateurs des transports publics, leurs déplacements sont tout autre. Ils sont bien plus fragmentés, plus courts, nécessitent différents modes de transports et ne se produisent pas forcément pendant les heures de pointes. Pour la simple et bonne raison que les femmes combinent déplacements professionnels et personnels. Le transport est un facteur important dans la manière qu’ont les femmes de travailler et participer à l’économie. Ces urbanistes ont aussi remarqué, qu’avant l’âge de neuf ans, garçons et filles vont au parc de manière identique mais qu’arrivée à cet âge là, un étrange phénomène se produit : les filles y sont de moins en moins présentes. Des recherches ont permis de confirmer que les filles ne se désintéressent pas des parcs publics comme par magie à l’âge de 9 ans. Cela ne tient qu’à la façon dont les parcs sont construits : comme un espace immense recouvert de buts de foot où les garçons se sentent à l’aise mais où les filles luttent pour trouver leur place. Elles arrêtent donc complètement de venir. 
À travers ces deux exemples et bien d’autres encore, les urbanistes se sont rendus compte que l’approche neutre de cette ville et d’autres grandes métropoles mondiales, pouvait en fait invisibiliser les femmes. Ils ont donc décidé de concevoir un programme d’urbanisme égalitaire. Des hommes et des femmes ont été interrogés afin de mieux comprendre leurs quotidiens au sein de la ville. Des architectes et urbanistes femmes ont été engagées pour repenser la ville aux côtés des hommes. Ils ont ajouté des évaluations selon le genre pour les logements sociaux et les contrats d’infrastructures. Et voilà comment chaque étape a été construite avec une volonté claire que les femmes profitent de ses avantages tout autant que les hommes. Pas plus, pas moins. Mais équitablement. Des sentiers dans les parcs ont été intégrés afin de diviser l’espace, un choix varié d’activités a été proposé comme le volley-ball. Et sans plus attendre, les adolescentes sont revenues dans les parcs. Elles n’ont pas été les seules à être impactées par ces changements. Chaque année depuis 2009, à l’exception des années COVID, Vienne a été nommée « ville la plus agréable à vivre au monde ». Tout ne s’est pas fait grâce à l’approche de genre, même si elle y a fortement contribué puisque pour la première fois, les besoins spécifiques de l’autre partie de la population ont été pris en compte. 
Que nous raconte cette expérience menée à Vienne ? Si nous voulons que les femmes jouissent des projets de villes vertes, des projets urbains ou de tout autre programme, cela doit être fait délibéremment. Ce qui nécessite d’utiliser au moins 3 élements : cibler les besoins spécifiques des femmes, même si le projet n’est pas spécifiquement pour elles ; impliquer les femmes dans la conception de ces projets ; et plus particulièrement calculer l’impact de ces projets sur elles pour les ajuster si nécessaire. 
En suivant cette approche, nous aurions la possibilité de corriger les préjugés qui subsistent au sein des programmes urbains non genrés présents partout dans le monde. Il serait alors possible de reproduire l’expérience délibérée de Vienne dans toutes les villes vertes. 
Je garde le meilleur pour la fin : dans le domaine de l’urbanisme, les femmes ont prouvé qu’elles étaient des actrices de la durabilité. Statistiquement, les villes les plus durables sont aussi celles avec  la plus forte représentation de femmes dans des postes de direction. Cette approche de genre rendra alors les villes vertes plus inclusives mais aussi plus écologiques. Traiter les femmes  de la même façon que les hommes, arguments que j’entends souvent de la part de décisionnaires, ne conduira pas à l’égalité femmes-hommes car cela invisibilise les préjugés que nous avons tous, en plus de perpétuer les inégalités déjà en place et de les renforcer. L’urbanisme n’est qu’un exemple de la façon dont l’économie verte va révolutionner notre manière de nous déplacer, travailler, manger. Si nous intégrons un prisme du genre dans notre façon de reconstruire et de repenser durablement tous ces aspects, nous pourrons aussi faire avancer l’égalité des genres et cela aura, en contrepartie, un impact positif sur la planète. Vous voyez : nous pouvons tous sauver le monde après tout. 
Merci. 
(Applaudissements) 
